Septennat « Grandeur et espérance » : Comptes et mécomptes de l’an 1

Économie, sécurité, politique… Mutations fait une esquisse d’évaluation de la première année du mandat actuel de Paul Biya, qui célèbre par ailleurs son 44e anniversaire à la tête du Cameroun ce 06 novembre.

Jean De Dieu Bidias

Le président de la République, Paul Biya, va fêter ce 06 novembre 2026 le 44e anniversaire de son accession à la magistrature suprême. Loin du palais de l’Unité et dans la ferveur populaire, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc), son parti, va quadriller le pays pour célébrer avec faste cet événement dans ses 360 sections, sur fond de discours centrés sur le resserrement des rangs dans la perspective des législatives et municipales de début 2027 et éloignés de l’autre événement dans l’événement qu’est l’an 1 du septennat dit « Grandeur et espérance » du chef de l’État. Réélu le 12 octobre 2025 à l’issue d’une élection présidentielle très disputée où il a enregistré son pire score depuis 1992 (53,66 %), Paul Biya a pris des engagements qui sont certes aussi vieux que le début de son règne à la tête du Cameroun, mais avec une gravité qui annonçait un changement de paradigme et une reprise en main. En prêtant serment pour son nouveau mandat, le 06 novembre 2025, il avait dit : « Je mesure pleinement la gravité de la situation que traverse notre pays. » « Je mesure le nombre et l’acuité des défis auxquels nous sommes confrontés. Je mesure la profondeur des frustrations, l’ampleur des attentes. Je mesure l’importance des responsabilités qui vont être celles du président de la République. »

Le président de la République tendait ensuite « la main à tous et à chacun ». « Nous devons, ensemble, jeter les bases d’un avenir encore plus prometteur pour notre cher et beau pays, notamment pour notre jeunesse », ajoutait-il. En fait d’engagements, il a annoncé un projet de loi à venir pour réformer les institutions de la République dans le but de moderniser le fonctionnement de l’État. Sur ce chantier, beaucoup avaient pensé que Paul Biya mettrait enfin en place la Cour des comptes attendue de longue date. Cette institution est en effet censée avoir une plus grande marge de manœuvre dans la répression de la corruption, dont lui-même a annoncé l’intensification au cours du mandat qu’il inaugure. Mais un an après, cette entité n’a pas vu le jour… pas plus que la lutte contre les atteintes à la fortune publique n’a été accélérée. En revanche, Paul Biya a fait voter, dans la foulée de son discours, une loi instituant un poste de vice-président de la République nommé, qu’il n’a pas pourvu depuis sept mois. Un an après le début de ce septennat qu’il annonçait comme « le plus décisif » pour le Cameroun, il est par ailleurs difficile de faire une évaluation de la situation économique au regard de l’aggravation des tensions de trésorerie de l’État. Le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, n’est pas allé du dos de la cuillère pour déclarer récemment que les caisses de l’État sont presque vides, surtout avec la non signature à date d’un nouvel accord avec le Fonds monétaire international (Fmi).

Dans son discours d’investiture, Paul Biya, « soucieux d’apporter des réponses appropriées aux préoccupations des populations », a juré de veiller, « au cours de ce septennat, à accélérer la réalisation des projets en cours dans différents secteurs stratégiques tels que l’énergie, l’hydraulique, les infrastructures routières et la santé publique ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que très peu de projets ont effectivement été engagés ou réalisés dans ces secteurs au cours de cette première année. De même, peu d’efforts ont été faits sur le chantier de l’assainissement du climat des affaires, à en juger par les récriminations du secteur privé réitérées devant le Premier ministre lors de la dernière édition du Cameroon Business Forum. Sur le plan socioéconomique, l’inflation continue de sévir avec une projection à 3,4% à fin 2026. Sur le plan sécuritaire, l’Extrême-Nord, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest demeurent en proie à la guerre imposée par Boko Haram et les groupes armés anglophones. Le président, qui a une fois de plus appelé ces groupes à déposer les armes, a martelé le fameux « L’ordre régnera, le Cameroun continuera d’avancer », promettant l’instauration d’un « dialogue communautaire » dans les zones en insécurité sous l’égide des autorités administratives. Celui-ci peine à se structurer. Sur le plan purement politique, les tensions nées de la dernière élection présidentielle sont loin d’avoir été apaisées. Plusieurs personnes arrêtées demeurent en prison, Issa Tchiroma Bakary, le candidat déclaré deuxième, a été contraint à l’exil, etc.

