Innocent Djonthé : Dévoué au service des sourds et malentendants

Le promoteur du Cersom a ouvert un centre d’éducation spécialisée et la réhabilitation pour cette catégorie sociale, grâce à son engagement et sa persévérance.

Rosette Ombessack     

 

100% de réussite au probatoire 2026 au collège privé laïque bilingue du Centre d’éducation spécialisée et de réhabilitation des sourds et malentendants (Cersom) de Bafoussam. Ce résultat parle de lui-même et met en lumière la récompense du sacrifice consenti pendant plusieurs années par Innocent Djonthé, promoteur de ce centre. Il en est fier et satisfait, lui qui, contre vents et marées, a ouvert les portes du savoir à des milliers d’enfants sourds, changé le regard de la société et bâti une œuvre éducative reconnue au Cameroun et bien au-delà.

 Ce n’est pas un poisson d’avril. Innocent Djonthé, originaire de l’arrondissement de Bamendjou, département des Hauts-Plateaux, région de l’Ouest, est né le 1er avril 1958 à Nkongsamba, de parents modestes. Deuxième d’une fratrie de six, dont trois garçons et trois filles, il perd l’ouïe à l’âge dès l’âge de quatre ans. Cependant, il a la chance d’être inscrit à la maternelle de l’École Saint Jean XXIII de Fraouton à Nkongsamba, où il retrouve une sœur religieuse orthophoniste, qui le prend en charge avec une attention particulière.

Grâce à elle, il ne perd pas l’usage de la parole. Toutefois, à partir de la Section d’initiation au langage (Sil) jusqu’au Cour moyen 2 (Cm2), les choses se compliquent dans la mesure où comprendre sans entendre devient un exercice quotidien d’endurance. Néanmoins, ses enseignants en tiennent compte et le mettent au premier banc. Dès lors, le jeune apprenant parvient à lire sur les lèvres, à observer les gestes et à anticiper les mouvements au tableau. Il faut préciser qu’il a également bénéficié de l’accompagnement des répétiteurs à domicile. Après le primaire à Nkongsamba où il obtient son Certificat d’études primaires élémentaires (Cepe) en 1973, à l’époque, il poursuit ses études secondaires au collège Saint Thomas de Bafoussam où son handicap va lui valoir aussi bien les humiliations de la part de ses camarades qu’un frein à ses progrès scolaires. Malgré tout, il persévère et réussit au Brevet d’études du premier cycle (Bepc) en 1978, puis au probatoire série C en 1980. Après quoi, le promoteur du Cersom décide de consacrer sa vie aux enfants sourds, de leur offrir ce qu’il aurait voulu avoir : un cadre structuré, une pédagogie adaptée et une dignité reconnue.

Langage des signes

C’est ainsi qu’il se rend dans divers pays étrangers en quête des outils nécessaires pour concrétiser son ambition. En septembre 1983, il atterrit au Nigeria pour y suivre une formation d’enseignant spécialisé pour sourds à la Mission chrétienne pour les sourds. Il y découvre des méthodologies rigoureuses linguistiques appliquées à la langue des signes, les fondements de la pédagogie spécialisée. La même année, il est nommé directeur de l’  à Kumba, région camerounaise du Sud-Ouest. Il y exerce jusqu’en 1987 et apprend la gestion d’équipe et les tensions budgétaires. Conscient des besoins au Cameroun, il fonde à Bafoussam, cette année-là, le Centre d’éducation spécialisée et de réhabilitation des sourds et malentendants (Cersom). Il commence par observer chaque enfant, note ses réactions, ses forces et ses faiblesses et invente des exercices adaptés. Les lettres et les chiffres se transforment en gestes, en mouvements précis que les enfants répètent avec enthousiasme. Mais la tâche n’est pas facile dans la mesure où convaincre les parents que leurs enfants sourds ont droit à l’éducation est un combat quotidien pour lui, engagé ; car beaucoup pensent que le travail dans les champs est leur seul avenir possible. Avec patience, Innocent Djonthé procède par des explications, en utilisant parfois des gestes pour dire que la surdité n’est pas une fatalité. Il en profite d’ailleurs pour leur raconter son propre parcours.

