Alitée dans une clinique dans le 6e arrondissement, Marie, patiente en phase terminale, a peu de chance de survie.
Michel Enony

Dans une chambre d’hospitalisation du service d’oncologie, l’odeur de désinfectant se mêle à celle de la sueur et de la peur. Marie (nom d’emprunt), 47 ans, est allongée sur un lit. Son corps n’est plus que l’ombre de lui-même. Le cancer du sein, diagnostiqué trop tard, il y a quelques mois, a rongé son sein gauche, puis s’est propagé à ses os, à son foie, à ses poumons. « C’est comme si on lui broyait les os. C’est une douleur atroce », souffle une infirmière avant de baisser le regard. Yeux fermés, le visage larmoyant, les doigts de la patiente, décharnés, s’agrippent aux draps, comme si elle voulait les emporter avec elle.
À son chevet, l’infirmière Rita Soffack, fait ce qu’elle peut. Elle entre en silence. Regarde la douleur oncologique torturer la patiente. Elle secoue la tête. Elle n’y peut rien. Ou plutôt une chose : administrer un traitement palliatif. Le protocole est simple : réhydratation, soins de bouche et administration de la morphine. « Actuellement nous lui administrons des solutés et nous lui avons fait une injection pour détruire les cellules cancéreuses, mais la probabilité de survie est très mince. Là, nous sommes juste en train d’entretenir la patiente. Nous sommes en train de l’accompagner », liste-t-elle, avec le peu d’espoir qui lui reste.
L’infirmière vérifie la perfusion, essuie le front, change de position pour éviter des escarres. Mais la douleur persiste pour cette patiente en phase terminale. Le cancérologue, professeur Blaise Nkegoum, regrette le dépistage tardif : « Plus de la moitié des femmes arrivent lorsque la maladie est déjà avancée. La diagnostique se fait donc tard et c’est difficile de rattraper. »
Sa respiration est saccadée, chaque inspiration, un combat. Une douleur lancinante, insupportable, irradie son thorax et son bassin. La douleur oncologique reste une torture. Selon l’Organisation mondiale de la santé (Oms), environ 80 % des malades du cancer souffrent de douleurs sévères en fin de vie.
Le cancérologue, à l’extérieur de la salle d’hospitalisation sort un seau hermétiquement fermé. Il enfile les gants et l’ouvre. À l’intérieur, le sein retiré de la patiente, plongé dans du formol. Il touche et montre du doigt les parties de la pathologie, comment elle a évolué. « Dans son cas, on a fait une mastectomie radicale parce que la tumeur était déjà très avancée », explique-t-il, en manipulant la glande mammaire.
À ce moment-là, « en plus des traitements palliatifs, on va associer les prières et l’accompagnement psychosocial », lance le cancérologue. Un peu d’espoir, quand même, avant le dernier soupir.
Pr Blaise Nkegoum : La prévalence de 6 000, et avec un taux de décès de 80%
Le cancérologue en service au Centre hospitalier universitaire, pose l’attentisme et les dépistages centrés sur octobre comme ennemi n°1 de la maladie.
Michel Enony

Le Cancer du sein est généralement conçu comme une maladie féminine. Mais pas que…
Le cancer du sein chez l’homme est un peu rare. Déjà chez nous et en Afrique équatoriale en général, il y a juste un pourcent de cancers du sein qui surviennent chez les hommes. Il faut quand-même savoir que dans certains pays, comme en Égypte, où il y a des foyers de schistosomiases hépatiques, le cancer du sein peut atteindre jusqu’à 10% chez l’homme. Il se manifeste comme chez la femme. Ce sont des hommes qui ont des gros seins, une accumulation d’estrogènes et qui va donc favoriser ce développement des cancers. La maladie va toucher le sein avec une masse qui parfois est palpable, qui va s’endurcir et qui va détruire la paroi thoracique et envahir les ganglions axillaires. Donc c’est très important de savoir que le cancer du sein peut aussi toucher l’homme.
La prise en charge est-elle différente ?
