La territorialisation du développement au Cameroun: nouveau paradigme du pouvoir local

Le Cameroun s’achemine vers une séquence politique dont la portée excède manifestement le seul calendrier électoral. Dans l’imaginaire collectif comme dans les stratégies partisanes, l’échéance locale de 2027 cristallise des attentes considérables : aspiration au renouvellement, exigence d’inclusion, désir de recomposition des équilibres politiques, mais aussi, pour certains, volonté de revanche sur une histoire électorale dont les précédentes ont laissé des traces profondes dans la mémoire nationale.

Et déjà, les lignes se meuvent. Les prétendants se positionnent, les appareils négocient, les alliances se dessinent, se défont et se recomposent au gré des intérêts, tandis que se déploient les premières manœuvres de conquête ou de neutralisation des adversaires.

Si cette échéance concentre autant d’attention, c’est parce qu’elle ne surgit pas dans une béance politique. Elle s’inscrit dans le prolongement d’une séquence électorale marquée par les présidentielles de 2018 et de 2025, par les espérances qu’elles ont suscitées, mais également par les désillusions qu’elles ont parfois engendrées. Elle intervient dans un contexte où se superposent frustrations sociales, attentes générationnelles, revendications d’inclusion et défiance croissante à l’égard des mécanismes traditionnels de la décision publique. Autant de facteurs qui pourraient faire des prochaines élections locales un puissant révélateur des tensions qui traversent aujourd’hui la société camerounaise.

Dès lors, les élections locales de 2027 apparaissent autant comme une compétition ordinaire pour la conquête des exécutifs communaux qu’un moment potentiellement refondateur du rapport entre le citoyen, le territoire et le pouvoir appelant à une nouvelle appréhension et conception du pouvoir local et du développement national.

La verticalité du développement : un modèle à dépasser

Le ciel, la pluie et le territoire

Pendant plusieurs décennies, les États africains ont, à des degrés divers, défini leur conception du développement selon une logique verticale descendante : Le pouvoir est en haut ; le territoire est en bas. Les orientations, les politiques publiques et les ressources sont définies, élaborées et mobilisées depuis les hauteurs de l’État, puis elles descendent progressivement comme une pluie vers les territoires. Dans cette représentation, le développement est alors pensé comme une pluie. Elle tombe du ciel vers la terre. Le pouvoir central est le ciel : il observe, décide, ordonne et distribue. Les territoires, eux, sont le sol : ils attendent, reçoivent, absorbent et espèrent que la pluie sera suffisamment abondante pour faire germer leurs promesses.

Cette conception, historiquement compréhensible au regard des impératifs de construction de l’État postcolonial, révèle ses limites. 60 ans après les indépendances, il y a encore des masses rurales et périurbaines qui n’ont pas accès aux besoins de base. 

Au Cameroun, cette réalité transparait avec une acuité particulière.  Par la décentralisation, consacrée constitutionnellement par la loi n° 96/06 du 18 janvier 1996, l’État camerounais a tenté de rapprocher le pouvoir des territoires, de transférer des compétences et ressources aux collectivités territoriales décentralisées (Ctd). À date, les Ctds camerounaises demeurent largement tributaires de ressources provenant du Trésor public, notamment des taxes locales, des impôts directs, des subventions ainsi que de la dotation générale de la décentralisation.

Le Fonds spécial d’équipement et d’intervention intercommunale (Feicom), principal instrument de redistribution des ressources fiscales locales, a vu son budget progresser sensiblement au cours des dernières années. Les chiffres sont éloquents : En 2023, le budget du Feicoms’établissait à environ 256 milliards de Fcfa. Il est passé à 314,6 milliards en 2024, puis à 367,2 milliards pour l’exercice 2026, soit une progression de 18,8 %. Au seul titre de l’exercice 2025, 178 milliards de Fcfa ont été redistribués aux communes. Par ailleurs, 339 communes et associations de communes se sont partagé 23,7 milliards de Fcfa au titre des concours financiers, tandis que les régions n’ont bénéficié que de 8,6 milliards de Fcfa pour l’ensemble du territoire national. Sur une période de cinquante années, entre 1974 et 2024, le Feicom a ainsi redistribué environ 1 200 milliards de Fcfa aux collectivités territoriales décentralisées et investi 517 milliards de Fcfa dans des projets structurants.

Rapportés à l’échelle des 360 communes et mis en perspective avec l’ampleur des besoins en infrastructures et en équipements, ces montants demeurent néanmoins relativement modestes pour chaque collectivité, particulièrement pour les communes rurales, dont les capacités de mobilisation de ressources fiscales restent limitées.

