Sophie Ngambi Mbog : Nos écoles fonctionnent sur le principe de l’inclusion

Experte en inclusion scolaire et promotrice projet Ulis Cameroun, un projet qui vise à installer, organiser et développer des structures d’inclusion scolaires pour enfants en situation de handicap, elle parle de l’importance de scolariser les enfants en situation de handicap. Elle partage l’expérience dudit projet dans des enfants à besoins spécifiques à l’accès à l’éducation et revient sur les préalables pour une éducation inclusive réussie au Cameroun.

Guy Martial Tchinda

Qu’est-ce qui vous a poussée à créer une école pour enfants à besoins spécifiques ? Y a-t-il une histoire personnelle derrière ce projet ?

Derrière la création du projet Ulis, il y a une histoire personnelle. J’ai deux fils porteurs d’autisme. Leurs arrivées ont bouleversé l’organisation de la cellule familiale et leurs parcours éducatifs atypiques ont permis une inclusion réussie dans la société. Francis-Emmanuel et Charles-Alexis sont deux jeunes hommes qui travaillent, vivent en autonomie et sont des sportifs aguerris. C’est ce succès qui a réveillé chez moi le besoin viscéral de venir mettre mon expérience et mon expertise au service des familles camerounaises impactées par ce handicap.


Comment fonctionne votre école ? Quels types de handicap accueillez-vous ?


Nos écoles fonctionnent sur le principe de l’inclusion. L’inclusion est un processus pédagogique qui consiste à scolariser tous les élèves au sein d’un cadre commun : l’école ordinaire, tout en apportant les aménagements nécessaires aux différentes spécificités. Il y a trois piliers à respecter. Le premier c’est que l’école, un droit pour tous. Élèves porteurs ou non de handicap ( moteur, sensoriel, intellectuel, maladies chroniques et ou mentales). Le deuxième c’est la différenciation pédagogique Les enseignants doivent adapter les supports, le rythme et les évaluations sans pour autant isoler l’élève. Le troisième pilier enfin c’est l’équité plutôt que l’égalité Il faut donner à chaque élève les outils spécifiques dont il a besoin pour réussir au même titre que les autres. C’est dans le respect de ses 3 piliers que nous accueillons les élèves porteurs d’autisme, de trisomie 21, et de retard  mental dans nos structures.


Comment composez-vous vos salles de classe ? Quel ratio enfants à besoins spécifiques / enfants dits ordinaires ?

Les classes sont composées dans la mesure du possible avec des effectifs mixtes ( avec et sans handicap). L’inclusion réussie dépend d’un certain dosage et du respect de la différence. Par exemple une classe de 25 élèves accueille 3 élèves à besoins  spécifiques, avec si besoin le renfort d’Aesh ( éducateur spécialisé) pour garantir une stabilité et une réussite dans le cadre scolaire.

Vos enseignants ont-ils une formation spécifique ? Où les trouvez-vous ?

Les enseignants pour la grande majorité n’ont pas de formation spécifique, ils viennent des Enieg classiques et nous les formons au quotidien avec les cas concrets de l’école. La meilleure formation qui soit c’est la pratique sur le terrain.

Une question qui revient souvent : tout le monde paie-t-il le même coût en termes de scolarité ? Quel est le coût pour un enfant ?

Le coût c’est une question cruciale et souvent une barrière.  La scolarisation d’un enfant à besoin spécifique s’appelle en réalité «  prise en charge ». Elle fait intervenir plusieurs professionnels de la santé, du social, du paramédical et de l’enseignement selon le handicap de l’enfant. Ces interventions qui permettent de compenser les troubles liés au handicap ont un coût et au vu de l’absence de l’Etat, ce surcoût est supporté par les familles. Ainsi les scolarités peuvent atteindre et dépasser le million Fcfa.

Comment rendez-vous l’école accessible financièrement ? Avez-vous déjà dû refuser un enfant faute de moyens ?

Pour donner une chance aux familles dans le besoin, nous avons une caisse sociale alimentée par les dons privés. Ainsi selon le profil de la famille, nous pouvons réduire la scolarité de 30 à 90%. La famille paie le reste à charge. Cela nous permet d’éviter de refuser un enfant porteur de handicap, qui est en plus cas social.

Quel est aujourd’hui votre plus grand défi auquel vous faites face ?

Mon plus grand défi c’est de participer au changement des mentalités face au handicap, plus précisément face au handicap psychique qu’est l’autisme. Outiller les parents, pour les aider à faire face aux difficultés du quotidien. Les éveiller pour qu’ils puissent combattre les charlatans et autres vendeurs de miracles qui gravitent autour des enfants porteurs de handicaps. Et aussi pérenniser les structures de prise en charge et les faire évoluer vers la professionnalisation et l’autonomisation.


Quel message voulez-vous adresser à un parent qui vous lit et qui cache encore son enfant en situation de handicap à la maison ?

 A ces parents que la douleur d’avoir un enfant atypique pousse sur les chemins de la maltraitance : L’acceptation du handicap d’un enfant est la base de la reconstruction familiale et sociale. Le sortir des chambres, parler de son handicap ouvertement à la famille élargie, à l’école aux voisins permet de briser les tabous . Cela permet de se focaliser sur ses forces, ses progrès et ses compétences. Cela permet de le valoriser face au regard des autres. Nous sommes tous différents et notre différence doit être une force et un espoir pour une société inclusive.


Pour vous, à quoi ressemblerait une école inclusive réussie au Cameroun en 2030 ? Et comment y parvenir ?


Pour une école inclusive réussie au Cameroun à l’horizon 2030: La base c’est un engagement concret de l’Etat et du gouvernement, loin des discours avec des mesures simples et vérifiables tous les jours sur le terrain. Cela se traduirait par : l’application immédiate des textes prévus par la loi en matière de protection ( juridique et judiciaire)et de prévention des personnes porteuses de handicap ;  la structuration et l’assainissement des structures d’accueil et de scolarisation des enfants à besoin spécifique ; la formation continue des enseignants aux nouvelles stratégies pédagogiques ; la multiplication des options de professionnalisation ; l’adaptation des structures et du matériel didactique et  la prise en charge financière de la partie médicale. La liste est longue. Mais je pense que c’est déjà un préalable