À chaque rentrée scolaire, le coût augmente dans les établissements scolaires privés et les parents s’en plaignent.
Michel Enony

Chaque année, à l’approche de la rentrée, la même rengaine revient. Les frais de scolarité dans les établissements scolaires privés laïcs augmentent. Ce matin, à l’école primaire privée « Les Petits Chaperons du Lac », Frank, parent, vient inscrire ses deux enfants. Facture totale : 264 000 Fcfa. « Ça a encore augmenté », s’interroge-t-il.
Dans le secondaire, c’est le même cauchemar. Pour son fils admis en terminale au Collège privé laïc Pythagore, situé à Yaoundé, la scolarité lui coûte les yeux de la tête. « Mon fils qui est entré là-bas en 6e en payant 150 000 Fcfa va payer 210 000 Fcfa, moins les frais de dossier du Bac, en Terminale, une tenue de classe à 25 000 Fcfa, un polo, qui change chaque année, à 5 000 Fcfa, une tenue de sport, qui change aussi chaque année, à 5 000 Fcfa. Et tout ceci est obligatoire », confie-t-il.
Dans ces établissements scolaires privés, les promoteurs ajoutent les accessoires pour faire gonfler la facture. Les parents dénoncent des frais indus : stage, reprographie, rames de papier, laboratoires, papier toilette, etc. Autant de charges qui s’ajoutent aux frais exigibles officiels. « C’est intenable dans le contexte économique que nous vivons », s’indigne un autre parent rencontré à l’Institut scolaire trilingue Tiama.
Au ministère des Enseignements secondaires, aucune réglementation ne permet de plafonner les prix dans les établissements privés. La loi n° 2004/022 distingue deux catégories d’établissements. Pour les écoles sous contrat, « les taux de frais de scolarité sont fixés par l’État, après concertation avec les organisations de l’enseignement privé ». En revanche, pour les établissements libres, « les taux de frais de scolarité sont fixés par le fondateur ». Les ministères ne peuvent donc pas imposer un plafond aux écoles libres, qui constituent la majorité du secteur privé. « Ce sont les parents qui choisissent d’envoyer leurs enfants là-bas. Qu’ils subissent les conséquences », lance Henri Bomba, responsable de la communication spéciale de Pauline Nalova Lyonga.
Face aux critiques, les promoteurs brandissent un argument simple : la qualité a un prix. Selon une étude sur le pilotage des institutions privées, « les promoteurs mettent en œuvre des mécanismes pour générer suffisamment de revenus afin de couvrir les coûts opérationnels et garantir la viabilité ». Salaires des enseignants, infrastructures, matériel pédagogique : autant de postes qui justifient, selon eux, des frais élevés. « Il y a la qualité de l’éducation, les charges, le confort, etc. Nous proposons un programme aux parents. Ils peuvent payer par tranche. Il y a des facilités que nous accordons aux parents », justifie Olga Yossa, responsable de la communication à l’Institut scolaire trilingue Tiama. Certains établissements affichent des tarifs bien plus modestes, à l’image de la Treasures Bilingual Academy, qui propose une scolarité annuelle à partir de 60 000 Fcfa. Pour certains parents, l’école est plus un bien marchand que public.
Louis Pierre Billong : Nous n’avons pas qualité pour fixer les prix
Responsable de la communication au sein du Secrétariat à l’éducation laïque du Centre, il revient sur l’augmentation des frais de scolarité dans les établissements privés.
Michel Enony

L’école a repris dans les établissements scolaires. Certains se plaignent des frais de scolarité exorbitants chaque année. Comment le Seduc Centre fait-il pour fixer les frais de scolarité dans les établissements scolaires laïcs ?
À ce jour, nous n’avons pas qualité pour réguler les prix ou les coûts d’accès à la scolarité au sein de nos établissements scolaires et, de façon générale, nous n’avons pas encore connaissance de ce que l’État, à travers nos deux tutelles administratives, le ministère de l’Éducation de base et le ministère des Enseignements secondaires, a déjà établi comme grille de prix de scolarité au sein des établissements scolaires en général au Cameroun. Donc, quand je le dis, vous comprenez que nous ne pouvons pas vous donner une information assez précise sur la question de la régulation ou de la fixation des prix de scolarité. Toutefois, nous observons, comme tout le monde, cette situation et nous sommes tout aussi préoccupés au niveau du Seduc laïc Centre. Mais puisqu’il n’existe pas de cadre légal, qu’il n’existe pas de loi bien précise là-dessus, nous n’avons pas qualité pour imposer à nos membres un certain régime de scolarité à observer, ou alors nous n’avons pas qualité pour fixer les prix que nos membres vont devoir appliquer pour assurer l’accès à la scolarité au sein des établissements scolaires aux enfants qui souhaitent les fréquenter. Donc, cela reste un sujet de préoccupation, et nous, au niveau du Seduc laïc Centre, monsieur le secrétaire et toute son équipe, nous restons très attentifs aux dispositions qui vont nous être communiquées par notre secrétariat national et, au-delà de notre secrétariat national, par nos deux tutelles administratives.
