Par Célestin Bedzigui*

Il y a des conflits que l’on perd parce que l’on manque de force, et des conflits que l’on perd parce que l’on manque d’imagination. La crise anglophone camerounaise appartient à la seconde catégorie. Depuis octobre 2016, le Cameroun applique à une crise de reconnaissance identitaire et fiscale les recettes d’une crise d’ordre public : interdiction, déploiement, puis dialogue formel. Bilan à 2025 : 9 ans de guerre, 6 300 morts, 765 000 déplacés, 2 200 écoles fermées selon OCHA, et une décentralisation qui, en 2023, n’a transféré que 2,3% du budget national aux collectivités, selon la Chambre des Comptes.
Le problème n’est pas que le Grand dialogue national de 2019 ait été inutile. Il a créé le statut spécial, la Commission du bilinguisme et du multiculturalisme, la Common Law House. Le problème est qu’il a créé des organes sans leur donner de pouvoir. C’est comme donner une voiture sans moteur. Le statut spécial dit « spécial» mais donne aux deux régions anglophones les mêmes 1,8 milliard que les autres régions. La Common Law House donne un avis mais ne casse pas un arrêt. Le peuple anglophone, qui avait demandé en 2016 « laissez-nous juger en Common Law », se retrouve jugé en dernier ressort à Yaoundé en droit civil francophone.
Face à cela, le camp séparatiste a lui aussi fait preuve de rigidité symétrique. L’exigence d’indépendance totale de l’Ambazonie, portée par plus de 30 groupes armés sans commandement unique et financée à 70% par une diaspora qui ne subit pas la guerre selon Small Arms Survey 2023, est géopolitiquement impossible. Aucun État membre de l’Union africaine n’a reconnu une sécession depuis 1963, par peur de contagion. Même le Nigeria, qui abrite 70 000 réfugiés anglophones, refuse de soutenir l’Ambazonie par peur de relancer le Biafra.
Nous sommes donc dans une double impasse : un État qui offre la forme sans le fond, et une rébellion qui exige le tout et obtient le néant. Pour en sortir, il ne faut pas plus de force, il faut plus d’imagination. Deux pays ont réussi cette imagination : le Canada avec le Québec et la Colombie avec les FARC. Le Canada a sauvé son unité en acceptant l’asymétrie. La Colombie a sauvé sa paix en transformant le combattant en bâtisseur. Le Cameroun peut fusionner les deux dans un concept nouveau : l’État uni asymétrique.
Le Canada: comment l’asymétrie a sauvé l’unité
Le parallèle Québec – Cameroun anglophone est troublant. 22% de la population canadienne est francophone dans un océan anglophone, avec un système juridique civiliste dans un pays de Common Law, exactement l’inverse du Cameroun anglophone mais même sentiment d’être minorité juridique. Le Québec a connu deux référendums de sécession, 1980 et 1995. Celui de 1995 a échoué à 50,58%, soit 54 000 voix d’écart. Le Canada a failli exploser.
Comment Ottawa a évité l’éclatement ? Par trois inventions juridiques qui sont des leçons directes pour Yaoundé.
Première invention : le cadre légal de la sécession. En 1998, la Cour suprême du Canada rend l’avis le plus important de son histoire, le Renvoi relatif à la sécession du Québec. Elle dit : la sécession n’est pas illégale en soi, mais elle ne peut se faire que si la question est claire, la majorité claire, et après négociation avec le reste du Canada. Cet avis est suivi de la Loi sur la clarté de 2000. Résultat : on sort l’émotion du champ de la rue pour la mettre dans le champ du droit. Le débat n’est plus « on part demain », mais « quelle majorité pour quelle question ». Cela a désamorcé.
Leçon pour le Cameroun : notre Cour suprême et notre Conseil constitutionnel n’ont jamais été saisis pour dire ce que veut dire « statut spécifique » de l’article 62 de la Constitution de 1996. Si le président de la République saisissait la Cour pour avis consultatif : « Un statut spécifique peut-il inclure fiscalité propre et justice propre sans violer l’unité ? », la Cour pourrait répondre oui, comme au Canada. Cela donnerait une légitimité juridique à l’asymétrie et protégerait Yaoundé de l’accusation de brader l’unité.
Deuxième invention : le fédéralisme asymétrique assumé. Depuis 1965, le Québec a des pouvoirs que les autres provinces n’ont pas : il gère 100% de son immigration, il peut se retirer de programmes fédéraux avec compensation financière, il ne participe pas au régime fédéral de pensions. En 2022, le Québec gérait 55% de ses recettes fiscales contre 38% pour l’Ontario. Cette asymétrie n’est pas vue comme une inégalité, mais comme la reconnaissance d’une histoire différente. Le Canada est officiellement asymétrique et s’en vante.
