Âgée de 38 ans, cette mère d’enfants travaille au quotidien sans répit au marché Mvog-Mbi à Yaoundé, pour faire vivre sa famille.
Hermine Mekou

Il fait encore nuit. Les néons du marché Mvog-Mbi bourdonnent. Sous un hangar, une lampe torche éclaire déjà un petit coin. C’est celui de Clémentine Ndo. Une mère de cinq enfants âgée de 38 ans. Titulaire d’un Certificat d’études primaires (Cep), la jeune dame n’a pas eu la chance de terminer ses études, puisque n’ayant plus de parents pour prendre soin d’elle. À l’âge de 25 ans, elle quitte son village Ebanga, situé dans le département de la Lékié pour se battre en ville en vue d’avoir de quoi nourrir sa famille. Après son arrivée à Yaoundé, elle se trouve un logis au quartier Coron et décide de lancer son activité au marché Mvog-Mbi dans l’arrondissement de Yaoundé 4e.
Une activité pleine de contraintes, qui va néanmoins lui permettre de subvenir à ses besoins et à ceux de sa progéniture. Ce 14 août 2026 vers 5h30 au marché Mvog-Mbi le jour ne s’est pas encore levé. Mais sous son hangar, elle est déjà à l’œuvre. Il en est ainsi tous les autres jours. Elle y découpe l’okok depuis 8 ans pour vendre. Il s’agit d’une plante forestière qui, préparée, devient l’un des plats traditionnels les plus prisés du pays. De lundi à vendredi, elle est déjà sur son lieu de travail. Au plus tard aux environs de 5h. Et en cette matinée, elle répond à l’appel. Pagne bien serré autour de sa taille, accompagné d’un t-shirt simple et d’un foulard sur la tête, engage son activité. Le foulard lui permet de retenir ses cheveux et éviter que des fibres ne tombent dans les lamelles d’okok qu’elle tranche avec dextérité. Elle a des chaussettes aux pieds et des chaussures fermées pour se protéger du froid. Sur sa table, on peut apercevoir deux grands sacs de feuilles d’okok. Tout est plein. Il y a aussi des bouteilles d’eau et deux couteaux bien aiguisés.
Le visage plein d’énergie, elle remet à l’entame sa journée au Seigneur par une prière. Par la suite, elle peut l’entamer. Dès 6h, des sons retentissent : « Clac, clac, clac… », Ce sont des couteaux qu’elle aiguise. Elle est tellement concentrée le matin qu’elle parle moins. Assise sur un tabouret, elle plie les feuilles d’okok. Ses mains vont vite, puis découpent, les lanières tombent, fines comme des cheveux. De temps en temps, elle nettoie son visage qui dégouline de sueur.

Épreuves
Vers 7h, les clientes commencent à arriver. « Asso découpe moi l’okok de 2500 Fcfa ». C’est la première commande. Elle pèse en tas de 100 Fcfa, met dans du papier en plastique, encaisse de l’argent et livre la commande. Puis, elle reprend la découpe. Entre trois découpes, elle appelle sa fille aînée pour savoir si tout va bien à la maison. Aux environs de midi, le soleil tape sur le crâne, l’odeur des vivres se mélange. Clémentine peut prendre une pause et se mettre quelque chose sous la dent. Son goût préféré est constitué de prunes braisées accompagnées de bâtons de manioc. Une bonne gorgée d’eau permet de reprendre l’exercice. C’est une routine. L’objectif étant de vendre au moins un sac d’okok avant 16h.
Malgré de multiples difficultés rencontrées, la commerçante ne baisse pas les bras. Au contraire, dans toutes les conditions climatiques, elle se montre déterminée. Puisqu’elle sait qu’elle doit affronter des épreuves pour garantir un bon avenir à ses enfants. « Ce n’est pas facile. Il y a des jours où je ne vends pas grand-chose. Parfois en une journée, je peux avoir juste trois clients. Il y a mes doigts, toi-même tu as vu toute cette journée combien de fois je me blesse avec le couteau, mais je suis obligée de persévérer. C’est grâce à cette activité que je parviens à subvenir aux besoins de ma famille », explique-t-elle.
Avec cette activité, elle parvient à payer la scolarité de ses enfants, à prendre soin d’elle-même et à assurer aussi bien la ration alimentaire que le loyer. « Le jour où je vends bien, je peux rentrer avec 12 500 Fcfa, parfois plus. Il y a des jours où c’est 5000 Fcfa . Mais ça rentre. Je parviens à joindre les deux bouts avec ça ». Elle ajoute : « L’argent que je gagne à travers mon petit commerce, ne m’aide pas seulement à payer la scolarité de mes enfants; mais aussi à les nourrir, à les soigner. Pendant les vacances, ils peuvent venir m’aider au marché et trouver leur propre argent pour se faire plaisir ». En termes d’épargne, elle met 1000 Fcfa de côté chaque jour dans une tontine, tout en espérant que cette collecte lui permette d’avoir assez de moyens financiers pour affronter la rentrée scolaire. « Ce n’est pas aisé pour moi d’avoir une grosse somme d’argent tout d’un coup. C’est pourquoi je préfère faire des petites tontines. Et quand je bouffe, je réalise ce que je veux, surtout la scolarité des enfants. Ça me permet d’économiser assez pour ne pas être sous pression à la dernière minute ».
Autour de 17h, elle range ses effets, avec des mains teintées d’une couleur vert issue des feuilles d’okok, un dos fatigué, mais le visage d’une femme tranquille. Elle peut alors quitter le marché, fière d’une journée remplie. Pour retrouver ses enfants et prendre soin d’eux. « C’est évident que je suis maman. À part mon commerce, je dois m’occuper de mes enfants à la maison. Ils doivent bien manger et je dois me rassurer qu’ils vont bien. Je prends également soin de moi-même ». Elle s’y attèle, en attendant le lendemain, un nouveau jour, pas comme les autres, pour mener sa petite activité.
Bio-express
Née à Ebanga, un village du département de la Lékié, elle est la deuxième d’une fratrie de cinq. N’ayant pas pu poursuivre ses études à cause d’un déficit de moyens de la part de ses parents, elle a cessé les classes après l’obtention d’un Cep à l’âge de 13 ans. Deux ans plus tard, le Cep en poche, elle se retrouve orpheline de ses deux parents. Consciente qu’elle est la seule sur qui ses frères comptent, elle décide de s’engager dans des travaux champêtres pour les nourrir. Quelques années après, elle débarque à Yaoundé pour une nouvelle aventure, qui se poursuit.



