Me Emmanuel Nsahlai : Je ne suis pas un agent du gouvernement

Il est devenu célèbre pour la traque qu’il mène avec acharnement depuis 2018 contre les donneurs d’ordres et financiers de la guerre dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Il a constitué et transmis, à travers son cabinet Nsahlai Law Firm, des plaintes, signalements et dossiers visant plus de 200 leaders, financiers, propagandistes et facilitateurs séparatistes établis aux Etats-Unis, en Norvège, en Grande-Bretagne, en Afrique du Sud, etc. Plus de 30 arrestations ont déjà été obtenues dans cette campagne internationale, dont celle du célèbre Lucas Ayaba Cho, dont le procès s’ouvre le 15 septembre 2026 devant la justice norvégienne. Dans l’interview ci-contre, l’avocat fait le point sur les différentes procédures et se défend d’être un commis des autorités camerounaises.   

Jean De Dieu Bidias  

Lucas Ayaba Cho est attendu le 15 septembre  2026   devant le Tribunal du district d’Oslo. Quelles sont vos attentes par rapport à ce procès dont vous êtes à l’origine de la plainte ?

Ce procès constitue une victoire importante pour les victimes. J’ai personnellement saisi les autorités norvégiennes et leur ai transmis des dossiers concernant les atrocités commises au Cameroun. J’attends que la chaîne complète des responsabilités soit exposée : les ordres donnés depuis l’étranger, les financements envoyés et les crimes exécutés sur notre territoire. Les victimes attendent que la vérité soit établie, que leurs souffrances soient reconnues et que justice leur soit rendue. Le procès doit également rappeler que la distance ne protégera plus ceux qui commanditent la violence au Cameroun depuis l’étranger.

Quelle est actuellement la situation de ce dirigeant séparatiste ? Est-il en détention ou en liberté ?

Lucas Ayaba Cho demeure en détention provisoire en Norvège, sous l’autorité de la justice, dans l’attente de l’ouverture de son procès le 15 septembre prochain. La durée de cette détention montre la gravité et la complexité du dossier.

Où en est la procédure concernant Benedict Nwana Kuah et Pascal Kikishy Wongbi ?

Benedict Nwana Kuah et Pascal Kikishy Wongbi demeurent détenus dans le cadre de la procédure fédérale engagée au Minnesota. Ils font face à huit chefs d’accusation portant, notamment, sur l’organisation, le financement et la direction de kidnappings, d’attentats à la bombe et de meurtres au Cameroun. La procédure suit son cours. Les peines prévues par la loi américaine sont extrêmement lourdes et peuvent aller jusqu’à la réclusion à perpétuité pour certaines infractions.

Qu’en est-il du major de l’armée américaine Kenneth Chungag, arrêté fin avril 2026 ?

Kenneth Chungag et Mercy Akwi Ombaku ont été arrêtés et poursuivis pour leur rôle dans le financement et le soutien tactique apportés aux Ambazonia Defence Forces (ADF). Après leur comparution, ils ont été placés en liberté sous contrôle judiciaire. Cette remise en liberté ne signifie ni l’abandon, ni la fermeture du dossier.

Combien de personnes sont poursuivies aux États-Unis en rapport avec la crise du NoSo ? Y a-t-il déjà eu des condamnations ?  

Le bilan est beaucoup plus important que les quelques affaires récemment médiatisées. Dans le volet américain suivi par mon cabinet, nous comptons aujourd’hui plus de 28 affaires ayant donné lieu à des poursuites pénales et plus de 19 condamnations. Tous ces dossiers n’ont pas reçu la même couverture médiatique. Parmi les condamnations les plus récentes, Francis Chenyi et Lah Nestor Langmi ont chacun écopé de 15 ans de prison, tandis que Claude Ngenevu Chi a été condamné à soixante-trois mois. D’autres personnes avaient déjà été condamnées pour l’exportation clandestine d’armes, de munitions et de matériel militaire destinés aux séparatistes. Les procédures encore en cours concernent, notamment, Eric Tataw, Benedict Kuah, Pascal Wongbi, Kenneth Chungag et Mercy Ombaku. La justice américaine prévoit de très lourdes peines pour le financement du terrorisme, les kidnappings, le blanchiment d’argent et le soutien à des projets de meurtre ou de mutilation.

Pouvez-vous faire le point sur toutes les procédures engagées par vos soins à l’étranger ?