 

Septennat des femmes et des jeunes : Au rythme du président

Jean De Dieu Bidias

Paul Biya a accordé l’essentiel de son discours d’investiture du 06 novembre 2025 aux femmes et aux jeunes en leur promettant que leur situation serait au cœur de son « action tout au long de ce septennat ». « L’un des principaux objectifs que je me suis fixé à cet égard est de promouvoir une meilleure responsabilisation et une meilleure protection des jeunes et des femmes », a-t-il annoncé, ajoutant que ces actions avaient vocation à venir renforcer « les efforts méritoires (…) déployés ces dernières années en faveur de la jeunesse, tels que : la construction de nombreuses infrastructures scolaires et universitaires, la promotion de la scolarisation des jeunes, la professionnalisation des enseignements, la création de nouvelles opportunités d’emplois en faveur des jeunes ». Il promettait même d’« intensifier ces efforts, en veillant à ce que les jeunes et les femmes bénéficient d’une protection accrue dans les milieux scolaire et professionnel, mais aussi en dehors de ceux-ci, pour pouvoir s’épanouir pleinement. Les métiers et autres activités attirant tout particulièrement les jeunes filles et les femmes bénéficieront d’un plus grand soutien de l’État, notamment au plan financier ».

Il disait également envisager « de mettre en œuvre, dès les premiers mois de ce septennat, un plan spécial de promotion de l’emploi des jeunes, dont les axes principaux seront les suivants : premièrement, la mise en place de facilités administratives et fiscales pour les entreprises privées avec, en contrepartie, l’obligation pour celles-ci de recruter les jeunes ». Ce plan, annoncé finalement en février 2026 avec un budget de 50 milliards Fcfa, n’est pour l’heure pas opérationnel. Le président annonçait « deuxièmement, le renforcement des mécanismes d’encadrement et d’accompagnement des jeunes, dans la conception, la mise en œuvre et le financement de leurs projets ». Ce dispositif, censé se faire en liaison avec les banques locales et les bailleurs de fonds internationaux, n’a pas non plus été mis en place au cours de cette première année du septennat. Autres priorités déclinées dans son discours : la « promotion du développement d’entreprises dans les secteurs à fort potentiel de création d’emplois, à l’instar du numérique, des mines, de l’agriculture et des services ».

Enfin, le président annonçait comme quatrième priorité, dès l’exercice budgétaire 2026, qu’« une proportion du budget d’investissement de l’État sera consacrée à la réalisation de travaux à haute intensité de main-d’œuvre, au profit des jeunes sur toute l’étendue du territoire ». Ces projets n’ont pas été concrétisés au cours de cette première année. Sur la transition générationnelle, en revanche, les choses se font à dose homéopathique. Le 03 août dernier, le président de la République a promu cinq colonels d’armée au grade de général de brigade. Pour la plupart, ces ex-officiers supérieurs sont âgés d’environ 50 ans. S’agissant de la gent féminine, Paul Biya a nommé pour la première fois une femme, Marie-Claire Nseng-Elang, en l’occurrence, au poste de procureure générale près la Cour suprême. C’était le 20 novembre 2025, soit quelques jours seulement après son serment. Mais après avoir donné ce signal fort, le chef de l’État a interrompu le mouvement après les premières promesses non tenues du septennat 2018-2025. Pour tout dire, le président a continué à fonctionner à son rythme sur le chantier de la transition générationnelle comme sur d’autres.


