À Monsieur Yvon Sana Bangui, gouverneur de la Beac 

Objet : Démonétisation d’anciennes pièces : quand la Beac place la charrue avant les bœufs 

Par Jules Chrysostome Fouda Nguili *

Monsieur le Gouverneur,

J’ai l’honneur de m’adresser à vous, en ma qualité de citoyen de la Communauté, au sujet de la Note d’information datée du 8 octobre 2026, par laquelle vous annoncez, conformément à la Résolution du Comité ministériel de l’Union monétaire de l’Afrique centrale (Umac) adoptée le 7 octobre 2026 à N’Djaména, la démonétisation des pièces de monnaie de l’ancienne gamme, mises en circulation entre 1958 et 1985.

Je ne conteste ni la prérogative de l’Institut d’émission, ni l’objectif de rationalisation et de modernisation de la circulation fiduciaire qui sous-tend cette mesure. Je prends la liberté, en revanche, d’attirer respectueusement votre attention sur un défaut de séquence qui, à mon sens, compromet l’économie même de la décision et expose nos populations à des difficultés évitables.

I. Rappel des termes de la Note

La Note dispose, en substance, que :

  • à compter du 1er novembre 2026, les pièces de l’ancienne gamme sont « privées de leur cours légal et pouvoir libératoire » sur l’ensemble du territoire des six États membres de la Cemac ;
  • du 1er novembre 2026 au 31 octobre 2027, leurs détenteurs peuvent les échanger contre des pièces des gammes 2006 ou 2024 : pendant neuf mois (jusqu’au 31 juillet 2027) aux guichets des établissements de crédit et de microfinance et de la Beac, puis pendant trois mois (du 1er août au 31 octobre 2027) exclusivement aux guichets de la Beac ;
  • à compter du 1er novembre 2027, l’échange cesse définitivement, quels que soient les guichets ;
  • les modalités pratiques d’échange seront définies par chaque établissement de crédit et de microfinance, ainsi que par la BEAC. 

II. Une incohérence de séquence : le terme est placé avant le début

Le pouvoir libératoire est la faculté reconnue au débiteur de se libérer valablement par la remise de la monnaie ayant cours légal. En le retirant dès le 1er novembre 2026, c’est-à-dire dans quinze jours à peine, la note permet à tout commerçant, transporteur, bailleur ou créancier de refuser légitimement ces pièces dès cette date. Or, dans le même temps, elle invite le détenteur à les rapporter aux guichets pendant douze mois.

Le message adressé à la population est donc contradictoire : une pièce que l’on ne peut plus utiliser pour payer, mais que l’on doit conserver, transporter et présenter à un guichet pour en recouvrer la valeur. La logique commande l’inverse : l’échange précède ou accompagne la perte du cours légal, et la date de démonétisation vient clore la période d’échange, non l’ouvrir. En fixant la sanction avant d’avoir organisé le remède, la note, pour reprendre l’adage, met la charrue avant les bœufs.

III. Des conséquences prévisibles pour nos populations

  • Une course contre la montre

Les petites coupures sont la monnaie du quotidien : taxis, moto-taxis, marchés, boutiques de quartier, transports interurbains. Elles dorment dans les tirelires, les caisses des petits commerces et les foyers modestes, y compris dans des localités éloignées de tout guichet. Leur laisser deux semaines de validité, quand l’échange court sur un an, est incompréhensible.

  • Des tensions sociales et des risques pour la sécurité des personnes Dès le 1er novembre, chaque refus de pièce deviendra un litige potentiel. Le souvenir est encore vivace de ce mécanicien militaire qui perdit la vie, lors d’une rixe avec le personnel d’une agence de voyages, à la suite d’une affaire de manque de pièces de 100 Fcfa. Si la simple rareté de la monnaie divisionnaire a pu suffire à provoquer un drame, que dire d’une incertitude installée par un acte officiel ?
  • Le risque de spéculation et d’abus Dans l’inquiétude, les détenteurs les plus vulnérables seront tentés de céder leurs pièces à vil prix à des intermédiaires peu scrupuleux, qui se chargeront ensuite de les présenter à l’échange.
  • L’engorgement des guichets et l’inégalité d’accès. Les modalités n’étant pas uniformes, puisque laissées à l’appréciation de chaque établissement, les usagers feront face à des pratiques hétérogènes. Par ailleurs, les trois derniers mois de la période d’échange sont réservés aux seuls guichets de la BEAC, dont l’implantation est nécessairement plus restreinte que le maillage des établissements de crédit et de microfinance, ce qui pénalisera les populations rurales.
  • L’atteinte à la confiance

La confiance du public dans la monnaie est le capital premier d’une banque centrale. Une mesure perçue comme brutale ou illogique l’entame, au-delà des seules pièces concernées.

IV. Ce que commandent la logique et l’intérêt supérieur de la Communauté

Je vous prie respectueusement de bien vouloir :

  • reformuler la Note en faisant coïncider la date butoir du cours légal et du pouvoir libératoire des pièces de l’ancienne gamme avec la fin de la période d’échange, soit le 31 octobre 2027, ou, à tout le moins, en maintenant leur cours légal pendant toute la période où l’échange demeure possible ;
  • ou, à défaut, en démontrer la logique en exposant publiquement les motifs impérieux qui justifient une perte immédiate du pouvoir libératoire, et en précisant le statut de ces pièces dans les transactions courantes pendant les douze mois d’échange ;
  • publier, avant le 1er novembre 2026, des modalités d’échange claires et harmonisées : lieux, horaires, pièces à présenter, parité et plafonds éventuels, ainsi que l’obligation pour les guichets concernés de recevoir les détenteurs ;
  • conduire une campagne d’information de proximité, en langues nationales, par les radios communautaires, les communes, les autorités administratives et traditionnelles, ainsi qu’avec les associations de transporteurs et de commerçants.

V. Conclusion

Il ne s’agit nullement de remettre en cause la souveraineté monétaire de la BEAC, mais de lui permettre d’atteindre son but dans l’ordre et la sérénité : retirer de la circulation une gamme ancienne sans léser ceux qui, de bonne foi, la détiennent encore. Une mesure de cette portée ne vaut que par la confiance qu’elle inspire et la clarté avec laquelle elle est conduite.

C’est pourquoi je sollicite de votre haute autorité qu’il soit procédé, avant le 1er novembre 2026, à la reformulation de la Note d’information du 8 octobre 2026, ou à défaut qu’il nous soit montré et prouvé que la séquence retenue est la plus juste, pour l’intérêt supérieur de notre Communauté monétaire.

Dans l’attente d’une réponse diligente, je vous prie d’agréer, Monsieur le Gouverneur, l’expression de ma très haute considération.

 

Ampliations (pour information) :

  • Monsieur le Président du Comité Ministériel de l’Union Monétaire de l’Afrique Centrale (UMAC)
  • Mesdames et Messieurs les Ministres en charge des Finances des États membres de la CEMAC
  • Mesdames et Messieurs les Directeurs Nationaux de la BEAC
  • Organes de presse nationaux et communautaires

Yaoundé, le 17 octobre 2026

*Citoyen de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique Centrale

Yaoundé – Cameroun

Tél. : (237) 699 21 97 6