Flavien Mbabi : « Il serait souhaitable pour la junte de renoncer à ce virage autoritaire »

Le politologue-chercheur en relations internationales et études stratégiques sonde les intentions du président de la transition malienne, après l’interdiction des activités des partis politiques dans son pays.


Par Cyril Essissima


Au Mali, le président de la transition Assimi Goïta vient de suspendre « jusqu’à nouvel ordre » les partis politiques et organisations de société civile (Osc) de toute activité à caractère politique, « pour raison publique ». N’est-ce pas là un virage totalitaire de la junte au pouvoir?

Il est certain que la décision du président de la transition de suspendre les partis politiques et associations à caractère politique de mener toute activité politique jusqu’à nouvel ordre, relayée par le président Goïta, et diffusée par la presse ce mercredi 10 Avril 2024 par le porte-parole du gouvernement, transpire un tournant décisif vers l’autoritarisme.

En effet, depuis son accession au pouvoir en 2021, le président de la transition et ses camarades militaires avaient promis de mettre fin à la transition le 26 Mars 2024, à travers de deux décrets, celui de février 2022 suivi d’un autre en juin 2022, révisant la charte de transition et fixant par la suite sa durée. Force est de constater que ces promesses n’ont pas été tenues, et le temps a passé, mais la junte demeure toujours en place. Par ailleurs, ce mutisme de la junte au pouvoir après le passage de date butoir a suscité des mouvements d’humeur au sein du pays, ayant comme conséquence la mobilisation des partis politiques et des associations de la société civile qui exigent le départ de la junte et pose comme condition un retour à l’ordre constitutionnel. Du coup, cela a soulevé un vent d’interrogations quant à la crainte d’un retour à la dictature, mais également la fin de tout espoir d’un retour à la démocratie. L’Onu s’est dite profondément préoccupée par cette décision, et exige que ladite décision devrait être abrogée. 

Sur le plan national, des appels à la désobéissance civile se font entendre  de la part des personnalités de premier plan, en raison de l’incapacité de la junte à satisfaire les besoins des milliers de maliens en proie à la pauvreté et au chômage. Il serait souhaitable, pour la junte de renoncer à ce virage autoritaire et convoquer un dialogue inclusif entre les différentes composantes de la société malienne, notamment, les partis politiques, la société civile, les autorités religieuses pour discuter d’un calendrier qui organisera une élection présidentielle dans les brefs délais, pour un retour d’un gouvernement civil et le retour à un ordre constitutionnel.

Cette décision intervient après que 80 partis politiques et OSC ont réclamé l’organisation « dans les meilleurs délais » d’élection présidentielle et la fin de la transition. Peut-on y voir une volonté manifeste du Colonel Goïta de rester au pouvoir?

Bien évidemment, cette décision pour le moment permet à la junte de rester au pouvoir, lorsqu’on sait que c’est le président de la transition Goïta qui tient les ficelles du pouvoir de la transition. Dans le temps, les décisions prises jusqu’ici par le président de la transition, préfigurent une volonté à s’inscrire au pouvoir avec l’ambition de perdurer, ou encore, il entend toujours exister même après la transition.

En outre, il faut prendre au sérieux l’incertitude des processus du changement politique par l’armée en Afrique, dans la mesure où l’armée est un instrument de conservation de pouvoir et de domination politique donnant lieu à ce qu’on qualifierait de propriété d’autocrates. Ce qui laisse penser que, la prise du pouvoir par la junte malienne obéit à une dynamique de contraintes c’est-à-dire qu’on ne saurait dissocier les logiques qui encadrent le modèle de fonctionnement et la crise de légitimité des régimes autoritaires en Afrique par les militaires.

Devrait-on s’attendre à ce que les frères d’armes du Burkina et du Niger fassent pareil dans leur pays ?

D’emblée, depuis son accession au pouvoir la junte a posé des actes qui ont laissé croire que à une rupture. Elle a rompu les liens avec la France son alliée traditionnelle, mais aussi avec certains partenaires européens pour se tourner militairement et politiquement vers la Russie. De plus, la Junte a poussé vers la sortie une mission de l’ONU, la Minusma.

Les frères d’armes maliens à savoir le Burkina et le Niger ont forgé avec le Mali une alliance, puisque en proie au djihadisme. De même, ces nations ont décidé de quitter l’organisation régionale la CEDEAO. Toute chose, qui laisse penser que le Burkina et le Niger semblent partager le même destin tout comme le même combat ce qui semble les rapprocher de plus en plus.