Autrefois emblématiques, ces espaces mythiques se sont progressivement reconvertis en centres commerciaux.
Marielle Ongono

À Yaoundé, les salles de cinéma ont longtemps animé la vie culturelle. Dans les années 1900, la capitale comptait huit salles. Le 10 août 2026, au marché central, la plus grande salle de cinéma d’Afrique centrale de l’époque, l’Abbia, n’a gardé que son nom inscrit à grands traits sur la façade arrière du bâtiment. L’Abbia accueillait 1 200 spectateurs pour des projections cinématographiques, des représentations théâtrales et des concerts de musique. Les tarifs se situaient entre 1 000, 2 500, 5 000, 10 000 Fcfa. Au marché Mokolo, le Febe, qui avait une contenance de 900 places, est désormais le supermarché Niki. Le Capitole, situé au Carrefour Warda, a laissé sa place à l’ancien Mahima. À Nkoldongo, la salle de cinéma le Mfoundi, qui disposait de 1 020 places, est devenue le centre commercial immobilier Anaconda. Les Portiques, à l’avenue Kennedy, disposaient de 600 places. Au lieu-dit « briqueterie », le Rex comptait 500 places. Le Mefou, à Mvog-Mbi, en comptait 510. Quant au Djongolo, situé à Nlongkak, il a également laissé sa place au supermarché Niki.
Zo’okomo Thierry Ndinda, promoteur culturel du conservatoire Jalmik et passionné de cinéma, se souvient de son passage au Mfoundi, au Mefou et au Rex. À l’époque, l’entrée coûtait 100 Fcfa. « J’y allais par passion pour la culture », raconte-t-il. Les salles étaient alors très fréquentées. Dieudonné Bama, cinéphile des années 2000, y allait pour suivre la tendance, mais aussi pour l’expérience offerte par les projections. Une sortie qui n’était cependant pas accessible à toutes les bourses. « Les tickets étaient chers. Il fallait avoir un certain niveau de vie pour y aller », explique-t-il. « On voyait les acteurs en grandeur nature et on était vraiment plongés dans l’action. Ce qu’on n’avait pas à la maison », témoigne-t-il.
D’après Léopold Lock, journaliste et inspecteur au ministère de la Communication, plusieurs facteurs expliquent la disparition des salles. Il cite notamment « la crise de 1990, l’avènement de la télévision et la fermeture du Fonds de développement de l’industrie cinématographique du Cameroun (Fodic) ». Dans ce contexte de déclin, des acteurs du secteur vont tenter de maintenir le cinéma à flot. Parmi eux, Bassek Ba Kobhio, de regrettée mémoire, qui a d’ailleurs créé la première école de cinéma et lancé le festival Écrans noirs, qui célèbre cette année ses 30 ans. La disparition des salles amène le public à adopter d’autres modes de consommation : télévision, Dvd, projections événementielles, festivals, plateformes numériques, réseaux sociaux.
Après plusieurs années de recul, le cinéma connaît toutefois un début de renaissance à Yaoundé. En juin 2016, l’ouverture de Canal Olympia à l’Université de Yaoundé I redonne l’accès à une salle moderne. Le site connaît ensuite une nouvelle évolution. L’ancien complexe Canal Olympia de l’Université de Yaoundé I est officiellement rétrocédé à l’Université en 2025. En décembre de la même année, sa gestion est confiée au groupe ivoirien Majestic One. Pour le ministre de l’Enseignement supérieur, Jacques Fame Ndongo, qui présidait cette cérémonie, l’objectif est de « revitaliser l’offre culturelle et cinématographique ».
Franck Thierry Lea Malle : La passion en scène
Le réalisateur, scénariste et producteur fait partie d’une génération de cinéastes qui cherchent à inscrire le septième art dans les réalités de leur époque.
