Yaoundé : Dans le quotidien des nettoyeurs de poissons

Pendant qu’elle permet à ces derniers de subvenir à leurs besoins, cette activité facilite la cuisson à plusieurs ménagères qui peuvent se consacrer à d’autres tâches.

Hawa Ali (Stagiaire)

« La journée peut commencer en beauté et finir mal. On ne sait jamais si le travail va venir en matinée ou dans la soirée », raconte Leonel Booh, les mains plongées dans une bassine remplie de poissons. Dès 6h30, ce 2 septembre 2026, en face de la boutique BR-29 à Mokolo Algo, les couteaux sont aiguisés et les bassines d’eau installées. Entre les odeurs, les écailles et les cartons de marchandises, Leonel et ses collègues entament leur journée. La mission consiste à vider les poissons et retirer les écailles à la place du client. Un geste répété chaque jour, mais qui cache un métier difficile, exercé dans des conditions précaires. Comme Leonel, plusieurs jeunes et adultes vivent de cette activité. Ici, pas de salaire fixe. Les revenus dépendent du nombre de poissons nettoyés dans la journée. Certains jours, ils peuvent gagner 10 000 ou 11 000 Fcfa. Mais les lundis et le jeudis, considérés comme journées creuses, ils gagnent moins de 10 000 Fcfa.

Le travail varie aussi selon le type de poisson. Le bar, plus difficile à manipuler à cause de ses écailles et de ses arêtes, demande plus de précautions. « Le bar, c’est à risque. Sans gants, ça peut te blesser. Le maquereau est plus rapide à nettoyer, donc le prix est différent », explique-t-il. Pour trouver des clients, certains nettoyeurs parcourent les allées du marché. Une démarche parfois mal comprise. « Les clientes pensent parfois qu’on les dérange, alors qu’on cherche seulement à travailler », regrette Leonel.

Difficultés

Le contact permanent avec l’eau froide constitue l’une des principales difficultés. « On passe toute la journée avec les mains dans l’eau. À la longue, on ressent les douleurs dans le corps. On rentre avec les rhumatismes », témoigne-t-il. À cela s’ajoutent (…) les blessures causées par les arêtes et le manque d’équipements de protection. Beaucoup travaillent encore sans gants ni bottes.

Les tensions avec certains clients font aussi partie du quotidien. Les discussions autour du nombre de poissons nettoyés sont fréquentes. « Si on compte 30 poissons et qu’il en manque un, certains pensent directement qu’on a volé. Si on en trouve 31, on nous dit parfois qu’un poisson avait été oublié », raconte Leonel.

Malgré ces contraintes, certains clients restent fidèles. Angélique, vendeuse de poisson braisé venue de la Cité Verte, travaille avec eux depuis deux ans. « Ils me facilitent beaucoup le travail. Quand je rentre, je n’ai plus à m’occuper des écailles », explique-t-elle. Simone, une autre cliente habituée, apprécie également leur service. « Leur métier est indispensable pour moi. Surtout avec les poissons comme le bar, ils nous font gagner beaucoup de temps », témoigne-t-elle.

En face de la boutique BR-29, une solidarité existe entre les nettoyeurs. Michel, l’un d’eux, explique l’importance de cette activité dans sa vie. « J’ai sept personnes à nourrir. Je suis le seul garçon de la famille. Ce travail me permet de prendre soin des miens », confie-t-il. Pour Leonel, l’amélioration des conditions de travail reste une priorité. « On aimerait avoir un espace plus adapté, avec des gants et des bottes pour éviter les problèmes de santé. On avance petit à petit », espère-t-il.

À Mokolo, derrière les bassines d’eau et les tas de poissons, les nettoyeurs poursuivent leur combat quotidien. Un métier difficile, souvent invisible, mais essentiel au commerce du poisson à Yaoundé.

Libois Elvis O’oma’a : 20 ans de couteau et de courage

Celui qui se considère comme champion du nettoyage fait du nettoyage des poissons son gagne-pain malgré les troubles visuels dont il souffre.

Hawa Ali (Stagiaire)

 

Ses yeux ne distinguent plus toujours les détails, mais ses mains, elles, n’hésitent pas. Le couteau en main, Libois Elvis O’oma’a nettoie les poissons avec une précision acquise après plus de 20 ans de pratique au marché Mokolo Algo à Yaoundé. Chaque matin, dès 6h30, devant la boutique BR-29, il installe ses bassines d’eau avant de commencer sa journée. Il tient le poisson, retire les écailles, vide les entrailles et prépare les commandes des clients. Un geste devenu presque automatique pour cet homme de 46 ans, connu sous le surnom de « Garoua » par ses collègues et habitués du marché.