Leçon pour le Cameroun : notre Constitution dit en article 1 que le Cameroun est unitaire, mais en article 62 que la loi peut donner un statut spécifique. Il n’y a aucune contradiction à dire que le Nord-Ouest et le Sud-Ouest collectent 80% de leurs impôts sur place alors que les 8 autres régions restent à 15%. Ce n’est pas du fédéralisme politique, c’est de l’asymétrie fiscale, et c’est déjà dans la Constitution. Le Conseil Constitutionnel n’a jamais dit le contraire parce qu’il n’a jamais été saisi.
Troisième invention : la justice bijuridique. La Loi sur la Cour suprême du Canada impose que 3 juges sur 9 viennent du Québec et jugent en droit civil. Un Québécois est jugé en dernier ressort par des juges civilistes qui parlent français. C’est symboliquement fondamental.
Leçon pour le Cameroun : créons à la Cour suprême une Section Common Law de 5 juges, formés en Common Law au Nigeria, Ghana, ou Barreau anglophone, qui juge en anglais et en Common Law et qui a le dernier mot pour toutes les affaires nées dans le Nord-Ouest et Sud-Ouest. Coût zéro. Impact : on répond à la revendication initiale des avocats de 2016 qui disaient « on ne nous comprend plus ». Et on rend l’anglais langue de procédure obligatoire dans les deux régions, avec nullité absolue si acte en français seul. Cela répond à l’humiliation symbolique sans toucher à l’unité.
Le Canada nous apprend donc que pour garder un pays uni, il faut accepter qu’il ne soit pas uniforme.
La Colombie: Comment transformer un combattant en bâtisseur
Si le Canada nous apprend à inventer le droit, la Colombie nous apprend à inventer la paix. La guerre des FARC a duré 52 ans, de 1964 à 2016, 220 000 morts, 7 millions de déplacés. Trois négociations ont échoué. La quatrième, à La Havane de 2012 à 2016, a réussi parce qu’elle a été créative sur 4 points qui sont directement transposables au Cameroun.
Premier point : la justice transitionnelle, pas la justice punitive. Le Tribunal JEP créé par l’accord de La Havane dit : si tu avoues tes crimes, tu dis la vérité aux victimes, et tu répares en reconstruisant, tu auras 5 à 8 ans de travaux communautaires, pas de prison. Si tu nies, tu auras 20 ans ferme. Résultat : 13 000 FARC ont avoué. Les victimes ont eu vérité, pas vengeance. Les combattants ont eu avenir, pas prison à vie.
Transposition camerounaise : créons une Commission vérité, réparation et réconciliation Nord-Ouest/Sud-Ouest de 11 membres : 2 Fons, 2 chefs du Sud-Ouest, 2 femmes victimes, 2 ex-combattants, 3 magistrats Common Law. Tout jeune qui dépose arme, avoue, et participe 24 mois à la reconstruction d’écoles, bénéficie de peine alternative de travaux. S’il a commis viol, assassinat d’enfant, crime contre humanité, exclu. C’est moins cher que le Tribunal militaire de Yaoundé qui condamne à vie et qui alimente la haine.
Deuxième point : la reconversion économique. Chaque FARC démobilisé a reçu 8 millions de pesos soit 2 000 dollars, plus 2 hectares de terre, plus un projet productif financé à 8 000 dollars. 90% ont déposé les armes. Budget 30 millions de dollars par an financé par l’Union européenne. Le combattant n’est plus combattant parce qu’il est devenu agriculteur ou maçon.
Transposition camerounaise : créons le Corps de reconstruction anglophone, 5 000 postes sur 4 ans, réservé aux 18-35 ans des deux régions, y compris ex-combattants. Mission : reconstruire 2 200 écoles, 180 centres de santé, 400 km de routes rurales détruites. Solde 150 000 FCFA par mois, formation technique 3 mois par ONG, encadrement civil pas militaire. Coût 9 milliards FCFA par an. Or International Crisis Group estime le coût des opérations militaires à 45 milliards par an. On économise 36 milliards par an en faisant la paix. Financement : 10% des revenus gaz du bassin Rio del Rey qui est en zone anglophone, 70% des réserves camerounaises selon SNH 2023. Sans paix anglophone, pas de gaz. Sans gaz, pas de développement. Les deux crises sont liées.
Troisième point : la participation politique garantie. L’accord colombien a donné 10 sièges garantis au Parlement pendant deux législatures aux FARC. Cela a transformé la lutte armée en lutte politique. Les FARC sont devenues parti politique et ont eu 1% aux élections, mais elles avaient une tribune.
Transposition camerounaise : réservons pour deux législatures à partir de 2027, 5 sièges à l’Assemblée nationale et 5 au Sénat pour des représentants des ex-combattants démobilisés et associations de victimes anglophones, élus au scrutin de liste régionale. Cela donne une incitation à déposer l’arme pour faire de la politique. Aujourd’hui, un jeune de Lebialem n’a que deux options : brousse ou prison. Donnons-lui troisième option : Parlement.
Quatrième point : le dialogue territorialisé. Les négociations colombiennes ne se sont pas faites à Bogota sous pression des médias, mais à La Havane, loin, avec les victimes au centre. Méthode cercles : les victimes parlent avant les combattants.