Marielle Ongono

Franck Thierry Léa Malle marque progressivement ses empreintes dans le milieu cinématographique. Ses productions posent un regard spécial sur la société, tout en décrivant ses réalités. Titulaire d’un master II en arts du spectacle et cinématographie, Franck Thierry Léa Malle construit son parcours sur le terrain. En 2016, il crée Inception Arts & Com, une société de production cinématographique et de divertissement. La même année, son scénario « Point de vue » remporte le prix du meilleur scénario lors de la première édition du Concours du scénario. Une distinction qui marque le début d’une trajectoire jalonnée de productions et de reconnaissances. En 2017, il effectue un stage professionnel à Berlin, en Allemagne, dans le cadre du film « Ache ».
Le jeune réalisateur, né en 1987, enchaîne ensuite les projets : « Mes Vampires » en 2016, « Hands » en 2017, puis « Innocent€ » en 2019. Avec ce premier long-métrage, présenté en avant-première au palais des Congrès de Yaoundé, il s’intéresse aux violences faites aux femmes à travers une intrigue policière.
Son cinéma se nourrit ainsi de sujets sociaux, tout en empruntant différents registres. Après « Innocent€ », diffusé en prime-time sur Canal+, Franck Thierry Léa Malle poursuit son aventure avec « L’Accord », sorti en salles le 29 avril et coproduit avec Canal+ Afrique. En 2025, il a produit « Agents un peu trop secrets ». Le réalisateur a remporté plusieurs prix avec ses films. Il reçoit la Mention spéciale du jury au Festival du film africain de Louxor en Égypte avec « L’Accord » en 2022. En 2021, il reçoit les prix du meilleur scénario long-métrage avec « Innocent€ » et du meilleur scénario court-métrage aux LFC Awards avec « Angles » au Cameroun.
Les vestiges d’une époque
Marielle Ongono
Il y a quelques années, aller au cinéma constituait un moment important. À Yaoundé, les salles de cinéma étaient des lieux de rencontre, de découverte et d’évasion. Abbia, Mfoundi, Febe, Rex, Mefou, Capitole, Les Portiques ou encore Djongolo accueillaient des centaines de spectateurs venus rire, frissonner, s’émouvoir ou simplement partager un moment autour du septième art. Aujourd’hui, ces noms appartiennent davantage à la mémoire collective ; d’autres ont pris le relais. Les projections se font dans des salles ou alors via du cinéma ambulant. Regarder un film en salle est différent de le regarder sur son téléphone. Les effets ne sont pas les mêmes. Les souvenirs de ceux qui ont fréquenté ces espaces restent les meilleurs. Cette époque où l’entrée coûtait 100, 200, 500 Fcfa et plus. La véritable passion résidait dans ces images qu’on pouvait regarder en grandeur nature et le fait de se sentir plongé dans l’action. La disparition progressive des salles n’a cependant pas fait disparaître le cinéma camerounais. Elle a plutôt transformé les habitudes du public. Télévision, Dvd, festivals, projections événementielles puis plateformes numériques ont pris le relais.
Dans le même temps, une nouvelle génération de cinéastes a émergé. Jean-Pierre Bekolo, Franck Thierry Léa Malle, Narcisse Wandji et bien d’autres explorent désormais un cinéma davantage ancré dans les réalités urbaines et contemporaines. L’avenir du septième art passe aussi par la reconquête du public. Cela suppose de former les jeunes, de développer la production, d’impliquer les collectivités et de multiplier les lieux de projection.
Les anciennes salles de Yaoundé ne sont donc pas seulement les vestiges d’une époque révolue. Elles rappellent ce que le cinéma a représenté dans la vie culturelle de la capitale et posent une question pour l’avenir : comment redonner aux Camerounais le goût de se retrouver autour d’un écran, dans des salles conçues pour faire vivre le cinéma ?
Jean Marie Mollo Olinga : Il manque une véritable politique du cinéma
Le critique de cinéma et observateur de longue date analyse les mutations du cinéma, ses forces et ses faiblesses ; non sans saluer l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes et les progrès de la formation.
Marielle Ongono

Le cinéma camerounais raconte-t-il suffisamment nos réalités ?