Depuis 2018, mon cabinet a constitué et transmis des plaintes, signalements et dossiers visant plus de 200 dirigeants, financiers, propagandistes et facilitateurs séparatistes dans plusieurs pays. Plus de 30 arrestations ont déjà été obtenues dans cette campagne internationale. Nous avons saisi les autorités des États-Unis, de la Norvège, du Royaume-Uni, du Canada, de l’Afrique du Sud, de la Belgique, de la France et d’autres juridictions. Nous avons également déposé des communications et plaintes auprès de la Cour pénale internationale. Au Canada, nous avons récemment transmis un dossier aux services de police, de renseignement, de contrôle financier et de poursuite. En Afrique du Sud, une plainte complète a été adressée aux Hawks, accompagnée de démarches diplomatiques. Des procédures et signalements sont également suivis au Royaume-Uni. Certaines démarches demeurent confidentielles afin de protéger les victimes et de ne pas compromettre les enquêtes.

Beaucoup s’interrogent sur le financement de ces procédures. Le gouvernement camerounais est-il derrière vous ?

Je veux être parfaitement clair : ni moi, ni Nsahlai Law Firm ne sommes employés, agents, ou représentants du gouvernement. Nous n’agissons ni sous ses ordres, ni sous sa direction, sa supervision ou son contrôle. Le gouvernement ne choisit pas nos cibles, ne détermine pas notre stratégie et ne contrôle pas les plaintes que nous déposons. Nos mandats viennent de CAVAT, des victimes et de leurs familles, ainsi que des Ong de paix, associations, groupes et particuliers que nous représentons. Une part très importante de ce travail est accomplie pro bono, parce que la plupart des victimes, déjà dépouillées par la guerre, sont trop pauvres pour financer de longues procédures internationales. Cette indépendance ne signifie pas que toutes les autorités camerounaises sont restées indifférentes. Lorsque ces dossiers traversaient leur période la plus critique, le ministre directeur du cabinet civil de la présidence de la République nous a apporté un soutien moral et institutionnel constant. Il a tenté de faciliter nos rencontres avec les services compétents et notre accès aux éléments nécessaires. Il n’a jamais dirigé notre travail. Il a compris qu’il ne fallait pas laisser disparaître des procédures capables de protéger des vies camerounaises. Son intervention a permis de préserver ces dossiers au moment décisif. Une grande partie des résultats obtenus par la suite n’aurait probablement pas été possible sans cette continuité. Je suis convaincu que son intervention a contribué à protéger des milliers de vies et à éviter au Cameroun des pertes économiques considérables si le conflit s’était davantage aggravé.

Malgré ses efforts, des obstacles majeurs subsistent. Certaines orientations administratives, notamment communiquées par écrit, ont jusqu’ici empêché la mise en place de l’assistance nécessaire à ces procédures. Je souhaite qu’elles soient réexaminées dans l’intérêt des victimes et du Cameroun. Je ne mets en cause les intentions de personne. Mais les conséquences doivent être comprises : chaque preuve inaccessible retarde une enquête; chaque dossier privé de moyens ralentit les arrestations; chaque retard laisse davantage de temps aux financiers et aux commanditaires de la violence. Les résultats judiciaires publics obtenus par notre cabinet montrent le rôle singulier que nous jouons dans ce combat international. Nous demandons simplement que les efforts légalement entrepris pour protéger les victimes ne soient plus entravés et que les institutions compétentes puissent leur apporter une assistance transparente, indépendante et conforme à la loi.

Vous êtes le fils d’un ancien ministre. Il y a donc de bonnes raisons de penser que vous entretenez de bonnes relations avec le pouvoir…

Oui, je suis le fils d’un ancien ministre et ambassadeur. Je ne renie ni mon histoire familiale ni mon attachement au Cameroun. Je connais certaines institutions de notre pays et j’utilise toutes les voies légales disponibles pour défendre les victimes.

Mais un nom de famille ne fabrique ni une preuve, ni un verdict fédéral américain, ni une détention judiciaire en Norvège. Les résultats obtenus sont le fruit de plusieurs années de travail, de preuves soigneusement constituées et d’une persévérance que même les menaces n’ont pas arrêtée.

Jusqu’où êtes-vous prêt à aller ? N’avez-vous pas peur pour votre vie ?

J’irai jusqu’au bout, dans chaque pays où la loi permet d’agir. Mon propre oncle a été assassiné à Jakiri en septembre 2025, dans le contexte de cette guerre qui a déjà détruit trop de familles. Mon cabinet et ma famille ont payé un lourd tribut, mais nous n’avons pas reculé. La peur existe, mais elle ne doit jamais gouverner la justice. Ma responsabilité est de parler et d’agir pour ceux que les armes, les menaces, la pauvreté et l’exil ont réduits au silence.