Par Zacharie Ngniman*

Au lendemain du lancement du dialogue communautaire sur la crise anglophone à Buea du 28 au 29 septembre, puis à Bamenda du 13 au 15 octobre 2026 par le Premier ministre, chef du gouvernement, Joseph Dion Ngute, on se gardera d’en dresser un bilan hâtif.
Néanmoins, cet événement imprime un cap de haute portée politique. Il commande, par voie de conséquence, un regard. La récente croisade du Premier ministre s’inscrit indéniablement au registre des jalons majeurs marquant en 2026 une nouvelle impulsion, la volonté, les efforts et la dynamique de sortie de crise au Nord-ouest et au Sud-ouest.
À sa prestation de serment le 6 novembre 2025, le président Paul Biya prescrivait le dialogue communautaire dans les deux régions, en vue du retour à une paix durable, à la réconciliation, à la stabilité, à la sécurité, à la reconstruction. C’est de cette mission que s’est acquitté le Premier ministre, signe que le curseur a significativement bougé depuis la tenue du grand dialogue national en 2019.
À Buea, Joseph Dion Ngute a imposé que le lancement ait lieu le lundi 28 septembre. Le rappeler n’a rien d’anodin. Inflexible face aux arguments qui brandissaient le spectre des risques sécuritaires liés au mot d’ordre des « villes mortes » en vigueur au Sud-ouest et au Nord-ouest, le chef du gouvernement a fait valoir le caractère non négociable de l’autorité de l’État. Face aux enjeux, ce passage en force concluait un test de crédibilité pour le messager de Paul Biya. Ce détail nourrit un autre détail qui n’a pas échappé aux observateurs: le ton de fermeté, voire d’exaspération de Joseph Dion Ngute réputé affable. De son discours transpirait une colère volontairement manifeste, tant à Buea qu’à Bamenda. C’est tout le sens à donner à ses propos: « Nous devons mettre fin à cette guerre insensée. Personne ne le fera à notre place ». « Enough is enough ». Trop c’est trop.
L’impératif de la paix et du vivre-ensemble: l’aiguillon
Au Sud-Ouest et au Nord-Ouest, le message de Joseph Dion Ngute revêt une dimension subliminale: les clairons de la paix doivent désormais sonner fort. Plus fort que les fracas des armes et l’emporter sur les artisans de haine. La victoire de la raison. C’est aussi, modestement, notre credo.
On a pu observer une grande mobilisation, l’engouement des participants et la libération de la parole. Certes encore un relent palpable de fébrilité ou de peur dans l’air, mais néanmoins aussi des indicateurs manifestes de décrispation. Au décompte global à Buea et Bamenda, une soixantaine de jeunes ont déposé les armes. Nonobstant quelques sons discordants, les médias nationaux aussi bien anglophones que francophones se sont fait abondamment l’écho de l’évènement. Ils s’en sont félicités. Cerise sur le gâteau, d’aucuns, pourtant connus pour leur ligne éditoriale plutôt circonspecte à l’endroit du pouvoir de Yaoundé, n’ont pas hésité à servir du « Good Job » au Premier ministre.
De quoi se félicite-t-on? À travers les médias se traduit un sentiment général de soulagement au sein des populations, parce que le Cameroun tout entier a mal au Sud-Ouest et au Nord-Ouest. Peut-être devons-nous déceler ici un écho aux Écritures qui avertissent que « tout royaume divisé contre lui-même devient désert, ses maisons s’écroulent les unes sur les autres ». Plus que jamais, l’impératif de la paix et du vivre-ensemble doit servir d’aiguillon.
Sortie de tourmente: le nécessaire discernement
La crise anglophone ne se déroule pas sur la planète Mars. Nous la vivons dans la chair et dans l’âme. Ses déflagrations nous laissent des blessures dévastatrices. Voilà pourquoi nous avons le devoir d’aider à arrêter la spirale. Voilà pourquoi personne ne peut réfuter notre plaidoyer légitime exhortant les protagonistes à ne pas se figer, à ne pas rester captifs de leurs seules attentes. Nous ne devons pas regarder ailleurs.
Comment se retenir de paraphraser ici Cheikh Hamidou Kane, dans un autre contexte certes, mais bien propice à nourrir la réflexion. « Certains se contentent d’une opinion, d’un regard qui est le triomphe de l’évidence, une prolifération de la surface. Elle fait de vous les maîtres de l’extérieur, mais en même temps, elle vous y exile, de plus en plus… »
Aussi, nous avons la prétention de soutenir en parlant avec le cœur, que les populations du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, à l’instar des populations du Cameroun tout entier, ne sont pas un peuple sans boussole. L’on serait mal avisé d’entretenir une telle idée qui saperait les fondations de la nation, disqualifiant par là-même les missions régaliennes de l’État. L’on serait tout aussi mal avisé de voir en le dialogue communautaire impulsé une improvisation. Penser ainsi ou le faire croire serait faire insulte à toutes les figures d’influence, à la notoriété inattaquable au Nord-Ouest, au Sud-Ouest et auprès de la diaspora anglophone, ayant œuvré dans l’ombre pour ce nouveau cap.
Oser remettre en question sur le sujet le discernement d’un architecte de premier ordre, une figure de proue transcendante de la stature de Monseigneur Andrew Nkea Fuanya, archevêque métropolitain de Bamenda? Insensé!
Soutenir le challenge du dialogue communautaire: le doigt sur la plaie; le « Way Forward To The Way Out » ; le courage de l’appropriation.
Il était bon que d’emblée, Joseph Dion Ngute, au nom du gouvernement, mette le doigt sur la plaie. Tant à Buea qu’à Bamenda, là où d’aucuns attendaient une solution clé en main, une telle démarche s’imposait, à l’effet de regarder la vérité en face, d’identifier les causes du mal, de pointer les responsabilités, de tirer les leçons et de montrer le cap. « Vous faites du mal aux populations et à vous-mêmes. Identifiez les personnes ressources capables de convaincre les jeunes retranchés en forêt d’abandonner les armes. Faites en sorte qu’ils soient rassurés qu’il ne leur arrivera rien de fâcheux ». En écho, des élites du Nord-Ouest et du Sud-Ouest confessent que les communautés connaissent les entrepreneurs de guerre, ainsi que les jeunes impliqués. C’est tout dire quand on révèle par ailleurs que des familles vivent des fruits de cette crise.
Aussi peut-on se montrer optimiste à l’écoute des leaders dont la voix compte. Fon Azehfor III de Nkwen n’affirme-t-il pas que le dialogue communautaire sera inclusif? Il a tout aussi raison d’en appeler avec insistance à la bonne tenue de ceux qui vivent dans son rayon de commandement traditionnel. Dialogue communautaire: le temps de l’appropriation par les communautés de base. Le temps du courage. Nous soutenons l’idéal de paix qui le sous-tend.
Une sagesse nous enseigne ceci: « Il est un âge où l’on ne plante plus les arbres pour soi ».
*Éditorialiste émérite et écrivain



