Drogue en milieu scolaire : L’école dans les griffes des dealers

Gâteaux au cannabis, bonbons saupoudrés, huile sur le cuir chevelu… Les stratégies des trafiquants pour infiltrer les établissements scolaires sont de plus en plus sophistiquées.

Blaise Djouokep

La drogue rode.

Plusieurs méthodes de consommation de la drogue ont été présentées à la communauté éducative au cours du colloque sur la santé mentale organisé par le Lions Club International. Quelques clichés présentés par les psychologues et addictologues. « Lors des fêtes organisées par les élèves, il est souvent consommé du gâteau au cannabis. » « Les dealers sont souvent aux portes des écoles primaires pour vendre des bonbons saupoudrés de substances psychoactives aux enfants. » Ou encore : « J’ai eu un malade qui a dit qu’il arrêtait de consommer de la drogue. Mais son comportement était bizarre. Il a rasé sa tête. Elle était toute nue. Méfiez-vous quand votre adolescent rase la tête. Ça peut paraître la mode. Il utilise l’huile de cannabis pour se l’oindre. Le cuir chevelu est d’une perméabilité telle que, vous mettez simplement le produit sur le cuir chevelu, et ça va directement dans le sang. Ainsi, il prend sa dose. » Des expériences qui témoignent de l’exposition des jeunes scolarisés à la drogue.

Des faits confirmés par les chiffres rendus publics sur la consommation de la drogue au Cameroun, qui révèlent que 68 % des personnes concernées par la consommation de substances psychoactives sont scolarisées ; 60 % des consommateurs réguliers sont des jeunes âgés de 20 à 25 ans ; 21 % de la population en âge scolaire a déjà consommé de la drogue. À l’Inspection médico-scolaire de la délégation régionale des Enseignements secondaires pour le Littoral, la situation est alarmante.

« Les jeunes que nous recevons à l’Inspection médico-scolaire ont pour principale problématique la consommation des substances psychoactives. Les âges ont baissé. De plus en plus, nous avons des jeunes de 12 ans pour consommation de chicha. 80 % des jeunes de 13 ans que nous recevons consomment la chicha électronique », renseigne Dr Assong.

Ce qui fait dire au Dr Christian Eyoum, psychiatre, que le Cameroun est passé de pays de transit à un pays de trafic de drogue. Le spécialiste en santé mentale note également que « la plupart de ces enfants sont conscients que ce qu’ils font n’est pas bien ». Et à l’Inspection médico-scolaire, la stratégie est toute trouvée. « On leur rappelle que ce qu’ils font n’est pas bien. On met l’accent sur leurs atouts. On les valorise. On les invite à nous parler de leurs projets professionnels, de leurs projets d’avenir. Nous utilisons ces stratégies pour les faire sortir du cycle de la consommation », note Dr Assong.

Pour mener à bien cette sensibilisation, les unités task-force, composées de clubs santé encadrés par des surveillants généraux, des infirmiers scolaires et des conseillers d’orientation, observent et rapportent ce qui se passe dans et en dehors de l’établissement. Ce qui permet de repérer les premiers signes des fléaux sociaux en milieu scolaire, de gérer et de référer les cas dans les unités de prise en charge. La task-force permet également d’identifier les zones à risque de l’établissement, facilitant ainsi la mise sur pied d’un mécanisme à l’effet de bloquer l’approvisionnement de l’établissement scolaire en drogue.

Pr Félicien Ntonè : Il faut plus de structures de santé mentale

Médecin addictologue, il donne quelques astuces pour lutter contre la consommation de la drogue.

Blaise Djouokep

Quelles observations faites-vous quant à la consommation de la drogue par les jeunes ?

On ne peut pas consommer de la drogue dans un pays sans qu’il y ait un trafic. Nous sommes passés d’un pays de transit à un pays de trafic de drogue. C’est devenu presque un comportement parmi les jeunes, et surtout les adolescents. Il y a une tendance à ce qu’on ait un Cameroun où même les professeurs seront des drogués, tous les corps de métier auront consommé de la drogue et ça augure un certain pessimisme. On ne pourra pas avoir de développement dans ce pays si on n’accorde pas une priorité à la santé mentale, aux infrastructures de soins pour les malades mentaux.

En quoi est-ce que la consommation de la drogue par les jeunes est particulièrement dangereuse ?

