La présidente de l’Ong Triso & Vie parle de l’importance du Centre de formation professionnelle inclusif de l’Ong Nathanaël Epée Triso & Vie, inauguré le 21 août 2026 à Yaoundé, pour l’autonomisation des personnes déficientes. Ledit centre proposera des apprentissages adaptés aux différents types de handicap. Elle évoque également le quotidien difficile d’un parent d’enfant trisomique.
Guy Martial Tchinda

L’Ong Nathanaël Epée Triso & Vie a inauguré, le 21 août 2026, son centre de formation professionnelle inclusif. Quelles sont les premières pensées qui vous traversent l’esprit au moment de franchir ce pas ?
Je ne partage pas simplement un bâtiment : je regarde un rêve. Un rêve qui, il y a six ans, n’était qu’une conviction fragile portée par une maman. Une maman qui avait dans les bras un petit garçon différent des autres. Nathanaël est né précisément le 9 août 2016, et ce n’est qu’à l’âge de 4 ans qu’il a été diagnostiqué porteur de trisomie 21. Je ne savais pas encore que sa différence allait changer ma vie. Je ne savais pas que derrière ce diagnostic, il y aurait des nuits d’inquiétude, des questions sans réponse, des regards parfois difficiles à supporter, mais aussi une force que je ne soupçonnais pas en moi.
Quel a été le déclic pour transformer ce combat individuel en projet collectif, puisque vous êtes aujourd’hui à la tête d’une Ong qui regroupe d’autres parents d’enfants trisomiques ?
Je me suis souvent demandé quel serait l’avenir de mon fils, qui lui donnerait une chance, qui croirait en lui si un jour je ne suis plus là, qui allait le protéger… Et puis j’ai compris quelque chose : je ne pouvais pas attendre que quelqu’un change le monde pour mon fils, il fallait que je commence par changer moi-même.
C’est ainsi qu’est né Triso et Vie, une organisation qui existe pour dire que peu importe le diagnostic, chaque individu a droit à la vie. Ce qui était hier un chemin personnel est devenu l’histoire de plusieurs mamans. Je ne voulais plus que les enfants porteurs de trisomie 21 soient condamnés à n’être regardés qu’à travers leur handicap.
Je voulais qu’on voie leur sourire, leurs talents (parce qu’ils en ont), leur capacité à agir et à réagir, leurs rêves… Je voulais qu’on voie leur sens d’humanité, et surtout, je voulais qu’il leur soit donné une place.
Six ans après le début de ce travail, le chemin a-t-il été facile pour vous?
Pendant six ans, nous avons avancé. Parfois avec des moyens limités, parfois dans les larmes, mais nous n’avons jamais abandonné. À chaque fois que nous pensions que le chemin était trop difficile, nous regardions nos enfants et d’où nous venions, et cela nous donnait la force de continuer.
Aujourd’hui vous avez un centre de formation professionnelle inclusif. Que va-t-il proposer en termes d’accompagnement et d’apprentissages ?
Le centre de formation professionnelle inclusif Nathanaël Epée Triso & Vie est un espace où chaque personne handicapée, et pas seulement les porteurs de trisomie 21, aura la capacité d’apprendre et de devenir autonome. Parmi les métiers qui y seront enseignés, nous aurons la couture, la coiffure, la menuiserie, l’hôtellerie-restauration et bien d’autres. La particularité de ce centre est qu’il proposera un accueil dédié à la petite enfance pour les enfants porteurs de trisomie 21 âgés de 6 mois à 3 ans. Ils pourront bénéficier d’un apprentissage axé sur l’autonomisation de base.
En effet, la plupart des enfants porteurs de trisomie 21, lorsqu’ils grandissent et doivent aller à l’école maternelle, n’ont pas appris à être propres, à manger seuls ou à s’habiller. Ils rencontrent alors de grandes difficultés à s’intégrer. Nous aimerions qu’à l’avenir, ces enfants ne soient plus considérés comme un fardeau en raison d’un manque de prise en charge précoce. Nous allons donc outiller les familles dans cette section pour pallier toutes les complications liées aux retards de prise en charge.
Pour les familles qui envisagent la prochaine rentrée scolaire de septembre, quelles sont les modalités d’accès ?
Le centre de formation travaille encore à fixer ses tarifs. Concernant la rentrée de septembre, nous allons commencer progressivement parce que nous n’avons pas encore l’ensemble du matériel nécessaire pour ouvrir toutes les salles. Cependant, nous pouvons déjà accueillir les plus petits dès cette rentrée.
Cet avenir, nous le devons aussi à une entreprise qui a accepté de croire en cette vision. Je voudrais adresser une reconnaissance toute particulière à Sogea-Satom, qui nous a construit ce bâtiment, à travers son volet social Issa.
Si vous avez décidé de créer un centre de formation pour les enfants trisomiques, cela voudrait-il dire qu’ils n’ont pas de place dans le système classique?
Mon fils m’a permis d’interpeller le gouvernement et de demander : « Pourquoi vouloir imposer l’inclusion sans la penser en amont ? » Nous gagnerions à avoir une société éducative dans laquelle on nous apprend le braille et la langue des signes, plutôt que de nous enseigner l’espagnol ou l’allemand. Nous avons tous appris ces langues à l’école, mais combien sommes-nous aujourd’hui à les parler ? Pourtant, nous avons dans nos familles des enfants non-entendants ou non-voyants. La barrière de mon fils n’est pas son handicap : c’est notre limitation à le comprendre, notre difficulté à maîtriser la langue des signes.
La société attend des personnes handicapées qu’elles s’adaptent. Mais comment voulez-vous qu’elles atteignent votre niveau sans qu’on leur donne les moyens d’apprendre ? Il y a des mamans ici, toutes souriantes. Pourtant, dans quelques jours pour la rentrée, certaines seront les premières à dire au directeur : « Je ne veux pas de cet enfant dans la classe de mon fils. » Quel mal avons-nous fait pour ne pas pouvoir scolariser nos enfants aux côtés des vôtres ?
Au quotidien, quelle est la réalité de l’accompagnement d’un enfant trisomique et comment l’avez-vous traversée personnellement ?
L’accompagnement d’une personne porteuse de trisomie 21 est pluridisciplinaire. Il demande beaucoup d’interventions médicales et des besoins spécifiques au quotidien. De plus, les parents subissent le rejet, l’abandon et la stigmatisation d’une société mal informée.
Je l’ai vécu très difficilement. On nous parle de la trisomie à l’école, mais on ne nous prépare ni au rejet ni à la solitude. Le père de Nathanaël n’a pas tenu le coup et a préféré partir en me laissant seule avec cet enfant. J’ai fait un Accident vasculaire cérébral (Avc) qui, heureusement, ne m’a pas laissé de séquelles. J’ai été rejetée, abandonnée et confrontée à de nombreuses épreuves. Cela m’a poussée à sortir de ma zone de confort afin de donner le meilleur à mon enfant.
Nous avons commencé par une histoire de famille, nous avons continué avec une conviction et la foi, et nous aboutissons aujourd’hui à une œuvre collective. Alors, que ce centre vive ! Qu’il forme, qu’il révèle des talents, qu’il donne confiance, qu’il crée des opportunités, qu’il change des destins et surtout, qu’il rappelle à notre société une vérité essentielle : l’inclusion ne consiste pas à « accorder » une place aux personnes différentes, elle consiste à reconnaître qu’elles ont toujours eu leur place.



