Innovation scientifique :  Allexis cauliflora au panthéon de la recherche internationale

Les résultats des travaux de recherches en laboratoires menées par le chimiste camerounais Olivier Ndogo Eteme indiquent que des principes actifs de cette plante des forêts du Cameroun sont susceptibles d’agir sur les maladies neurodégénératives et les virus. 

Par Wamba Sop

Souvent présenté comme l’Afrique en miniature, le Cameroun l’est au niveau de sa végétation, dans la forêt dense humide au Sud, les savanes boisées du Centre, les steppes du Nord et les  forêts et prairies montagnardes à l’Ouest que l’on rencontre sur son territoire. Plus de 8 000 espèces de plantes supérieures, appartenant à 1 800 genres et 230 familles, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Tout un vaste champ de recherche pas suffisamment exploré, dans lequel est logé Allexis cauliflora. Espèce de la pharmacopée camerounaise, la plante est capable de nourrir l’innovation scientifique, technologique et même économique en Afrique. 

Allexis Cauliflora n’a pas échappé à la vigilance du chimiste Olivier Ndogo Eteme. Enseignant au département de chimie de l’Université de Yaoundé I à Ngoa-Kelle, au Cameroun, Dr Ndogo, actuellement en stage de recherche à l’Université de Pennsylvanie aux Etats-Unis, présente les caractéristiques particulières qui justifient l’intérêt porté sur cette plante. 

Une plante camerounaise au potentiel scientifique multidisciplinaire

 Allexis cauliflora, retrouvée spécifiquement dans les forêts du Cameroun parmi tant d’autres espèces de la diversité biologique du pays dans laquelle est se fond, est de la famille des Violaceae, pourrait passer inaperçue. Pourtant, soutient Dr Ndogo, sa composition chimique en fait aujourd’hui une plante d’un intérêt scientifique particulier.

« Le terme de « plante magique » relève ici de l’image, non d’une revendication thérapeutique. L’intérêt scientifique tient notamment à la présence de cyclotides, de petits peptides naturels dont la chaîne est fermée en anneau et consolidée par plusieurs ponts disulfures. Cette architecture, appelée nœud cystine cyclique, leur confère une stabilité inhabituelle », explique le chercheur.

« Cette robustesse intéresse fortement la chimie médicinale : un peptide stable peut servir de matrice pour comprendre une activité biologique, être modifié, optimisé ou utilisé comme point de départ pour concevoir de nouvelles molécules », ajoute le chimiste Ndogo.

Alca1 et Alca2 : deux cyclotides au cœur des recherches

« Parmi les molécules étudiées chez Allexis cauliflora figurent les cyclotides Alca1 et Alca2. Leur isolement et leur caractérisation ont contribué à montrer que cette plante ne constitue pas seulement une ressource ethnobotanique, mais aussi une source de structures moléculaires pouvant être étudiées avec les outils de la chimie moderne », indique Olivier Ndogo Eteme.

« Ces cyclotides ont notamment montré une inhibition de la prolyl oligopeptidase humaine (POP), une enzyme étudiée dans plusieurs processus biologiques associés à l’inflammation et à la recherche sur les maladies neurodégénératives. Ce résultat ne permet pas d’affirmer qu’Allexis cauliflora traite la maladie d’Alzheimer. Il indique en revanche que certaines molécules de la plante interagissent avec une cible pertinente pour la recherche dans ce domaine », nuance le scientifique.

« Cette distinction est essentielle : l’enjeu scientifique n’est pas de transformer une observation de laboratoire en promesse médicale prématurée, mais de déterminer quelles molécules méritent des études mécanistiques et pharmacologiques plus poussées », spécifie Dr Ndogo Eteme.

Une nouvelle frontière scientifique : la recherche antivirale

En poursuivant, Olivier Ndogo Eteme révèle que : « Le programme de recherche s’est ensuite élargi à l’étude d’activités antivirales. Aux États-Unis, notamment dans l’environnement scientifique de l’University of Pennsylvania, à Philadelphie et à travers des collaborations avec des chercheurs biomédicaux, des produits naturels et des cyclotides issus d’Allexis cauliflora ont été évalués dans des modèles expérimentaux liés aux poxvirus. »

Le chimiste rappelle l’apport de ses travaux, un point de départ. « Les premiers résultats ouvrent une piste qui reste à consolider. Ils ne constituent pas une preuve clinique d’efficacité, mais ils suggèrent que des cyclotides végétaux pourraient servir de structures de départ pour explorer de nouvelles stratégies antivirales », montre-t-il.

Au niveau de la recherche africaine, Ndogo Eteme, la portée scientifique et stratégique est importante : une molécule identifiée à partir d’une plante camerounaise peut devenir le point de départ d’une question biomédicale étudiée dans des laboratoires internationaux.

De la santé humaine à la protection des cultures

Le travail du Camerounais montre que le genre Allexis présente aussi un intérêt pour l’agriculture. Des travaux sur des espèces apparentées ont mis en évidence des propriétés antifeedant et insecticides de certains cyclotides. Cette observation ouvre une autre perspective : l’utilisation de molécules naturelles comme modèles pour développer des agents de protection des cultures.