Transposition camerounaise : ne faisons pas le dialogue à Yaoundé. Faisons-le à Buea, avec les Fons comme médiateurs et les femmes comme facilitatrices, méthode palabre sous l’arbre. Le chef de guerre de Lebialem ne viendra jamais à Yaoundé, il viendra sous l’arbre de son village si son Fon l’appelle. C’est ce que le Centre pour le Dialogue Humanitaire de Genève, qui médie déjà depuis 2020 avec financements Canada-Suisse, propose.
Le modèle camerounais: l’État uni asymétrique
Fusionnons Canada et Colombie en un modèle camerounais nouveau, que nous appelons État uni asymétrique. Définition : un État, une Constitution, une armée, une diplomatie, mais deux régimes fiscaux et deux régimes judiciaires, plus un programme de reconversion.
Il tient en 12 articles de loi organique, sans toucher à la Constitution.
Titre I : fiscalité asymétrique : les régions Nord-Ouest/ Sud-Ouest collectent 100% des impôts et taxes locaux – impôt sociétés, revenu, timbre avocat, redevances sable et gaz Rio del Rey – et reversent 20% à l’État central pour défense et péréquation. Les 8 autres régions restent à 15%. Création d’une Agence fiscale régionale bilingue avec directeur nommé par région, auditée par BAD. Résultat : budget Nord-Ouest/Sud-Ouest passe de 1,8 milliard à 36 milliards, multiplié par 20.
Titre II justice asymétrique : Cour suprême Section Common Law de 5 juges anglophones dernier ressort pour Nord-Ouest/Sud-Ouest, transformation de la Common Law House en Cour d’appel régionale avec pouvoir de cassation, anglais langue de procédure obligatoire sous peine de nullité absolue. C’est la réponse à 2016.
Titre III : reconversion : Corps de reconstruction 5 000 jeunes, Commission vérité avec peine alternative travaux, Fonds de Reconstruction 200 milliards sur 5 ans financé par 10% gaz Rio del Rey, géré par comité mixte gouvernement-régions-diaspora modérée-BAD, comptes publiés chaque trimestre en ligne.
Titre IV : participation et contrôle : 5 sièges Assemblée + 5 Sénat garantis ex-combattants 2027-2037, référendum local sur compétences – pas sur indépendance – question : voulez-vous gérer vous-même éducation et justice ? Si oui 60%, transfert automatique. Clause d’évaluation à 3 ans par BAD : si 70% écoles rouvertes et 50% déplacés rentrés, statut pérennisé.
Calendrier opérationnel 24 mois en 3 cercles : Cercle 1 6 mois 700 villages palabre sous arbre avec facilitateurs neutres, 15 personnes par village dont 2 ex-combattants et 3 femmes, fiche doléance avec empreinte. Budget 3,2 milliards. Cercle 2 4 mois 13 départements synthèse en 13 cahiers, désignation 130 négociateurs légitimes choisis par base. Budget 2,1 milliards. Cercle 3 2 mois Buea négociation 4 tables thématiques, Accord 12 articles signé. Budget 2,5 milliards. Phase retour 6 mois lecture accord en pidgin dans 700 villages plus référendum. Budget 1,2 milliard. Total 9 milliards, soit 20% d’une année de guerre.
Financement sans budget nouveau : 3 milliards réaffectation 7% budget militaire, 3 milliards BAD guichet fragilité déjà accordé pour Est Cameroun, 2 milliards Canada-Suisse qui financent déjà dialogue Genève, 1 milliard SNH gaz.
La quatrième invention du Cameroun
Le Cameroun a déjà inventé trois fois dans son histoire. 1961 : il invente la fédération anglophone-francophone, unique en Afrique. 1972 : il invente l’État uni, pour éviter l’éclatement. 1996 : il invente la décentralisation, pour répondre à la crise de 1990. Chaque fois, c’était une création juridique qui paraissait impossible la veille.
Aujourd’hui il faut une quatrième invention : l’État uni asymétrique. Ce n’est pas le fédéralisme qui fait peur, ce n’est pas la sécession qui est impossible, c’est une troisième voie : un pays, deux justices qui ont vraiment pouvoir, et une fiscalité différente selon l’histoire.
Sans créativité, nous aurons dix ans de guerre en plus, et le gaz de Rio del Rey, 70% des réserves, restera sous terre parce qu’il est en zone anglophone. Sans flexibilité, la décentralisation restera une lettre morte.
La paix n’est pas le retour à 2015. Trop de morts. La paix est une création. La créativité n’est pas une faiblesse, c’est la plus haute forme de souveraineté. Comme le disait le négociateur colombien Humberto de la Calle : « On ne fait pas la paix avec ses amis, on la fait avec ses ennemis, mais surtout avec son imagination.»
Le Cameroun a l’imagination. Il lui reste à l’autoriser.
*Chef traditionnel, économiste et homme politique