Oui, je réponds sans hésiter. Parce que, de toute façon, on fait le cinéma comme on vit. Même lorsqu’il s’agit d’un film de science-fiction, il y a un Camerounais qui s’essaie, Jean-Pierre Bekolo, vous voyez toujours que c’est basé sur les réalités locales. Si vous regardez un film comme Les Saignantes, qui se veut un film futuriste de science-fiction, il est ancré dans les réalités camerounaises, notamment les réalités politiques, où les hommes politiques peuvent perdre la tête, au propre comme au figuré. Et puis, nous avons deux types de cinéma au Cameroun. Il y a un cinéma que les jeunes ne font plus, mais qui a été fait par les anciens. C’est ce que les autres avaient appelé le « cinéma calebasse », qui montrait cette Afrique rurale et parfois sauvage. Mais aujourd’hui, nous avons un cinéma citadin que font les jeunes. Ils ont carrément rompu le lien avec le cinéma de la ruralité. Parallèlement, il y a eu la création de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines, où l’on enseigne le cinéma. Beaucoup de diplômés de l’université font aujourd’hui du très bon travail. Il y a Franck Thierry Lea Malle, par exemple, il y a Narcisse Wandji. Il y a également des femmes qui travaillent et qui font de très belles choses. Donc, la qualité s’est beaucoup améliorée. Déjà grâce à Bassek Ba Kobhio, qui a implanté la première école de cinéma au Cameroun. Il m’avait fait l’amitié d’aller enseigner là-bas.
Que manque-t-il au cinéma camerounais ?
Il faudrait déjà que les cadets apprennent le cinéma. Mais très souvent, quand les cadets rencontrent des aînés, ils les écoutent pour leur répondre. C’est un défaut. Ils ne les écoutent pas pour apprendre. Ils viennent pour leur montrer qu’eux aussi connaissent quelque chose. Parfois, les aînés que nous sommes les écoutons plus que nous ne leur parlons. Mais je crois qu’ils devraient davantage écouter, non pas pour répondre, mais pour apprendre. Je crois qu’ils n’apprennent pas assez. Il leur faut beaucoup d’humilité, parce que le cinéma est quelque chose de très compliqué. Les gens croient qu’on peut se lever et faire un film comme ça. Non. Ne serait-ce que parce qu’un film rassemble. Quand on dit que le cinéma est le septième art, c’est parce qu’il rassemble d’abord les six premiers arts, les arts du temps et les arts de l’espace.
Donc, si on se lève comme ça pour faire un film, on risque de se retrouver avec un navet, un mauvais film. La symbolique des couleurs est très importante. Moi, je suis désespéré de voir des gens qui font des films où on s’habille un peu n’importe comment, où on ne respecte pas les couleurs. Ça devient difficile d’analyser un film. Mais cela, il faut le connaître. Il y a une esthétique des couleurs. Il y a aussi le jeu d’acteurs. Aujourd’hui, je vois des prix qui sont distribués ici et là à des gens qu’on qualifie de grands acteurs alors qu’ils ne savent même pas parler. Vous savez que, quand un acteur parle, il y a même la labiale, c’est-à-dire la manière de former les lèvres. Mais vous voyez des gens qui « bouffent » leur langue et on vous dit que c’est un grand acteur. Non, là il y a un souci.
Est-il encore nécessaire de construire de nouvelles salles de cinéma face à l’explosion du numérique ?
Mais oui ! Cela relève de l’animation territoriale des municipalités. Tous les maires du Cameroun sont incompétents dans le domaine. Vous savez déjà qu’il est plus important de regarder un film en salle que de le regarder sur son téléphone, sur YouTube ou autre. Regarder un film en salle n’est pas comparable du tout avec d’autres espaces. Maintenant, le numérique peut faciliter les choses parce que, grâce au numérique, on peut, au Cameroun, regarder un film sorti à Los Angeles trente minutes plus tard. Le numérique est une occasion dont il faut profiter au maximum. Il faudrait intégrer les films dans les programmes scolaires. Vous imaginez bien que si vous faites votre film et qu’on dit qu’il est retenu dans les programmes, vous allez le diffuser seulement dans les écoles primaires de Yaoundé, dans le cadre de l’animation culturelle des écoles. On peut dire qu’une fois par semaine, il y a une projection cinématographique moyennant 100 Fcfa. Dans une école, tous les élèves viennent, de la Sil au Cm2, avec 100 Fcfa pour regarder les films. Vous pouvez être sûr que le cinéaste, avant même d’avoir fait toutes les écoles de Yaoundé, aura suffisamment d’argent pour faire un autre film et payer les salaires de tous les métiers.