Siméon Roland Ekodo Mveng : Ceux qui gouvernent sont en déphasage avec le nouveau monde

Chercheur en science politique, en communication publique et en études internationales au Centre interdisciplinaire sur l’Afrique et le Moyen Orient (Université Laval), il pense que les tentatives de stabilité hégémonique par le maintien de la vieille garde a montré ses limites sur le plan économique et social.

 Jean De Dieu Bidias

Réélu pour son huitième mandat à la tête du Cameroun il y a un, le président de la République s’est engagé une fois de plus à créer les conditions d’une véritable transition générationnel en plaçant même les jeunes et les femmes au cœur de son septennat. La première année qui vient de passer permet-elle de croire que le Président est cohérent ?

Disons qu’en l’absence  d’un remaniement du gouvernement qui aurait pu propulser, plus de femmes à la tête des ministères et injecter des jeunes dynamiques et compétents au sommet des départements ministériels pour remplir l’exigence d’équité, il serait objectivement impossible de valider empiriquement cette promesse de transition intergénérationnelle. De plus, quand vous prenez les 35  entreprises publiques et établissements publics à capitaux publics qui jouent un rôle majeur dans l’économie et la vie publique, vous retrouvez tout au plus trois femmes directrices générales. Madame Judith Yah Sunday à la Camtel. Madame Yao Aïssatou âgée de 75 ans et en poste depuis 2003 et Madame Véronique Manzoua Moampea Mbio à la Scdp. Cette disproportion montre bien qu’il y a une inégalité de genre à la tête de ces structures. Une illustration patente de la faible représentation des jeunes à des postes nous est fournie par la moyenne d’âge des responsables qui tourne autour de 60  ans.  À la Sonara on a M. Harouna Bako 61 ans. M. Cyrus Ngo’o au Port Autonome de Douala 60 ans. À la Dgsn, M. Mbarga Nguélé, le père de la police, né en 1932 et âgé de 94 ans. L’un des responsables qui ferait office de jeune dans cette  constellation patriarcale, c’est M. Serge Hervé Boyogueno, le directeur général de la Sonamines qui a 44 ans. Donc, largement au-dessus des 35 ans, l’indicateur de l’Unesco ou 24 ans celui des Nations unies.

Une femme nommée procureure générale près la Cour suprême, un officier de 50 promu général…les choses se font à dose homéopathique. Jusqu’où le président doit-il aller sans risque de déstabiliser son propre système ?

Je crois qu’une vison politique adaptée aux enjeux de l’heure et aux besoins de justice sociale entre les catégories d’âge et de genre devrait faire confiance à tous les segments de la société pour son équilibre global. Les tentatives de stabilité hégémonique par le maintien de la vieille garde ont montré leurs limites sur le plan économique et social. Se priver de jeunes et de femmes aujourd’hui, c’est mal amorcer le virage de l’inclusion et de la compréhension des problématiques comme l’économie numérique, la cybersécurité, le terrorisme transnational qui sont clairement des réalités en déphasage avec l’époque de ceux qui gouvernent le Cameroun actuellement.

Il y a eu un véritable vote-sanction contre Paul Biya lors de la dernière élection présidentielle, si l’on en juge par les scores officiels. N’est-ce pas la preuve que ces catégories sociales ont cessé de croire aux promesses aux promesses présidentielles ?

Le vote sanction en 2025 était effectivement le signe d’une désaffection profonde de la jeunesse avec l’ordre dirigeant et ses promesses creuses et mirobolantes. Une volonté manifeste de tourner la page d’une élite bourgeoise, insensible et incapable de répondre aux préoccupations des cadets sociaux.

Sur le plan socioéconomique, la première année du septennat « Grandeur et espérance » aura été particulièrement difficile avec un gouvernement qui ne trouve pratiquement plus aucune solution aux problèmes de la population (vie chère, insécurité, corruption rampante… Comment comprendre que le président de la République, dans un tel contexte, ne puisse pas ne serait-ce que former un gouvernement pour remettre les gens au travail?

