Aires protégées : Combattre la criminalité en respectant les droits de l’homme

Cette thématique a été au centre d’une formation destinée aux écogardes et aux membres des communautés locales des parcs nationaux de Boumba-Bek et de Nki, ainsi que de la réserve de faune de Ngoyla, dans la région de l’Est.

Sébastian Chi Elvido

Le bilan est alarmant. Présenté le 22 septembre 2026 à Bertoua par Halla Alhadji, délégué départemental des Forêts et de la Faune (Ddff), le rapport d’activités de lutte contre la criminalité environnementale dans la Boumba-et-Ngoko, couvrant la période de juin 2025 à septembre 2026, a donné froid dans le dos aux participants à l’atelier de renforcement des capacités des écogardes et des membres des communautés locales des parcs nationaux de Boumba-Bek et de Nki et de la Réserve de faune de Ngoyla.

L’atelier portait sur la lutte contre la criminalité faunique et le respect des droits de l’homme dans les activités de lutte anti-braconnage et de biomonitoring. « Au total, 36 missions ont été menées : 26 missions de lutte anti-braconnage (Lab), 5 missions de lutte contre le trafic et 5 missions de lutte contre l’orpaillage illégal dans les aires de conservation. 42 procès-verbaux ont été transmis à la justice, dont 25 pour le braconnage, 15 pour trafic transfrontalier de bois et 2 pour orpaillage illégal en Ufa et zones protégées », indique l’orateur.

Le fait marquant de ce rapport reste la saisie de 26 943 pièces de bois d’essence ayous, très prisée sur le marché international, constituées en radeaux flottants sur la Sangha. Le volume total saisi et détruit s’élève à 919,235 m³, soit une perte sèche de 370 747 614 Fcfa pour l’État du Cameroun. Le rapport indique également que « dans le département de la Boumba-et-Ngoko, le trafic transfrontalier de bois entre le Cameroun et le Congo fait perdre à l’État plus d’un milliard de nos francs chaque année ».

Un état des lieux confirmé par une étude réalisée par le Centre pour l’environnement et le développement (Ced), qui indique que « 60 % de cette exploitation illégale ont été observés dans les unités forestières d’aménagement (Ufa), 40 % dans les jachères et les plantations », avec pour conséquence « un manque à gagner considérable pour l’État du Cameroun estimé à plus de 1,5 milliard de Fcfa par an ».

Droits de l’homme

Pour faire face à la criminalité environnementale, plusieurs initiatives ont été engagées, notamment l’adoption de la nouvelle loi sur le régime des forêts et de la faune du 24 juillet 2024, la mise en œuvre d’une stratégie décennale (2020-2030) de lutte contre le braconnage et la criminalité faunique, l’adoption d’un code des écogardes, le renforcement du partenariat entre les différents services sectoriels (Forêts et Faune, Police, Gendarmerie, Douanes et Justice), ainsi que la mobilisation des partenaires techniques et financiers.

Cependant, la lutte contre les crimes environnementaux doit également se faire dans le strict respect des droits des communautés locales et autochtones. C’est dans ce cadre qu’un mémorandum d’entente entre le Minfof et le WWF prévoit le renforcement des capacités du personnel du ministère des Forêts et de la Faune sur les techniques et pratiques de gestion des aires protégées, le respect des droits de l’homme et la gestion communautaire des ressources forestières et fauniques.

La formation organisée les 22 et 23 septembre 2026 à Bertoua visait ainsi à renforcer les capacités d’une cinquantaine d’acteurs, parmi lesquels des écogardes, des responsables de la justice et de la police et des membres des communautés locales. « Sur le terrain, il y a des gens qui ne connaissent pas la loi et qui se lèvent contre nous. Nous avons aussi la difficulté d’accéder à certains endroits à cause du manque de locomotives. Il y a également des leaders de communautés qui refusent la collaboration avec nous. À travers les exposés de cette formation, nous pouvons désormais amener certains riverains à nous comprendre. Mais il est également important qu’on prête serment en tant qu’officier de police judiciaire à compétence spéciale », explique Emmanuel Matakoune, écogarde au parc national de Boumba-Bek.



Venant Messè : Il faut garder un œil ouvert

Acteur de la société, le coordonnateur de l’Ong Okani revient sur l’évolution des droits de l’homme dans les zones de conservation.

Sébastian Chi Elvido

 

 

Quel est aujourd’hui l’état des lieux des droits de l’homme dans les zones de conservation ?

Les premières aires protégées au Cameroun, comme la réserve de faune du Dja, aujourd’hui patrimoine mondial de l’Unesco, ont été créées vers les années 1980. Au début des années 2000, les parcs nationaux, notamment Boumba-Bek, Nki et Lobéké, ont été créés sur les territoires traditionnels des communautés. Il s’agissait de forêts dans lesquelles abondaient le gibier et les autres ressources naturelles. Dès le départ, certaines communautés ne comprenaient pas la nécessité de préserver ces ressources pour les générations futures. De l’autre côté, l’administration a procédé au recrutement local d’écogardes sans formation suffisante.

Entre 2005 et les années suivantes, il y a eu de graves violations des droits des communautés : abus physiques, bastonnades, atteintes à la propriété, maisons et cases brûlées en forêt, matériel confisqué. C’était véritablement l’âge antique des violations des droits humains dans les zones de conservation. En collaboration avec d’autres Ong, nous avons produit des rapports et organisé des réunions avec les organisations de conservation. Par la suite, le gouvernement camerounais a décidé d’intégrer les écogardes comme fonctionnaires du ministère des Forêts et de la Faune. Dès lors, les exactions commises étaient directement imputées au Minfof.

Cela a conduit à une intensification du dialogue et à la signature d’un mémorandum entre l’Association Sanguia Baka Bumaa Kpode (Asbabuk) et le Minfof. Cet accord facilite notamment l’accès des Bakas à la forêt, après qu’ils se sont plaints de ne plus pouvoir accéder à leurs zones traditionnelles d’exploitation des ressources.

La situation a-t-elle évolué aujourd’hui ?

Oui. Il y a eu d’autres plateformes de concertation avec le Minfof et les organisations de conservation, notamment le WWF, au point qu’aujourd’hui, on a comme l’impression qu’il y a une accalmie. La question des abus des droits de l’homme est certes tombée d’un écran, mais comme le diable est souvent dans les détails, il faut garder un œil ouvert à travers les sensibilisations, les communiqués et les plateformes d’échange.

La formation des écogardes et des membres des communautés doit donc se poursuivre pour éviter de retomber dans les abus décriés plus haut. Il y a aussi des bailleurs de fonds qui ne mettraient pas leurs agents là où les droits de l’homme ne sont pas respectés.

Quels mécanismes faut-il renforcer pour prévenir de nouveaux abus ?

Du côté de la société civile, nous avons mis en place des mécanismes de plainte en cas d’abus. Il faut continuer à sensibiliser les communautés et les écogardes, renforcer les plateformes de dialogue et permettre aux populations de connaître leurs droits et les voies de recours disponibles. La lutte contre la criminalité faunique est nécessaire, mais elle doit se faire dans le respect des droits des communautés. C’est à travers le dialogue, la formation et la collaboration entre les différents acteurs que nous pouvons parvenir à une meilleure gestion des aires protégée