Économie du livre : Le Festifous ouvre un nouveau chapitre 

Du 9 au 12 décembre 2026, le monument de la Réunification de Yaoundé accueillera la 7e édition du Festival international la semaine des fous du livre (Festifous).

Ulrich Enyegue 

Folie ! Chez la présidente du comité d’organisation du Festifous, Marie Bertille Mawem, ce mot a une toute autre définition. Face à la presse le 10 septembre 2026, elle affirme que « la littérature est le seul métier où tu t’investis, tu perds des nuits d’insomnie, tu voyages, tu payes l’éditeur, tu payes la communication et tu n’as pas d’argent à la fin ». Pour elle, « ça veut dire que dès que tu t’y lances, tu deviens fou ». Seulement, elle nuance aussitôt son propos en précisant que « c’est une folie positive parce que la passion t’emporte ». C’est précisément pour canaliser cette énergie irrationnelle que ces passionnés des mots ont créé le Festival international la semaine des fous du livre. Rendu à sa 7e édition, le thème retenu cette année est : « l’industrie du livre au cœur de l’économie créative : de l’inspiration à l’entrepreneuriat ». 
 
Pendant quatre jours, le monument de la Réunification deviendra le point de ralliement des professionnels du secteur. Le programme s’annonce dense, avec une foire, des rencontres B2B, des masterclass, des concours d’écriture et des caravanes pour rapprocher le livre du grand public. Pour Marie Bertille Mawem, l’innovation de cette année est le livre inclusif. Selon elle : « l’édition ne prend pas souvent en compte la condition des personnes âgées, malvoyantes ou qui s’expriment uniquement en langue locales ». À travers « les livres en braille et les livres en langues », elle entend conquérir d’autres publics qui peuvent « fortement contribué à améliorer l’économie du livre ». Par ailleurs, les professionnels profiteront aussi de l’occasion pour explorer le potentiel du digital et de l’intelligence artificielle, des outils qui s’imposent désormais pour optimiser la production et réduire les coûts.
 
Le point culminant du festival sera la grande soirée de gala, prévue le 11 décembre, au cours de laquelle sera dévoilé le gagnant du prix international Francis Bebey. Selon la Pco, le nombre de candidatures a augmenté. « 300 romans sont en lices », a-t-elle déclaré. La Côte d’Ivoire sera le pays à l’honneur, avec comme président d’honneur le diplomate ivoirien Benjamin Désiré Boidy. Les écrivains à l’honneur seront l’Ivoirienne Anzata Ouattara et le Camerounais Guillaume Nana. Après six éditions consacrées à célébrer le livre, le Festifous veut donc franchir un nouveau cap : faire de la passion des mots un véritable levier économique.

Marie Bertille Mawem : Il faudrait que la chaîne littéraire soit respectée

La présidente du comité d’organisation, Marie Bertille Mawem, explique comment transformer la passion du livre en un véritable levier économique au Cameroun.
 
Ulrich Enyegue 
 
Vous parlez de faire du livre un véritable levier économique. Concrètement, quelles solutions proposez-vous ?
 
Il faudrait déjà que la chaîne littéraire soit respectée : que l’écrivain mette son manuscrit à la disposition d’un éditeur, que l’éditeur puisse l’imprimer après les travaux d’édition, et que l’imprimeur puisse faire un beau travail qui répond aux normes internationales et à la qualité des intrants. Que le livre arrive chez le distributeur et que tout ceci soit suivi par des droits voisins, comme la Société civile des droits de la littérature et des arts dramatiques (Sociladra) pour le cas du livre au Cameroun. Que le livre puisse être exploité sur plusieurs plateformes numériques et que des activités comme les cafés littéraires, les soirées d’éducation ou les masterclass puissent se multiplier. 
 
Le livre inclusif est l’une des innovations de cette édition. Quelles actions concrètes prévoyez-vous pour les personnes malvoyantes et les celles s’exprimant uniquement en langues locales ?
 
Nous avons pensé qu’il fallait vraiment toucher les personnes qui ont besoin de livres inclusifs. On se dit qu’on peut trouver un malvoyant, une personne qui ne s’exprime uniquement que dans sa langue maternelle, quelqu’un qui ne comprend que la langue des signes, un handicapé, un albinos ou des enfants atteints d’une maladie. Le but est de rassembler une véritable littérature inclusive. À ce jour, nous sommes en train de faire écrire certains livres inclusifs par ces enfants différents ou par des auteurs professionnels. Au niveau de notre maison d’édition, nous avons ouvert une collection dédiée à l’inclusion. Nous produisons des livres audios pour permettre à plusieurs personnes, par exemple un malvoyant, de pouvoir écouter. On fait des livres avec des illustrations pour que celui qui ne sait pas lire puisse regarder totalement l’image et avoir une idée de ce qui est raconté. 
 
Quelle place accordez-vous au digital et à l’intelligence artificielle dans l’avenir de l’industrie du livre au Cameroun ?
 
Le digital aujourd’hui est la plus grande plateforme internationale. À travers les e-books, la communication, les visuels, les réseaux sociaux et les agences littéraires, il nous sert beaucoup pour atteindre un maximum de personnes. 
 
Concernant l’intelligence artificielle (IA), je pense que la première chose, c’est que les acteurs du livre doivent déjà connaître ce que c’est, en apprendre les mécanismes et en cerner les tenants et les aboutissants. Il ne faudrait pas qu’on confonde l’art avec autre chose. Le livre, au départ, c’est l’art de l’inspiration, de l’écriture, le savoir raconter, la transmission des émotions ; c’est le plaisir de rester sur son canapé à souligner des citations avec un crayon. Le livre physique est donc un peu menacé, même s’il n’y a pas véritablement de confrontation entre le livre physique et le livre numérique, car les deux sont complémentaires. 
 
Quel est, selon vous, le principal obstacle au développement de l’industrie du livre au Cameroun ?
 
Si l’on devait s’en tenir au principal obstacle, on irait directement vers le manque de soutien : il n’y a pas de subvention pour les éditeurs, ni pour personne. Le secteur est jeune, il faut être résistant. C’est un grand obstacle lorsque les projets commencent à grandir, comme le festival international Festifous, qui ne reçoit aucun soutien financier, ne bénéficie d’aucune attention particulière et ne perçoit rien du tout. Aujourd’hui, il y a aussi la contrefaçon, et lorsqu’un livre est piraté, les auteurs ne bénéficient pas du fruit de leur travail. On note également un manque de tables de lecture, de bibliothèques et d’espaces d’exposition. Il y a des acteurs qui travaillent de manière très isolée, chacun tirant la couverture de son côté pour développer son propre réseau.