 

 

Pour renforcer ses compétences et trouver des financements, le promoteur du Cersom se rend en Europe. Il y observe des méthodes pédagogiques innovantes, assiste à des conférences et noue des relations avec des bienfaiteurs. À son retour au bercail, il mobilise ses contacts et acquiert une maison de trois pièces au quartier dit Gabon Bar à Bafoussam, qu’il transforme en salles de classe. En 1993, grâce au bouche-à-oreille et aux efforts de sensibilisation, le nombre d’élèves augmente et le Cersom renforce sa crédibilité. Six ans plus tard, il peut enfin acheter un terrain pour bâtir des infrastructures permanentes. Dans les années 1999-2000, grâce aux financements japonais et américain, quatre bâtiments modernes sont construits, équipés de tables, chaises et tableaux au quartier Banengo village situé dans le 1er arrondissement de la ville de Bafoussam. Et ce n’est pas tout. Le promoteur décide d’aller jusqu’au bout de sa carrière. En 1989, il participe à un séminaire sous-régional en République centrafricaine consacré à la rééducation et à la réinsertion socio-professionnelle des sourds en Afrique centrale, organisé par l’Institut africain de réadaptation (Iar) et l’Organisation internationale du travail (Oit). Il comprend alors que l’éducation ne suffit pas. Il faut penser à l’insertion, à l’autonomie économique, à la citoyenneté.

En 1992, il crée l’Association nationale des sourds du Cameroun (Anscam). En juillet 2011, il est élu vice-président du secrétariat régional Afrique centrale et de l’Ouest de la Fédération mondiale des sourds. Plus tard, en 2014, il est désigné représentant pour l’Afrique centrale de l’organisme sud-africain Deafnet. En 2016, il est élu vice-président du conseil d’administration de la plateforme inclusive Society for Persons with Disabilities et vice-président de Deafnet pour l’Afrique. Il faut préciser qu’entre-temps, en 1993, il fait la rencontre de celle qui deviendra son épouse, la mère de ses six enfants.

Plaidoyer

Moins de vingt ans après l’ouverture du Cersom, il commence à recevoir les subventions de l’État du Cameroun pour le primaire et le secondaire. « La subvention de l’État est arrivée comme un appui complémentaire », déclare-t-il. D’après lui, les personnes sourdes sont des personnes difficiles à encadrer. « Il faut donc des ressources humaines et financières », ajoute-t-il, avant d’insister qu’il y a des enseignants, surveillants d’internat qui viennent avec des ambitions, et qui abandonnent après. « Ça nous frustre », se plaint-il, en plaidant en faveur de la création d’un internat au Cersom d’une capacité de 250 places. Par ailleurs, il souhaite que le Cersom ait plus de subventions, des produits alimentaires, d’hygiène et médicaux. De même qu’il déplore le fait que beaucoup de parents d’enfants sourds dans les villages ne savent pas qu’ils peuvent aller à l’école. « Ils pensent que leur vie est réservée au champ. C’est ce que nous n’acceptons pas », argue-t-il.

Il se montre disposé à accueillir les enfants d’une famille, dans une chefferie de la ville de Foumban, où on compte des personnes sourdes. « Je ne comprends pas pourquoi les parents ne veulent pas envoyer leurs enfants ici à l’école. Il se pourrait qu’ils disent n’avoir pas de moyens », s’inquiète le promoteur du Cersom. Pour lui, quand ces enfants vont grandir, ils vont grossir les rangs des mendiants dans les rues.

Quant aux enfants qu’il a encadrés jusqu’ici dans son centre, il félicite qu’il y en a dans des familles nanties, qui ont emprunté le chemin de l’Europe ou des États-Unis. Tandis que beaucoup d’autres apprennent des métiers chez les personnes valides, même si la communication n’est pas toujours évidente. Et pour contourner la difficulté, le patron du Cersom a mis sur pied un centre de formation non encore opérationnel du fait d’un énorme besoin en équipements. « J’ai fait une demande d’aide à Madame le ministre des Affaires sociales, à la Communauté urbaine de Bafoussam et à la commune de Bafoussam 1er », renseigne-t-il. En attendant d’ouvrir un jour ce centre de formation professionnelle aux enfants, son double objectif a déjà été formulé : l’emploi et l’entrepreneuriat.