Jean-Pierre Bikele : Le grand maître du « matango »

À 75 ans, ce natif de la Lékié est devenu une légende en matière de cueillette et de vente de la sève du palmier fermentée, bâtissant ainsi sa popularité à la montée collège du Bonneau au lieu-dit petit Ngalan, dans la périphérie d’Ebolowa.

Guy-Roger Mvondo

Homme discret, il a su transformer une activité héritée de la brousse en véritable profession. À Ebolowa, son nom est désormais indissociable du « matango », appellation locale du vin de palme. Une boisson profondément ancrée dans les habitudes des peuples de la forêt. Il faut parfois sortir des sentiers battus pour rencontrer les personnages qui racontent le mieux une ville. À Ebolowa, l’un d’eux s’appelle Jean-Pierre Bikele. Né le 20 septembre 1951 et père de six enfants, il est devenu, au fil des années, l’une des figures les plus connues de la filière artisanale du vin de palme. Avec sa réputation, pas besoin de demander où trouver le bon « matango ». Il suffit de prononcer son nom.

Pourtant, rien ne le prédestinait à passer une partie de sa vie au sommet des palmiers et sur les troncs abattus. L’histoire commence bien loin d’Ebolowa. Alors qu’il est encore jeune et vit à Yaoundé, Jean-Pierre Bikele accompagne un cousin au village pendant les vacances. Les deux jeunes hommes décident de s’essayer à la récolte du vin de palme. Ils connaissent peu de choses à la technique. Ils abattent, dépouillent et entaillent les palmiers à leur manière. L’expérience tourne court lorsqu’un « ancien » vient leur montrer leurs erreurs. Ils comprennent que le métier ne consiste pas simplement à grimper à un palmier et à en extraire la sève. Il faut connaître l’arbre, savoir où intervenir, comment le préserver et surtout comment obtenir une sève de qualité.

À cette époque, les deux cousins vendent leur production sur les marchés périodiques. Le litre ou le verre ne rapporte presque rien. Après ses études, Jean-Pierre Bikele entre dans la vie active et travaille dans différents secteurs à Yaoundé. Mais, le vin de palme ne disparaît jamais complètement de son esprit. En 1998, après avoir perdu son dernier emploi, il rejoint Ebolowa. La ville est alors loin de l’urbanisation qu’on lui connaît aujourd’hui. Plusieurs secteurs sont encore largement couverts de broussailles et les palmiers sauvages occupent une place importante dans le paysage.

Tout va donc basculer. Jean-Pierre Bikele commence par récolter du vin de palme pour sa propre consommation. « J’aime d’abord boire le vin de palme », confesse-t-il. Il abat deux palmiers, expérimente les techniques apprises autrefois et commence à produire quelques litres. Le vin est bon. Et même très bon, selon les premiers voisins qui en consomment.

Ce qui devait être une consommation personnelle se transforme progressivement en une petite activité commerciale. Une voisine lui demande chaque matin un litre. Puis, les voisins suivent. En un laps de temps, la ville entière commence à parler de cet homme qui produit un vin de palme différent à la montée du Collège Bonneau. Sa réputation s’installe de bouche-à-oreille.

Jean-Pierre Bikele devient « le père qui fait du bon vin ». Ses clients viennent de toutes les catégories sociales : conducteurs de mototaxi, fonctionnaires, commerçants et même des cadres de l’administration. Son produit voyage également par-delà les limites de la ville. Un ancien journaliste de Jeune Afrique, installé à Lolodorf après sa retraite, vient un jour à sa rencontre après avoir vu un reportage consacré à lui à la télévision. Pour Jean-Pierre Bikele, cette reconnaissance vaut presque autant que l’argent gagné grâce à son activité.

Technique

Son secret ne réside pas seulement dans le vin qu’il récolte. Il tient surtout à sa manière de travailler le palmier. Il distingue notamment les interventions destinées à dégager l’espace de celles qui permettent de préserver l’arbre et d’en prolonger la production. Il connaît la structure du palmier, la fragilité de la tête et les risques d’un mauvais élagage. Rien n’est laissé au hasard. La taille, l’orientation du tronc, la préparation de la zone de récolte et le moment choisi pour intervenir obéissent à une expérience accumulée pendant des décennies.

Il lui arrive même de rentrer très tard d’un déplacement familial et de se rendre en brousse pour tailler les troncs dans la nuit. Les contraintes du métier sont fortes : « La récolte impose généralement plusieurs passages dans la journée. Pour un homme qui doit également répondre aux obligations familiales, cette contrainte est parfois incompatible avec une vie normale », prévient-il.

Chez Bikele, le palmier n’est pas un arbre que l’on exploite, puis que l’on abandonne. C’est un capital qu’il faut gérer. « Souvent, lorsqu’une personne défriche un terrain et souhaite se débarrasser des palmiers, elle peut faire appel à moi. Je négocie alors le prix, j’abat les palmiers et les exploite », poursuit-il. Certains propriétaires lui cèdent gratuitement les palmiers qui encombrent leur terrain. D’autres les lui vendent. Le prix varie selon la taille, la hauteur et la grosseur de l’arbre. Il explique avoir parfois acheté un palmier à 5 000 Fcfa. À d’autres moments, il peut en obtenir plusieurs pour beaucoup moins cher, voire gratuitement.