C’est exactement la même prise en charge chez l’homme comme chez la femme. Il faut, en fonction du stade, faire soit une chimiothérapie néoadjuvante, soit une chimiothérapie adjuvante. Mais dans tous les cas, il faut toujours une chirurgie. Quel que soit le stade, la chirurgie est incontournable. Donc il faut faire soit une chirurgie conservatrice chez les personnes à qui on va conserver le sein. Mais dans ce cas, il faut associer une radiothérapie immédiatement après la chirurgie, ce qui n’est pas toujours disponible dans notre environnement. C’est pour ça que chez nous, on propose à nos patients très souvent la mastectomie radicale qui consiste donc à enlever tout le sein.
Quelles sont les statistiques du dépistage ?
Tous les mois d’octobre au Chu, on a quand-même 700 personnes au moins qui viennent pour le dépistage du cancer du sein, c’est un chiffre impressionnant. et beaucoup de ces personnes, du sein et du col, et beaucoup de ces patientes vont bénéficier des biopsies que nous allons analyser ici au laboratoire. Mais il faut aussi que les patientes, et même les patients, cessent de venir uniquement pendant le mois d’octobre, parce que c’est ce qu’on a constaté. On a constaté dans nos statistiques que ce sont les mêmes patients qui reviennent, parce que c’est gratuit en octobre. Et parfois même, certains de ces patients ont déjà été diagnostiqués du cancer, mais au lieu de se soigner, elle attend le mois d’octobre pour revenir faire un autre dépistage, et c’est vraiment alarmant.
Quel est le taux de prévalence ?
La prévalence pour les cancers du sein, elle atteint dans les 6 000 Camerounaises qui, à chaque instant T, vivent avec un cancer du sein. Mais il faut savoir que l’incidence est de 3 000. Donc l’incidence est de 3 000, la prévalence de 6 000, et avec quand-même un taux de décès qui atteint les 80 % dans notre pays, ce qui est quand même dramatique. Oui, une maladie qu’on peut guérir partout dans le monde.
Alors est-ce que les sensibilisations peuvent permettre efficacement de prévenir le cancer ?
Bien sûr, la sensibilisation, c’est une stratégie mondiale. Ce n’est pas une stratégie camerounaise. octobre Rose n’est pas qu’au Cameroun. Octobre rose, c’est dans le monde entier, à Paris, à Genève, au Cameroun. Parce qu’on sait que le cancer du sein est un combat mondial. Et il faut savoir que depuis 50 ans, il n’y avait pas un tel engouement pour la lutte contre le cancer. Depuis 50 ans, on s’était acharné sur les maladies infectieuses, la tuberculose, le sida et le paludisme. Et de nos jours, au niveau mondial, comme au Cameroun, le cancer devient un problème préoccupant de santé publique.
Prévenir
Michel Enony
Le cancer du sein n’est plus une fatalité, sous d’autres cieux. Au Cameroun, c’est un serial killer silencieux. Avec une prévalence de 6 000 cas et un taux de mortalité effarant de 80 %, le pays fait face à une hécatombe.
Ce chiffre, digne d’une médecine de guerre, révèle l’échec criant d’un système de santé. Pire encore, le scepticisme qui persiste. Chez les hommes encore plus. La pathologie est « honteuse » et reléguée au rang de « maladie de femme ». C’est peut-être vrai que, selon les estimations, elle touche environ 99% de femmes. Mais quelle erreur tragique ! Les hommes aussi meurent du cancer du sein, et leur ignorance Les condamne à un dépistage plus tardif, donc à la mort certaine.
Ironie ! La maladie est guérissable ailleurs, mais tue massivement ici. Le dépistage précoce, unique traitement efficace, reste boudé par une population qui ne consulte qu’en octobre, attirée par la gratuité, fuyant le diagnostic le reste de l’année. Cette mentalité attentiste, devient le plus grand tueur. Prévenir, c’est guérir. Ne pas dépister, c’est accepter l’agonie. Le cancer du sein ne connaît pas de genre. Faites-vous dépister tôt.