Quand on observe cette crise multisectorielle affectant de plein fouet les indices et les secteurs névralgiques comme le pouvoir d’achat, la santé, le logement, la sécurité aux zones anglophones et au grand Nord et conduisant à la désertion de la fonction publique et à des vagues d’émigration des jeunes vers le Canada et des destinations en guerre comme la Russie, on devrait  s’attendre logiquement à un sursaut patriotique du président à travers un remaniement du gouvernement et des autres structures d’État et sociétés qui ne remplissent par leurs missions à plein régime. On devrait même s’attendre à ce que les personnes mises en cause dans ce désastre rendent gorge après leur débarquement du gouvernement. Or, avec le statu quo actuel du gouvernement et les décrets de modification et de nomination de la haute hiérarchie militaire après l’institution du poste du vice-président, on pourrait postuler que  le président est pris en otage par des réseaux occultes de pouvoir et un entourage qui voudraient absolument garder la main sur les responsables actuels qu’ils contrôlent et qu’ils se réservent de mobiliser en vue de la transition. Dans leurs calculs stratégiques, l’avènement d’une nouvelle élite administrative et d’un nouveau personnel politique emporterait un risque majeur. En ce qu’il suppose de reconstruire des loyautés, de disperser les maigres ressources humaines  et les grandes fortunes bâties et acquises à l’agenda de reproduction du pouvoir par lui-même.  Un renversement de la  mangeoire et de la table suppose dans leur analyse de se mettre éventuellement à dos  les déchus du gouvernement qui rejoindront le rang des dissidents radicaux et qui pourraient jouir du prestige jusriprudentiel et présidentiel de « bon diable » auprès d’un peuple avide de changement et prêt à dealer avec tout le monde pour obtenir l’alternance.

Le président a renouvelé devant les Camerounais d’ « œuvrer sans relâche à l’avènement d’un Cameroun uni, stable et prospère. N’est-on pas aujourd’hui très éloigné de cet idéal » ?

On est très loin de cet idéal type d’unité nationale et de prospérité quand on regarde le marasme économique global. Une grande ville comme Yaoundé est inondée en saison de pluie et ses grandes avenues caracolent avec des poubelles. Comment valider cette promesse quand on observe la fuite des cerveaux, les antagonismes de frustrations créés par les écarts de richesses ou encore quand on scrute la pauvreté galopante dans les régions du grand Nord, la radicalisation du mouvement sécessionniste au NoSo ainsi que la montée du tribalisme dans les réseaux sociaux ?

Un signal avait déjà été donné lors de l’élection présidentielle de 2025. Est-ce que les législatives et municipales de début 2027 pourraient être difficile pour le Rdpc qui célèbre avec faste 45 ans de règne de son président ce 06 novembre avec un bilan difficilement défendable ?

Si l’on s’en tient au faible engouement autour de ces échéances, on pourrait penser que les camerounais et les camerounaise semblent négliger la perspective du changement sociétal par les élus locaux. Ils cristallisent désormais toute leur attention sur l’élection présidentielle  qui représente, selon eux, le point d’impulsion de toute la société.  L’alternance au sommet semble représenter la seule voie du salut et la seule raison d’une mobilisation d’ampleur de cette majorité silencieuse qui regarde avec dédain le pouvoir et l’efficacité des députés et des maires dans des assemblées parlementaires et communales souvent dictées par le pouvoir exécutif. Le régime pourrait ainsi tirer son épingle du jeu dans un scénario d’abstention de cette catégorie rivée à la présidentielle  ou à « l’alternance par la mort ». Toutefois et en cas de forte mobilisation, l’impopularité consommée du Rdpc assortie de la nouvelle théorie du « bon diable »  qui consiste à voter même par défaut tous les candidats et partis contre le parti au pouvoir ne lui annoncent pas des lendemains qui chantent dans les grandes villes comme Douala et Yaoundé, ou au grand Nord qui a majoritairement voté l’ancien ministre Issa Tchiroma Bakari à la présidentielle et qui doit certainement lui rester sympathique avec la suspension récente du Fsnc. Aussi, la participation annoncée du Mrc et les recompositions sociologiques et cognitives de l’échiquier politique post-présidentiel  rendent improbable une majorité du Rdpc dans ses bastions traditionnels.