Les fléaux comme la consommation des drogues impactent la rentabilité et la productivité d’un pays. Les fléaux comme la drogue sont des boosters de la violence sociale. Et nous banalisons les crimes et tout type de violences. Il faut donc agir contre tout ce qui fait entrer la drogue dans notre pays, avant de voir comment éduquer les enfants à l’abri de la drogue.

Si pendant que les enfants s’en vont à l’école, ils sont interceptés par des dealers qui distribuent leurs stocks de tramadol, les parents seront de bonne foi, mais ça ne marchera pas. Si les enfants qui entrent à l’école doivent être fouillés comme des voleurs, on n’est plus dans le système éducatif. L’enseignant et son élève n’ont plus un rapport de maître à élève, parce qu’il y a une méfiance. Toutes ces choses nous interpellent. Que ceux qui gagnent leur vie en vendant la drogue sachent qu’ils gagnent leur vie en tuant d’autres Camerounais.

Que faut-il faire pour lutter contre ce fléau ?

Il faut booster les structures de santé mentale pour qu’on puisse avoir des réponses appropriées lorsqu’un Camerounais est en situation de détresse mentale, qu’il puisse rencontrer des personnes formées. Il faudrait que même les hôpitaux généraux s’occupent des malades mentaux, que ce ne soient pas des lieux stigmatisés. La psychiatrie, c’est la médecine interne, comme la cardiologie ou la neurologie.

Nous devons continuer à travailler pour que cette génération soit confortée et qu’on protège les plus petits. Quand on a observé les phénomènes de transe en milieu scolaire au Cameroun, la drogue n’était pas loin. Parmi les enfants qui ont fait des transes, certains aujourd’hui sont en addiction à la drogue. Ils ne font plus de transes, mais ils sont consommateurs de drogue. C’est un cri d’alerte que le Lions Club lance, et nous venons conforter cette alerte pour que les autorités, chacune en ce qui la concerne, s’attaquent à ce problème, pour mettre notre pays à l’abri de la drogue.

L’école n’est plus un sanctuaire

Il fut une époque où l’école était ce lieu où l’enfant apprend, se construit et prépare son avenir à l’abri des dangers de la rue. Elle est désormais rattrapée par un fléau qui s’installe jusque dans ses murs et autour de ses grilles : la drogue. Gâteaux au cannabis, bonbons imprégnés de substances psychoactives, huiles utilisées sur le cuir chevelu… Les modes d’infiltration se diversifient et témoignent d’un trafic qui ne recule devant rien pour atteindre les plus jeunes. Les chiffres sont suffisamment alarmants pour ne plus autoriser l’indifférence. Selon les données présentées à l’occasion d’un colloque sur la santé mentale, 68% des personnes concernées par la consommation de substances psychoactives sont scolarisées et 21% de la population en âge scolaire aurait déjà consommé de la drogue. Plus préoccupant encore, les professionnels de santé constatent un rajeunissement des consommateurs, avec des enfants de 12 ans reçus pour consommation de chicha.

Face à cette réalité, l’école ne peut pas être abandonnée à elle-même. Les enseignants, les surveillants généraux, les infirmiers scolaires et les conseillers d’orientation ne peuvent porter seuls une bataille qui dépasse largement le cadre pédagogique. Les task-forces, les clubs santé et les mécanismes de signalement sont utiles, mais ils ne sauraient remplacer une politique publique cohérente et durable. L’État doit reprendre le contrôle de l’environnement scolaire. Cela passe par une sécurisation intelligente des abords des établissements, une lutte beaucoup plus déterminée contre les réseaux qui approvisionnent les élèves, mais aussi par le renforcement de la prévention et des structures de santé mentale. Protéger l’école ne signifie pas transformer les établissements en forteresses, ni les élèves en suspects permanents.

Comme le souligne le Pr Félicien Ntonè, fouiller systématiquement les enfants comme des voleurs installerait une relation de méfiance incompatible avec la mission éducative. Sauver l’école, c’est donc protéger l’enfant avant qu’il ne devienne un patient, un consommateur ou une victime. Les portes sont trop longtemps restées ouvertes aux dealers, et c’est toute une génération qui est désormais exposée. L’État doit agir avant que l’exception ne devienne la règle et que l’école, définitivement, cesse d’être un sanctuaire.