Face aux limites environnementales de nombreux pesticides conventionnels, la recherche de composés biologiques plus ciblés est devenue une priorité. Les cyclotides, grâce à leur stabilité et à leurs interactions avec certaines membranes biologiques, représentent une classe intéressante pour cette recherche.

Ainsi, la même famille végétale peut nourrir des projets allant de la chimie médicinale à l’agriculture durable.

Une recherche construite entre le Cameroun, l’Autriche, le Brésil et les États-Unis

L’histoire scientifique d’Allexis cauliflora est aussi celle d’une circulation des connaissances entre plusieurs continents. Au Cameroun, les travaux s’inscrivent dans l’expertise en chimie des produits naturels et dans la valorisation de la biodiversité locale, notamment à l’Université de Yaoundé I.

En Autriche, des recherches menées dans un environnement associé à la Medical University of Vienna ont contribué à l’analyse et à la caractérisation des peptides. Au Brésil, notamment à la São Paulo State University (UNESP), les travaux ont été prolongés vers la synthèse peptidique et différentes évaluations biologiques.

Aux États-Unis, le programme s’est enrichi de nouvelles approches à l’University of Pennsylvania, avec des interactions scientifiques impliquant également des chercheurs du Wistar Institute dans le contexte des études antivirales.

Cette trajectoire internationale illustre la capacité d’un sujet issu de la biodiversité camerounaise à s’inscrire dans des réseaux de recherche mondiaux.

Transformer la biodiversité africaine en valeur scientifique, technologique et économique

L’enjeu dépasse la seule publication scientifique. L’Afrique exporte encore souvent ses ressources biologiques sous forme de matières premières, alors que la plus grande valeur est créée plus loin dans la chaîne : caractérisation moléculaire, synthèse, optimisation, brevet, développement industriel et commercialisation.

Allexis cauliflora permet d’imaginer un autre modèle : identification botanique, culture durable, extraction, isolement de molécules, caractérisation, évaluation biologique, synthèse, ingénierie peptidique, protection de la propriété intellectuelle, partenariats industriels et développement de produits.

Cette chaîne de valeur pourrait soutenir des laboratoires universitaires, des plateformes analytiques, des start-up de biotechnologie, des programmes de formation et des collaborations entre institutions africaines et partenaires internationaux.

Mais cette ambition suppose aussi une exigence : protéger la ressource. Une plante prometteuse ne doit pas devenir victime de surexploitation. La culture contrôlée, la conservation des populations naturelles et, lorsque cela est possible, la synthèse des molécules actives doivent accompagner toute stratégie de valorisation.

Le chercheur derrière les travaux

Dr Ndogo Eteme Olivier est un chimiste camerounais, enseignant-chercheur et spécialiste des produits naturels, de la chimie médicinale et des peptides bioactifs. Il est affilié au Département de Chimie de l’Université de Yaoundé I.

Son parcours scientifique comprend des collaborations et séjours de recherche dans plusieurs environnements internationaux, notamment à la Medical University of Vienna en Autriche, à la São Paulo State University (UNESP) au Brésil et à l’University of Pennsylvania aux États-Unis.

Ses travaux portent notamment sur les cyclotides, les peptides cycliques, les produits naturels bioactifs, les activités antimicrobiennes et antivirales, ainsi que sur la valorisation scientifique des plantes médicinales africaines.

Au-delà d’une molécule ou d’une plante particulière, cette trajectoire défend une idée simple : la biodiversité africaine peut être étudiée non seulement comme patrimoine traditionnel, mais comme source de connaissances, de technologies et d’innovation à forte valeur ajoutée.

Une « magie » qui s’explique par la science

Allexis cauliflora n’est pas une « plante miracle » ; son intérêt repose sur des observations expérimentales qui doivent être établies molécule par molécule et mécanisme par mécanisme. Ses propriétés doivent être établies molécule par molécule, mécanisme par mécanisme, avec la rigueur expérimentale nécessaire.

Mais la plante constitue déjà un exemple convaincant de la richesse chimique du patrimoine végétal camerounais. Elle relie aujourd’hui cyclotides, recherche neurodégénérative, virologie, agriculture, chimie médicinale et collaboration internationale.

Le véritable enjeu pour l’Afrique est désormais de transformer ce type de découverte en capacités durables : publications, brevets, plateformes technologiques, entreprises, formations et partenariats capables de conserver sur le continent une part croissante de la valeur créée à partir de sa biodiversité.

 

Repères

  • Plante : Allexis cauliflora (Violaceae)
  • Molécules emblématiques : cyclotides Alca1 et Alca2
  • Axes de recherche : peptides cycliques, neurodégénérescence, antiviraux, activité antifeedant/insecticide, biotechnologie
  • Collaborations citées : Université de Yaoundé I, Medical University of Vienna, UNESP, University of Pennsylvania, chercheurs du Wistar Institute