Entre des Dépôts à sec, des livreurs absents et les prix qui grimpent, les ménages de la capitale ne savent plus à quel saint se vouer.
Franck Epoma (Stagiaire)

À peine a-t-il repéré la bouteille du regard que Serge, gérant d’un dépôt de gaz au quartier Nkoldongo, à Yaoundé 4e, fait signe de loin au client. La marque est introuvable. Depuis la matinée, c’est le énième qu’il renvoie bredouille. Dans ce dépôt de gaz, l’affluence ne faiblit pourtant pas. Certains repartent satisfaits, d’autres, moins chanceux, tournent les talons. « Les marques qui manquent actuellement sont Tradex, Total, Bocom et Plein Gaz. Nous nous approvisionnons aux bases et des livreurs nous desservent, mais ils se font rares. Celui de Total n’est pas passé depuis plusieurs semaines », explique Serge.
Le prix du gaz, lui, n’a pas bougé : 6 500 Fcfa. Pour la bouteille chargée, le tarif varie selon la marque : « Si Tradex nous laisse à 25 000 Fcfa, nous la vendons à 26 500 Fcfa. » Faute de marchandise, le gérant est désormais seul. Son patron a dû se séparer de plusieurs employés, « parce que ça ne donne plus », explique-t-il.
À la station Bocom de Nkoldongo, quelques bouteilles sont alignées dehors. Une livraison est arrivée le matin même, confirme l’employé, mais le stock ne devrait pas tenir : les camions passent « une à deux fois la semaine ». Aux points Tradex des carrefours Vogt, Melen et Mvan, la réponse reste la même : le gaz manque à l’appel des ménages. Sous un soleil de plomb, Judith serre sa bouteille bleue réfléchissant à d’autres alternatives. « Ça fait bientôt une semaine que je cherche. On vient de me dire qu’il y en a à Bastos, je vais essayer de m’y rendre pour voir. Tout mon argent est parti dans le transport et toujours pas de gaz », soupire-t-elle, lasse.
Pour certains ménages, le problème ne se résume pas à trouver du gaz ; encore faut-il pouvoir changer de bouteille. En théorie, l’interchangeabilité permet de remettre une bouteille vide d’une marque et d’en obtenir une autre de même capacité. Dans la pratique, cette possibilité reste difficile à faire valoir. Lorsqu’une marque vient à manquer, le détenteur de sa bouteille ne peut pas toujours la déposer dans un autre point de vente et repartir avec une bouteille concurrente. Il se retrouve alors contraint de rechercher précisément sa marque habituelle, multipliant les déplacements et les dépenses de transport. Une situation qui transforme une simple recharge en véritable parcours du combattant, particulièrement pour les ménages disposant de moyens limités.
La crise nourrit la spéculation
Michel Enony
Plusieurs semaines déjà que le gaz domestique s’est évaporé. La crise dure et demeure interminable à Yaoundé et à Douala. Loin d’être une simple rupture d’approvisionnement, elle s’est aggravée par une spéculation organisée, dont les dépôts et les revendeurs sont les principaux acteurs. Alors que le prix homologué de la bouteille de 12,5 kg reste fixé à 6 500 Fcfa, elle se négocie entre 10 000 et 15 000 Fcfa dans les quartiers, une surenchère qui pénalise directement les ménages.
La crise trouve son origine dans plusieurs facteurs concomitants. Le départ du navire-usine Hilli Episeyo des côtes de Kribi, dans la semaine du 6 juillet 2026, a privé le pays de près d’une bouteille de gaz sur trois consommées, soit environ 30 000 tonnes métriques par an. À cela s’ajoute la quasi-disparition de la marque Sctm, qui représentait 38 % du marché, en raison d’une dette impayée envers les importateurs du gaz de pétrole liquéfié (Gpl), ayant entraîné la suspension des livraisons. En plus, la demande nationale a augmenté de 15 % en 2025 pour atteindre environ 160 000 tonnes métriques par an, alors que la production locale s’effondre. La réunion de crise intentée par le gouvernement n’a pas résolu le problème.
Les dépôts pétroliers, censés être des points de livraison, sont au cœur de la spéculation. D’une part, des pratiques frauduleuses comme le siphonage des bouteilles en cours de transport ont fait perdre plus de 5 milliards Fcfa à la Caisse de stabilisation des prix des hydrocarbures (Csph) entre 2023 et 2025, réduisant artificiellement les volumes disponibles. D’autre part, face à des stocks limités, certains dépositaires et revendeurs orchestrent la rareté en ne libérant les bouteilles qu’au compte-gouttes, créant des files d’attente interminables qui justifient ensuite des prix gonflés.
À Bonass, un revendeur résume : « On reçoit une cinquantaine de bouteilles, on a 200 personnes qui attendent. On fait comment ? » Cette pénurie entretenue permet aux points de vente de pratiquer une surenchère en toute impunité. Une ménagère s’en plaint : « Ils refusent même de changer la bouteille et préfèrent la vendre à 25 000 Fcfa. C’est pénible et déplorable pour nous. Ils profitent de la situation pour s’en mettre plein les poches ».
Les ménages, premiers touchés, sont contraints de revenir au charbon de bois ou au pétrole, avec des surcoûts importants. La grogne sociale monte, d’autant plus que les autorités peinent à trouver des solutions à la crise, laissant le champ libre aux spéculateurs.
Face à l’ampleur du phénomène, le gouvernement a annoncé l’importation de 60 000 tonnes métriques supplémentaires de Gpl et la mise en place de checkpoints pour contrôler le poids réglementaire des bouteilles et les itinéraires. La Scdp a également renforcé ses capacités de stockage à Bonabéri, à Douala, avec une sixième sphère de 1 000 tonnes métriques. Cependant, ces mesures restent palliatives tant que la spéculation aux niveaux des circuits de distribution ne sera pas sévèrement sanctionnée.



