Centre climatique de Dschang : Le déclin d’une vocation?

Par Charly Temkeng*

 

Il existe des lieux qui dépassent leur fonction première. Des lieux qui finissent par raconter une ville, une époque, une manière de vivre. Le Centre climatique de Dschang est de ceux-là.

Créé en 1942 et considéré comme le premier village de vacances d’Afrique centrale, il a longtemps été l’un des symboles les plus connus de Dschang et de la région de l’Ouest. Situé à près de 1 500 mètres d’altitude, il a incarné pendant plusieurs décennies l’image d’une ville réputée pour son climat, son hospitalité et sa qualité de vie. En 1966, la République fédérale du Cameroun lui consacre même un timbre postal, signe de sa place dans l’imaginaire touristique national. 

Lorsque mes parents décident de m’envoyer à Dschang pour y poursuivre le second cycle de mes études secondaires, je découvre une ville dont j’entends déjà parler depuis longtemps. Comme beaucoup d’enfants originaires de Dschang, je connais le Centre climatique avant même de le voir.

Puis vient la rencontre. Pour nous, les jeunes, c’est le lieu des pique-niques, des promenades, des sorties entre amis, parfois des premiers élans du romantisme. Mais c’est aussi bien davantage. 

Dans ce vaste domaine arboré dominant les vallées environnantes, avec ses pavillons, ses bungalows et ses jardins, nous découvrons presque sans le savoir qu’une ville peut offrir une certaine qualité de vie. On y vient pour se reposer, se divertir, séjourner ou simplement profiter d’un environnement singulier. Les familles s’y retrouvent. Les visiteurs y font étape. À travers son architecture et son atmosphère paisible, le Centre climatique donne à voir une certaine idée de Dschang. Une ville accueillante. Une ville où l’on respire. Une ville où l’on prend le temps de vivre. Le Centre climatique n’a donc jamais été simplement un complexe touristique. Il était le premier visage de Dschang. Un pays ne grave pas un lieu sur un timbre par hasard. Il y grave une part de ce qu’il souhaite montrer de lui-même.

Pendant des décennies, le Centre climatique raconte ainsi Dschang au Cameroun. Mais il raconte surtout une promesse: celle d’une ville où l’on vient apprendre, respirer, se reposer, grandir.

Cette dernière dimension m’interpelle particulièrement. Avec le recul, je réalise que mes parents ne furent pas les seuls à faire ce choix. Des milliers de familles camerounaises ont confié leurs enfants à Dschang: pour son université, ses établissements secondaires, son climat, son calme ou son environnement. Je comprends alors que ce qui avait été la promesse de mes propres parents était aussi celle de beaucoup d’autres familles. Et c’est peut-être là que réside l’une des vocations les plus profondes de Dschang: être une ville à laquelle les familles confient ce qu’elles ont de plus précieux.

Puis, progressivement, cette promesse s’est affaiblie.

Les bâtiments du Centre climatique portent aujourd’hui les marques du temps. Les jardins ont perdu de leur éclat. Le site n’est plus le passage presque obligé qu’il fut autrefois. De nouvelles offres d’hébergement se sont développées dans la ville, heureusement, car la nature a horreur du vide. Le tourisme et les habitudes des visiteurs ont évolué. Peu à peu, le Centre climatique a perdu la place centrale qu’il occupait dans l’expérience touristique de Dschang. 

Pourtant, sur les hauteurs de Dschang, le Centre climatique demeure un patrimoine considérable et un potentiel largement sous-exploité. Mais le véritable sujet n’est peut-être pas celui des bâtiments. Ce n’est pas seulement un lieu qui s’efface. C’est un récit. Le Centre climatique est devenu le miroir d’une question plus profonde: lorsque l’on découvre aujourd’hui Dschang, retrouve-t-on encore, avec la même évidence, cette promesse qui faisait autrefois sa réputation?