Parce que vous savez que le cinéma peut résorber le chômage. Il y a beaucoup de métiers qui entrent dans la fabrication d’un film. On peut les organiser. Vous voyez pourquoi je parle d’absence de politique. S’agissant de l’ancien Canal Olympia, je ne sais pas s’il y a eu une étude de marché, mais ça m’étonnerait. D’abord, les étudiants n’ont pas d’argent. Ils ont déjà beaucoup de mal à payer leurs frais de scolarité et leurs frais académiques. Ensuite, l’université est un milieu fermé. N’y entre pas qui veut. Vous n’allez pas voir les sauveteurs ou les gars de la buvette aller à l’université. Les étudiants, ils se reconnaissent. À l’époque, je me posais la question de savoir pourquoi Bolloré n’avait pas construit cette salle de cinéma dans un quartier populeux comme Melen. Ça aurait été rentable, parce qu’il était question de rentabiliser la salle. La preuve : personne n’y allait. Pourquoi ? Parce que c’est dans un milieu fermé.
Comment voyez-vous le cinéma dans 10 ans ?
Je vois un cinéma qui va prospérer parce que, si on lance le cinéma en milieu scolaire, cela va cultiver la cinéphilie, ça va amener les jeunes à aimer le cinéma. Et ceux qui vont continuer à l’université vont s’améliorer, en se spécialisant dans les métiers du spectacle, option cinéma. Ils sauront faire des films. Comme ils sont de plus en plus nombreux à s’inscrire dans cette filière, nous aurons beaucoup de cinéastes. Et si ces cinéastes sont accompagnés par une politique appropriée, ils vont pouvoir en vivre. Il y aura alors nécessité de reconstruire des salles de cinéma. Et ça, je continue de le dire : les mairies doivent s’investir dans cette affaire. Il y a aussi beaucoup d’améliorations au niveau du jeu d’acteurs. Parce qu’il y a des aînés comme Gérard Essomba qui ont essayé de coacher quelques-uns.
Il y a également des dames comme Tatiana Matip qui essaient de coacher ; donc, il y a une amélioration de ce côté-là. Ce qui manque, c’est la production. Le cinéma, c’est une affaire d’argent. On ne fait pas du cinéma avec des bouts de ficelle. Et quand on n’a pas d’argent, il faut aller le chercher. On peut associer les privés. Si on dit, par exemple, à une entreprise comme Dovv : « Vous allez financer le cinéma en contrepartie d’une réduction de vos impôts », alors, les entreprises vont apporter de l’argent au cinéma. Ça peut intéresser les privés. C’est un exemple que je donne ; j’aurais pu en prendre un autre.
Pour conclure, quels sont les critères d’appréciation d’un film ?
Déjà, il faut avoir une attitude de critique. C’est-à-dire savoir que la critique est un travail. Ce n’est pas un loisir. Cela permet de créer de la distance entre le film et soi. Éviter de rentrer dans le film parce que, si vous rentrez dans le film, il y a des choses qui vont vous échapper. Vous allez vivre le film au lieu de le regarder, au lieu de l’écouter. Donc, il faut déjà créer cette distance. Être froid. Parce qu’il faut regarder le cinéma. Il faut l’écouter, même dans ses silences, parce que les silences sont parfois très expressifs dans un film. Et puis, il faut être très cultivé, avoir une immense culture cinématographique. Parce que vous allez vous référer à des théories, que ce soit en sociologie ou en philosophie. Il faut connaître l’histoire. Vous savez que lorsqu’un cinéaste s’engage à faire un film, il y a une histoire autour de ce film. Il n’arrive pas comme ça, même si c’est un film de fiction. Là, il y a toujours quelque chose qu’on veut raconter, qu’on veut faire partager. Donc, il faut connaître le cinéma et l’histoire du cinéma.