Derrière cette maîtrise se cache pourtant un parcours marqué par les épreuves. Originaire de Messassi, dans le Mfoundi, Libois Elvis O’oma’a a connu plusieurs petits métiers avant de trouver sa place à Mokolo. Vente de chaussures, activités de débrouille à Mvog-Béti et à Etoug-Ebé, à Yaoundé 6e, il a multiplié les expériences pour subvenir à ses besoins. « Je voulais tout faire. Tout ce que je voyais, je me lançais », raconte-t-il.

Mais son parcours est bouleversé par une maladie contractée durant son enfance. La méningite laisse des séquelles sur sa santé, notamment des troubles de la vision qui l’accompagnent encore aujourd’hui. Après une longue hospitalisation à l’Hôpital central de Yaoundé, il perd une partie de son autonomie et dépend de ses proches pour certains gestes du quotidien. « Dès que je termine aux toilettes, on me ramène à la maison », témoigne-t-il. Après plusieurs années de soins, il retrouve progressivement son autonomie. Malgré ses difficultés visuelles, il refuse de rester sans activité. Il cherche alors un métier qui lui permet de continuer à vivre de son travail.

À Mokolo Algo, le nettoyage des poissons devient son quotidien. Avec le temps, il développe ses propres techniques. Ses mains compensent les limites de ses yeux. « Avec l’expérience, la main connaît. Je sens où passer le couteau », explique-t-il. Après plus de deux décennies dans ce métier, Libois revendique son savoir-faire. « Aujourd’hui, je peux me vanter avec ce talent devant mes amis. Je suis un champion du nettoyage. Quand les clients viennent, c’est moi qu’ils choisissent le plus souvent », affirme-t-il.

Sa réputation lui permet de fidéliser plusieurs clientes et vendeuses de poissons à la braise. Mais derrière cette reconnaissance se cache un travail difficile. Son histoire n’est pas celle d’un homme qui se plaint, mais celle d’un travailleur qui a choisi de rester debout.

D comme débrouillardise

Par Arnaud Kuipo

Au Cameroun, plusieurs jeunes et même des personnes plus âgées exercent des activités informelles pour essayer de joindre les deux bouts. Le nettoyage des poissons s’inscrit dans cette logique. Si elle occupe plusieurs personnes, les mettant ainsi à l’abri de l’un des vices auxquels l’Homme est exposé, à savoir l’ennui, cette activité leur permet surtout de se faire un peu d’argent et de subvenir à leurs besoins.

Le contexte économique dans lequel est plongé le pays ne laisse pas beaucoup de choix à une grande partie de la population. Pour vivre, il faut se battre. Il faut donc mener une activité, aussi modeste soit-elle, au risque de sombrer dans la mendicité ou de céder à d’autres raccourcis. Ces professionnels du nettoyage du poisson ont choisi, eux, de compter sur leur courage et leur savoir-faire.

Ils mettent à profit la santé que Dieu leur donne pour se lever tôt et aller chercher leur gagne-pain. Et si Dieu nourrit les oiseaux du ciel, pourquoi pas ceux qui refusent de croiser les bras et choisissent de travailler pour gagner leur vie ? Derrière cette activité apparemment banale se cache ainsi une réalité sociale : celle d’hommes et de femmes qui se battent quotidiennement pour leur autonomie.

Mais cette activité ne profite pas uniquement à ceux qui l’exercent. Elle facilite également le quotidien de nombreuses ménagères, notamment celles qui doivent rejoindre leur domicile après une journée de travail. Une fois leurs poissons achetés, elles peuvent les confier à ces professionnels qui se chargent de les nettoyer et de les préparer. Il ne leur reste alors plus qu’à s’occuper des dernières étapes de la préparation une fois à la maison.

À côté de ces nettoyeurs de poissons se trouvent d’autres petits métiers qui répondent à la même logique, notamment ceux qui s’occupent du nettoyage des poulets. Tous participent, à leur manière, à cette économie de proximité qui permet à de nombreuses familles de tenir au quotidien.

La débrouillardise n’est donc pas seulement une manière de gagner quelques pièces. Pour beaucoup, elle est une nécessité, une dignité et surtout une façon de refuser l’inaction. Au milieu des difficultés économiques, ces travailleurs rappellent que chaque petit métier peut être un moyen de rester debout.