Le Centre climatique n’est pas responsable de cette situation. Il en est simplement le symbole le plus visible. Le véritable délabrement n’est peut-être pas celui des murs. Il est celui de l’expérience que ces murs étaient censés offrir. Une ville ne se résume jamais à ses infrastructures. Une ville est une expérience. Elle est faite de ses paysages, de son patrimoine, de sa culture, de ses espaces publics, de son université et de ses habitants. Mais surtout de la manière dont tous ces éléments composent un même récit.

À Dschang, les composantes de cette expérience existent déjà. En quelques minutes, on peut quitter les amphithéâtres de l’Université de Dschang, rejoindre le Musée des Civilisations, longer le lac municipal, traverser le Centre climatique et retrouver les paysages qui font depuis longtemps la réputation de la ville. Peu de villes camerounaises réunissent, dans un espace aussi réduit, autant d’atouts. Pris séparément, ce sont des équipements et des lieux. Pris ensemble, ils racontent une ville. Ils composent ce que l’on pourrait appeler l’expérience Dschang.

Et c’est précisément cette cohérence qui peut devenir l’une des grandes forces de la ville. Car le monde a changé. Les territoires ne se disputent plus seulement les investissements. Ils se disputent aussi les personnes: étudiants, chercheurs, entrepreneurs, touristes, investisseurs et talents dont la présence nourrit à son tour l’activité, l’innovation et le dynamisme économique.

Les villes qui réussissent sont celles qui savent attirer ces énergies, mais aussi leur donner envie de rester, de revenir et de s’attacher au territoire. Dans cette compétition, les infrastructures comptent. Mais elles ne suffisent plus. L’identité elle-même est devenue un avantage compétitif. Or Dschang possède déjà cet avantage: une université reconnue, un patrimoine culturel remarquable, un climat singulier, un environnement naturel privilégié et une histoire qui lui est propre. 

Dschang n’a donc pas besoin de s’inventer une nouvelle identité. Il doit retrouver la force, la cohérence et l’ambition de celle qui a longtemps fait sa réputation.

La réhabilitation du Centre climatique figure désormais parmi les projets annoncés par les pouvoirs publics. C’est une opportunité majeure pour redonner vie à un patrimoine dont l’importance dépasse largement sa seule fonction touristique. 

Mais réhabiliter ne suffira pas. Une fois les bâtiments restaurés, que voulons-nous qu’ils racontent? Un hôtel rénové? Ou la renaissance d’un lieu capable de redonner corps à la promesse de Dschang?

Restaurer un bâtiment est une opération technique. Faire revivre un lieu est un projet de territoire. La question dépasse donc les murs. Elle concerne la place que nous voulons donner au Centre climatique dans le Dschang de demain. Hébergement, restauration, culture, loisirs, événements, tourisme universitaire, découverte du territoire: le Centre peut redevenir une porte d’entrée vers une expérience plus large de la ville et de sa région. L’enjeu est de passer d’une logique de réhabilitation à une logique de destination.

Cette réflexion dépasse d’ailleurs Dschang. Le Centre climatique constitue aussi un actif pour toute la région de l’Ouest: chaque étudiant, visiteur, chercheur, entrepreneur ou investisseur attiré par Dschang participe au rayonnement régional. C’est pourquoi cette réflexion rejoint naturellement la vision Ouest 2050 récemment développée par le Conseil régional de l’Ouest.

Penser l’avenir d’un territoire ne consiste pas seulement à planifier les infrastructures de demain. C’est aussi savoir préserver et réinventer les lieux capables d’incarner son identité et de porter son attractivité. Le Centre climatique peut être l’un de ces lieux.

Mais, au fond, la question dépasse largement le Centre climatique. Elle concerne Dschang lui-même. Quelle promesse voulons-nous que Dschang offre aux générations qui viendront y apprendre, y vivre, y entreprendre, y investir ou simplement y séjourner? Car une ville cesse rarement de rayonner simplement parce que ses bâtiments vieillissent. Elle cesse de rayonner lorsqu’elle ne sait plus transformer ce qui la distingue en une raison de venir, de rester et de revenir. Et si la réhabilitation du Centre climatique nous offrait finalement bien davantage que la restauration d’un patrimoine: l’occasion de faire de Dschang, à nouveau, une promesse?

*Originaire de Dschang et observateur des questions de développement local.