Ce modèle, conçu dans une logique de redistribution centralisée, a permis d’accompagner et de soutenir les premiers pas du processus de décentralisation dont l’effectivité totale demeure discutable, et se heurte fatalement à l’augmentation continue des besoins des territoires : infrastructures, services de base, aménagement urbain, insertion économique et professionnelle des jeunes.

Il va sans dire que le développement territorial ne saurait durablement se satisfaire d’une simple gestion de la rareté. Il doit désormais s’attacher à explorer, identifier, structurer et mobiliser de nouvelles ressources, au-delà des circuits traditionnels de financement, afin de faire des territoires non plus seulement des bénéficiaires de la redistribution nationale, mais également des espaces capables de produire, de mobiliser et de générer leur propre dynamique de développement. C’est précisément là que commence la territorialisation du développement.

La territorialisation du développement : nouvel enjeu du pouvoir local

De la source au fleuve

La territorialisation du développement procède d’un changement de paradigme : le développement ne doit plus être pensé uniquement comme une dynamique qui descend du centre vers la périphérie, mais également comme une dynamique qui naît des territoires, se structure en eux et contribue, par leur interconnexion, à la puissance nationale. Sans nier le pouvoir central, cela suggère d’articuler une vision sur le pouvoir local comme support du pouvoir central et point de départ d’une véritable impulsion du développement national.

Chaque territoire possède une combinaison singulière de ressources, de compétences, de savoir-faire, de capital humain, de patrimoine, de potentialités économiques et d’avantages géographiques. Pourtant, ces potentialités demeurent souvent dispersées, insuffisamment identifiées ou faiblement transformées en capacités productives. La territorialisation consiste précisément à révéler ces forces, à les structurer et à leur donner une vocation.

Cette approche suppose de cartographier les besoins, les ressources ainsi que des mécanismes de soutien aux différents acteurs, de faire de ces ressources, des leviers de mobilisations d’acteurs privés et publics ; d’œuvrer à une coopération intercommunale pour intensifier les échanges entre collectivités et entrainer la création des routes et autres infrastructures.

Dans cet élan, les détenteurs du pouvoir local ne sont plus uniquement chargés d’administrer des compétences transférées. Ils coordonnent l’élaboration des politiques publiques à partir des besoins identifiés au niveau de leurs territoires et les rendent effectives. 

Une source naît du sol. Elle devient ruisseau, puis rivière, puis fleuve. Et lorsque plusieurs cours d’eau se rejoignent, ils constituent une force qui dépasse chacun d’eux pris isolément. Il doit en être ainsi de nos territoires. Une potentialité identifiée devient une initiative. L’initiative structurée devient une activité. L’activité crée de la valeur. La valeur attire l’investissement. L’investissement renforce le territoire. Les territoires interconnectés produisent des chaînes de valeur plus vastes. Et la somme de ces dynamiques devient une force nationale.

La territorialisation consiste ainsi à faire jaillir les sources, à les structurer, à les relier et à les transformer en fleuves de développement qui irriguent la nation toute entière.

 

 

 

Biographie

Timb Sara Augustine Laurence est une Poétesse camerounaise multirécompensée, Doctorante en Biotechnologies Végétales, Entrepreneure sociale et Jeune Ambassadrice contre la peine de mort, née le 23 octobre 1999 à Douala.  Reconnue pour son leadership et son impact social, elle a été sélectionnée en 2024 parmi les 45 femmes entrepreneures africaines à fort impact pour le programme Social & Inclusive Business Camp de l’Agence Française de Développement. En juin 2025, elle figure parmi les 06 écrivaines africaines sélectionnées pour contribuer au World Poetry Almanac. Ses travaux et initiatives l’ont conduite à participer à plusieurs espaces internationaux consacrés au développement, à la jeunesse, aux politiques publiques et aux droits humains. Il s’agit notamment de la Résidence JMA 2024 en France, du Meet & greet de l’Unesco Most Bridges 2024 et du 9e Congrès mondial contre la peine de mort en juin 2026 durant lequel, elle va échanger en comité restreint avec le Président de la République francaise – son Excellence Monsieur Emmanuel Macron. Sara Timb figure parmi les « 31 voix pour les féminismes africains » mises en lumière par la Fondation de l’innovation pour la démocratie dirigée par le Pr Achille Mbembe. Le 04 septembre 2026, à l’Ambassade des USAs au Cameroun elle est récompensée en tant que Lauréate du 35 Under 35 Cameroon Youth Excellence awards, une initiative du Cameroon Youth Awards en partenariat avec l’Ambassade des USAs au Cameroun.