Au sein de votre organisation, vous n’avez pas encore homologué ni fixé les prix. Est-ce que cela ne laisse pas entendre que les promoteurs d’établissements scolaires sont des affairistes, lorsqu’on sait que le niveau de vie ne fait que se dégrader ?
Je ne sais pas s’il faut qualifier nos membres, qui sont les promoteurs d’établissements scolaires, d’affairistes ou de businessmen. Mais je vais quand même m’inspirer d’autre chose. Vous savez, nous avons dans notre environnement, dans notre société, plusieurs supermarchés, plusieurs surfaces commerciales. Est-ce que les prix des produits sont les mêmes dans toutes les surfaces commerciales ? Et cela peut se comprendre parce que la qualité de l’investissement n’est certainement pas la même. Les conditions, quand on passe d’une surface commerciale à une autre, ne sont pas les mêmes. Alors, vous ne pouvez pas faire le procès aux fondateurs parce que l’accès aux structures scolaires s’élève à certains montants, tout simplement parce que, derrière, il y a des investissements qu’ils font. Parce que n’oubliez pas qu’en tant que partenaire, l’État demande également à nos membres, aux promoteurs des écoles, d’aménager les conditions idoines pour que les enfants puissent être scolarisés dans ces écoles-là dans de meilleures conditions. Est-ce qu’une éducation de qualité n’a pas un prix ? Je vous laisse répondre à cette question.
Mais est-ce que le prix doit être incontrôlable, au-delà de ce qu’un parent peut payer ?
La responsabilité du parent est engagée. Est-ce que c’est le Seduc qui force le parent à aller inscrire son enfant dans une telle école ? Ce n’est pas le Seduc. Mais le Seduc doit aussi s’assurer que l’espace et l’environnement dans lesquels l’école est créée doivent être aménagés et être aux normes. C’est pour cela qu’il existe des associations de parents d’élèves et d’enseignants, parce que les parents eux-mêmes sont des acteurs de la vie d’un établissement scolaire. Donc, si vous êtes devant une telle situation, j’ai envie de vous dire : allez interroger l’association des parents d’élèves de cet établissement scolaire. Chacun a sa responsabilité. Sinon, on ne sortirait pas de l’auberge…
Le nouveau terrain de chasse des affairistes
Par Jean De Dieu Bidias
Au Cameroun, l’école est devenue un marché comme les autres. À chaque rentrée, les parents découvrent de nouvelles factures, de nouveaux frais, de nouvelles obligations. Scolarité, tenue, polo, tenue de sport, reprographie, papier, laboratoire, stage… La liste s’allonge et, avec elle, l’addition. Dans certains établissements, la scolarité de deux enfants atteint parfois plusieurs centaines de milliers de Fcfa. Il ne s’agit nullement ici de nier les charges auxquelles sont confrontés les promoteurs privés. Une école doit payer ses enseignants, entretenir ses infrastructures et acheter du matériel. Mais peut-on pour autant laisser le prix de l’éducation évoluer sans véritable garde-fou ? Pour les établissements privés libres, qui constituent la majorité du secteur, les frais sont fixés par le fondateur, et l’État ne dispose pas, jusque-là, d’un mécanisme de plafonnement des tarifs. C’est justement ici que le bât blesse. Dans un contexte d’inflation généralisée, où les revenus des ménages ordinaires se dégradent au quotidien et où les plus modestes sont ceux qui subissent le plus la hausse du coût de la vie, l’école ne peut être abandonnée aux seules lois du marché.
Un enfant n’est pas un consommateur qui peut simplement changer de « fournisseur » lorsque le prix devient trop élevé. La ruée de certains fonctionnaires, retraités ou en fonction, vers la création d’écoles et de collèges privés en dit long sur l’attractivité économique d’un secteur devenu particulièrement rentable. Il ne s’agit pas de jeter l’anathème sur tous les promoteurs, beaucoup investissant réellement dans la qualité. Mais l’engouement pour ce marché devrait interroger l’État sur les mécanismes qui permettent à certains acteurs de tirer rapidement profit d’un besoin aussi essentiel que l’éducation, qui n’est pas un produit de consommation ordinaire dans la mesure où c’est elle qui conditionne l’avenir d’une société. L’État a décidé de faire du privé un partenaire, mais il ne saurait lui abandonner les clés du système comme cela semble aujourd’hui être le cas. Il doit contrôler les frais, imposer davantage de transparence sur les charges facturées, au-delà de l’impératif de renforcer l’offre publique qui souffre depuis longtemps de toutes les tares.
À défaut, l’école risque de devenir un puissant accélérateur d’inégalités : aux familles capables de payer, les établissements les plus performants ; aux autres, le choix impossible entre s’endetter et sacrifier la qualité de l’éducation de leurs enfants.