Au fil des années, le maître du « matango » a également développé un vin d’une originalité rare appelé : « matango amer-sucré ». Il raconte que, dans les premiers temps, il utilisait certaines méthodes, notamment un très fort dosage de l’écorce localement appelée « Essok », qui influençait le goût du produit. La découverte de nouvelles techniques et surtout des habitudes de consommation des   ressortissants d’autres régions du pays, l’ont contraint à ajouter à son nectar cette saveur qui le place au sommet de la pyramide. Sur les pratiques qui ont cours en matière de frelatage du vin dans nos villes, l’expert est intransigeant : l’eau et le sucre ne doivent pas servir à tromper le client. « Ajouter de l’eau à un bidon pour donner l’impression qu’il est plein est un acte malhonnête », dénonce-t-il. Même logique pour le sucre. Pour lui, transformer le vin en whisky traditionnel appelé « Odontol » peut coûter cher en matières premières et en temps de travail.

 Dans une activité artisanale où le produit se vend souvent par relation de confiance, sa réputation de fournisseur honnête constitue son véritable fonds de commerce.

Sacrifices quotidiens

Le vin de palme ne lui a pas seulement permis de vivre, il a également financé une partie de la vie de sa famille. Il en parle avec une fierté particulière lorsqu’il évoque ses enfants. Avec le « matango », il a construit sa propre maison et un de ses fils est aujourd’hui ingénieur des eaux et forêts. Pour le septuagénaire, cette réussite n’est pas tombée du ciel. Elle est aussi le résultat de sacrifices quotidiens.  Il refuse d’ailleurs de considérer ses revenus uniquement comme une source de consommation personnelle. Pour lui, nourrir sa famille, soigner un enfant malade, payer une facture ou contribuer à l’avenir d’un fils constituent autant d’investissements dont un homme peut se contenter au soir de sa vie.

Il ne prétend pas être un homme riche. Il parle plutôt d’une activité qui lui permet de tenir debout. Selon les périodes, sa production quotidienne peut être relativement modeste. Une moyenne de cinq à  dix litres par jour, vendus au détail à 300 Fcfa l’unité, permet de tenir le coup. Sur un mois, cette recette devient significative pour un artisan qui maîtrise ses coûts et dispose d’une partie de sa matière première gratuitement. Les périodes fastes ne manquent pas aussi dans son activité. Il fut une époque où il pouvait écouler une trentaine de litres par jour et réaliser plus de 10 000 Fcfa de recettes. Les prix ont évolué depuis. Lui aussi a fait évoluer les siens, mais avec prudence. Là où certains vendeurs suivent les hausses du marché, il préfère conserver un prix qu’il estime compatible avec ses charges et sa clientèle.

Jean-Pierre Bikele est aussi devenu, sans forcément le chercher, une mémoire vivante de la transformation d’Ebolowa. Lorsqu’il commence véritablement à commercialiser son vin, au début des années 2000, plusieurs secteurs de la ville sont encore largement occupés par la végétation. Aujourd’hui, les maisons ont remplacé les broussailles. Les palmiers se font plus rares. Les terrains ont pris de la valeur. L’homme a donc vu la ville changer depuis le sommet de ses palmiers. Il a aussi vu défiler plusieurs générations de consommateurs.

À 75 ans, il sait pourtant que son métier n’a pas beaucoup de successeurs. Il a vu plusieurs jeunes s’intéresser à la récolte du vin de palme, venir observer les « anciens », puis abandonner. Selon lui, le métier exige trop de patience, d’endurance et de disponibilité pour séduire durablement une jeunesse attirée par d’autres activités. Il ne se présente pas pour autant comme le détenteur d’un savoir secret. Celui qui veut apprendre peut observer, poser des questions et solliciter les conseils d’un expérimenté. Mais encore faut-il en avoir la volonté. À entendre cet homme venu d’ailleurs raconter son histoire, on comprend que derrière une légende se cachent des années de sacrifice, et derrière chaque bidon se cachent des heures de marche, des ingrédients sélectionnés, des gestes précis, des risques, des négociations, des obligations familiales et une relation particulière avec la nature. Depuis près de vingt-cinq ans, Jean-Pierre Bikele grimpe et abat les palmiers à Ebolowa. Il y a gagné son pain, financé l’éducation de ses enfants, construit une réputation et traversé les mutations de la ville.

 

 

 

Bio-Express

Né le 20 septembre 1951, il découvre la récolte du vin de palme dans son village natal, aux côtés de son cousin pendant les grandes vacances. Après ses études, il passe une partie de sa jeunesse à Yaoundé où il travaille dans plusieurs secteurs d’activités. En 1998, il rejoint Ebolowa après avoir perdu son dernier emploi. Il renoue avec la production du vin de palme et pendant deux ans, il la limite à sa propre consommation. En 2000, il s’installe au lieu-dit montée collège Bonneau et se lance dans la commercialisation du « matango ». Il devient très vite une référence dans toute la ville.  Sa réputation fascine. Les médias portent l’écho au-delà des frontières nationales. Plus de 25 ans après, il continue son activité avec la fierté d’avoir fait de la récolte du vin de palme une véritable profession.