Le non reversement des centimes additionnels communaux, depuis le quatrième trimestre 2025, étrangle cette municipalité de la région du Nord et nourrit la colère du maire Undp, Célestin Yandal.
Jean De Dieu Bidias

À Touboro, dans le département du Mayo Rey, région du Nord, le temps n’est plus à la simple attente. Il est à l’exaspération. Au 06 octobre 2026, la commune dit ne toujours pas avoir perçu les centimes additionnels communaux (Cac) dus au titre du quatrième trimestre 2025. Près d’un an plus tard, ces ressource dont le montant est estimé autour de 200 millions Fcfa se font toujours désirer, avec des conséquences en cascade sur le fonctionnement de la municipalité. Le maire, Célestin Yandal, ne cache plus son courroux. L’élu de l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (Undp) décrit une commune étranglée, incapable de faire face à plusieurs de ses engagements. Prestataires impayés, charges courantes difficiles à honorer, projets suspendus, salaires en retard…la mécanique municipale tourne au ralenti. « Depuis le début de l’année, nous n’arrivons pas à payer les factures des prestataires. Il y a ceux qui ont construit des salles de classe, il y a également du matériel roulant que nous avions planifié dans le budget de l’exercice 2026. Même les charges de fonctionnement courant deviennent difficiles à assumer. Mais le plus grave reste le paiement des salaires du personnel. Aujourd’hui, la commune de Touboro totalise trois mois d’arriérés. C’est une première depuis que l’Undp est à la tête de cette mairie [depuis 2013, Ndlr] », déplore-t-il.
Pour tenter de maintenir la paie, la commune a dû se résoudre à sacrifier d’autres dépenses. Les petites recettes locales sont accumulées pendant plusieurs semaines avant d’être affectées au règlement des salaires. Une gymnastique financière qui, se félicite l’édile, a permis, jusque-là, de retarder l’asphyxie. « Nous avons été obligés de surseoir à plusieurs charges, notamment les appuis sociaux, les aides aux nécessiteux, les soutiens aux élèves et étudiants dans les écoles de formation. Nous collectons pendant quatre à cinq semaines pour réunir environ 15 millions Fcfa et payer les salaires. Mais maintenant, nous totalisons déjà trois mois d’arriérés. Comment voulez-vous que le maire regarde ses agents dans les yeux lorsqu’ils n’arrivent même plus à inscrire leurs enfants à l’école à cause de salaires qui ne sont pas payés ? », s’interroge Célestin Yandal.
Fonction publique locale
Derrière le cas de Touboro, l’élu voit un problème plus large, celui du financement de la décentralisation et de la place accordée aux personnels des collectivités territoriales décentralisées dans le cadre de la construction d’une fonction publique locale. Sa colère vise particulièrement la gestion des transferts financiers vers les municipalités. Le maire ne manque pas d’interpeler directement le Premier ministre, qui est par ailleurs président du Conseil national de la décentralisation (Cnd). Célestin Yandal lui demande pourquoi les agents municipaux ne bénéficieraient pas de la même célérité dans le paiement de leurs rémunérations que les autres agents publics. « Où est passée la fonction publique locale ? Chaque 24 du mois, l’État mobilise des centaines de milliards pour payer les agents publics. À côté, des milliers d’agents communaux attendent leurs salaires pendant plusieurs mois. Pourquoi sont-ils traités comme des parias ? Est-ce que le travail accompli par un agent communal a une autre valeur que celui accompli par un autre agent public ? Nous travaillons tous pour la République. Cette injustice doit être réparée », martèle-t-il.
Le principe de l’unicité de caisse imposé par les textes de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) constitue, aux yeux de Célestin Yandal, l’un des nœuds du problème. Selon lui, avant la centralisation des ressources, les fonds revenant aux collectivités pouvaient être reversés rapidement après les décisions de répartition. Désormais, l’argent transite par la caisse unique, à Yaoundé. Pour Yandal, cette architecture financière nourrit une contradiction majeure avec l’ambition de décentralisation. « Depuis que tout doit aller à Yaoundé, peut-on encore parler de décentralisation ? N’est-on pas plutôt dans une recentralisation ? C’est la question que nous devons nous poser. Si les ressources des collectivités sont collectées pour être ensuite reversées aux communes, pourquoi leur mise à disposition devient-elle un parcours aussi long et incertain ? »
Un sevrage politique ?
Jean De Dieu Bidias
La colère du maire Célestin Yandal au sujet de l’accumulation des impayés de centimes additionnels communaux prend aussi une dimension politique. Élu sous les couleurs de l’Undp, il dit avoir le sentiment que les retards de paiement ne touchent pas toutes les communes avec la même acuité. A l’en croire, certaines collectivités ont déjà commencé à recevoir des Cac plus récents, pendant que d’autres attendent encore les ressources de 2025. Et c’est là que naît son interrogation la plus sensible, à l’approche des élections municipales attendues théoriquement début 2027 : les communes dirigées par des élus non issus du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) sont-elles moins bien servies ? Si le maire de Touboro ne présente pas cette hypothèse comme un fait établi, il dit ne plus pouvoir l’écarter. « Comment comprendre que certaines communes aient reçu des paiements depuis mars, avril ou mai et soient déjà en train de négocier les premier et deuxième trimestres de l’année en cours, pendant que nous attendons encore le quatrième trimestre de l’année dernière ? Est-ce simplement une question de procédure ? Est-ce une question de trésorerie ? Ou devons-nous nous demander s’il n’existe pas une autre logique derrière cette manière de procéder ? »
Le maire assure que plusieurs communes vivent une situation comparable. Il évoque même une dette globale qui, selon des informations recueillies à bonne source, avoisinerait encore 10 milliards Fcfa pour le seul quatrième trimestre 2025. Dans ce contexte, et alors que les prochaines municipales se profilent, le malaise pose quelques questions politiques de fond. Comment demander aux maires de rendre compte de leur bilan lorsque les ressources nécessaires à l’exécution de leurs budgets tardent à arriver ? Comment faire fonctionner la décentralisation lorsque les collectivités peinent à disposer de l’argent qui leur revient ? De toute évidence, les difficultés financières qui sont exposées par les communes constitue un sérieux handicap politique pour les exécutifs sortants, à quelques mois des élections municipales.
Célestin Yandal espère une issue rapide à cette crise qui ne dit pas son nom, mais son message au gouvernement est sans détour : les communes ne peuvent plus attendre. « Nous tirons une véritable sonnette d’alarme. Les mairies ont besoin de travailler. Les personnels ont besoin d’être payés. Les prestataires doivent être réglés. Les communes doivent pouvoir répondre aux besoins des populations. Si les ressources existent, elles doivent être réparties de manière transparente et équitable. Si elles n’existent pas, il faut nous l’expliquer. Mais cette situation ne peut plus continuer », martèle-t-il.



