Avec une route dégradée qui cause des bouchons, le voyage entre les deux principales villes du pays dure en moyenne huit heures.
Michel Enony, de retour de Douala
Un signe de croix. Une prière. Et vient l’heure du départ. Dans le bus qui va quitter Yaoundé dans un instant en direction de Douala, chacun y va de son pronostic. 7 heures ? 10 heures ? « On ne sait pas ! », tranche le chauffeur. Le moteur de l’éléphant tourne déjà.
Départ : 23h pétantes. Accélération. Le bus s’ébranle. À son bord, 70 passagers. Arrivée ? Vers… 7h du matin, au moins. Tout le monde hésite. Sur les 236 kilomètres qui séparent la capitale politique de la capitale économique, voyager par route est une épreuve de nerfs. Il faut de la patience. « On sait quand on quitte, mais on ne sait à quelle heure on va arriver. Voyager entre Yaoundé et Douala ces temps-ci, il faut avoir du cardio, mon frère », lance un passager blagueur à son voisin.
Très vite, la chaussée se dégrade. Nids-de-poule, crevasses, portions de latérite rouge. Le bus tangue, freine, repart. Ici, on ne conduit pas, on slalome. « Pourvu qu’on arrive en un seul morceau ! », lance une maman qui serre fort son bébé dans ses bras.
Après 10 minutes de route, premier embouteillage : quartier Ahala. 28 minutes sans faire le moindre centimètre. « Ça a commencé tôt ! », s’étonne Idriss Nguelewou. Pour faire environ 11 kilomètres entre Ahala et Mbankomo, le bus a mis trois heures. Vitesse moyenne ? Environ 4 km/h.
Autoroute
Sur ce qui reste de la route, des camions semi-remorques, des grumiers, des bus de transport en commun et des voitures personnelles s’alignent sur les deux sens de la route. Les chauffeurs exploitent le moindre centimètre. « C’est ainsi tous les jours. Non seulement la route est en mauvais état, mais la station de pesage de Nomayos crée aussi des embouteillages », explique le chauffeur.
L’autoroute Yaoundé-Douala, qui devait décongestionner le trafic sur cette route nationale, reste en attente. 15 ans après le début des travaux, seulement quelque 60 kilomètres sur les 196 promis sont réalisés. « N’est-ce pas ? Si les travaux de l’autoroute étaient achevés, on ne vivrait pas ça. Ah ! Cameroun ! », s’exclame Jacqueline Mouko, une septuagénaire qui souffre d’arthrose.
Traitement des nids-de-poule sur la Nationale 3.
Durée de vie
La durée de vie de cette route nationale est dépassée. Construite entre 1982 et 1986, mise en service avec une vitesse de référence de 80 km/h, la Nationale 3 supporte aujourd’hui un trafic composé à près de 40 % de poids lourds. « La durée de vie de cette route est dépassée », a reconnu le ministre des Travaux publics, Emmanuel Nganou Djoumessi. Les diagnostics techniques mettent en évidence une dégradation avancée de la chaussée et des ouvrages d’assainissement.
Les travaux sont annoncés. Les financements sont promis. Le 25 septembre 2026, le Premier ministre Joseph Dion Ngute s’est rendu sur le terrain, dans la région du Littoral, pour s’enquérir de l’état d’avancement des travaux sur le tronçon Douala-Edéa, notamment sur le tronçon critique du pont de la Dibamba jusqu’à Edéa. « Un signal fort », selon le gouvernement, face au calvaire des usagers. Sur place, les équipes techniques sont mobilisées pour des interventions d’urgence : traiter les points noirs, stabiliser la chaussée, garantir une circulation plus fluide.
Mais les usagers, eux, ont appris à se méfier des annonces. En juillet 2026, un marché de 4,97 milliards Fcfa a été attribué à une entreprise chinoise pour des travaux d’entretien confortatif sur 236 kilomètres, financé par le Budget d’investissements publics. En avril 2026, le gouvernement a annoncé rechercher 890 milliards Fcfa pour la réhabilitation complète du corridor Douala-Bangui, dont la première phase, chiffrée à 425 milliards Fcfa, prévoit la reconstruction de l’axe Yaoundé-Douala à partir de 2027. La Banque mondiale, de son côté, envisage une contribution de 210 milliards Fcfa.
Risque
À 7h 23 minutes du matin, les premiers immeubles de Douala apparaissent enfin. 8 heures pour parcourir environ 230 kilomètres. Les passagers descendent, hagards, courbaturés. Certains sont en colère, d’autres simplement vides. Pour eux, la journée de travail est déjà perdue, les rendez-vous manqués, les marchandises compromises. La mère avec son nourrisson descend la dernière. Elle regarde la route derrière elle, comme on regarde un champ de bataille. « La prochaine fois, on prendra le train », prévoit-elle. Et quelqu’un lui rappelle la catastrophe ferroviaire d’Éséka. « C’est le risque. Avec le mauvais état de la route, les gens vont se retourner vers Camrail, qui n’a pas la capacité de gérer cette affluence, et on va se retrouver avec ce qui s’est passé », prévient Lionel Fouda, voyageur. « Mais un jour, peut-être, on aura une vraie route », ajoute-t-il. Un jour. Peut-être.
En temps normal, le trajet entre les deux villes devrait durer entre trois et quatre heures dans des conditions normales de circulation. En temps normal !
Repères
Nationale 3 : Yaoundé-Douala
Environ 230 kilomètres
Construite entre 1982 et 1986
Temps de trajet normal : 3 à 4 heures
Temps actuel : 7 à 10 heures
Durée de vie : 40 à 44 ans


