La directrice exécutive du Redhac a fait de la protection des libertés fondamentales, la lutte contre les injustices et les abus de pouvoir son affaire, bravant régulièrement des barrières érigées dans un contexte où règnent des atteintes de tous ordres.
Blaise Djouokep
À son bureau, au siège du Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (Redhac) sis à Douala, le mardi 21 juillet 2026, Maximilienne Chantal Ngo Mbe est fièrement installée. Vêtue d’une robe blanche aux broderies africaines de même couleur, elle est parée de bijoux africains, dont deux colliers de cauris autour du cou et sur la tête. Dans ce cadre, des diplômes, des distinctions parsèment les meubles et armoires. Une vingtaine au total. Des distinctions et diplômes délivrés tant par les États, les institutions internationales que les universités étrangères, qui témoignent de la bravoure et du travail qu’abat cette défenseure des droits humains depuis une vingtaine d’années.
Une vie et des combats pour celle qui, toute petite, rêvait d’une profession de magistrate. Troisième d’une fratrie de 10, dont 7 filles, d’un père catéchiste et enseignant dans une école catholique, Maximilienne Chantal Ngo Mbe grandit dans une famille très pieuse. Elle passe son cycle primaire et secondaire à Ngambe dans la Sanaga Maritime, à l’école Sainte Agnès, au Ces de Ngambe, puis au lycée d’Edéa, au Charisma University section droit, ainsi qu’à l’Institut universitaire de technologie (Iut) de Douala, section analyste programmeur.
Mais, la vie n’a pas été du tout facile pour la jeune fille d’alors. « Pendant les congés et les vacances, on vendait des fruits, des feuilles de manioc, des beignets, pour contribuer à payer notre scolarité. Et adolescente, je travaillais dans les champs des gens pour pouvoir m’offrir ce que je veux », se souvient-elle. Et d’ajouter : « J’ai connu la faim. Nous avons connu la faim ». La jeune fille était surtout choquée de voir son père passer des nuits blanches à préparer des cours, et à se donner corps et âme à un travail pour lequel il n’était pas rémunéré à sa juste valeur.
Et c’est de là que naît son rêve de devenir magistrate. « Je rêvais d’être magistrate, parce que je voulais rendre justice. Je voyais comment mon papa se peinait à préparer les cours, je voyais le maigre salaire qu’il avait. Et je disais que ce n’est pas normal. Que mon papa pouvait poursuivre ses employeurs. Et que, si je suis magistrate, je rendrais justice, à lui et à toutes les personnes victimes d’abus », espérait-elle. Un rêve brisé, lorsque plus tard, elle se rend compte qu’il fallait réussir le concours d’entrée à l’École nationale de l’administration et de magistrature (Enam). « Et comme je ne suis pas l’enfant de quelqu’un d’important dans le pays, je n’ai pas essayé, parce que je n’avais ni argent, ni relation », regrette-t-elle. Poursuivant ses études, elle sera titulaire d’un Master of Laws (LL.M) de Charisma University, et plus tard moulé à l’ILPD (Institute Legal Practice and Development), prestigieuse école qui forme les avocats au Rwanda, promotion juillet 2023 à Nyanza.

Rendre justice, cette mère de quatre enfants (deux biologiques et deux autres légués par son père) l’a dans la peau. Contestataire depuis l’enfance, elle a toujours eu de la haine pour l’injustice. Elle avait, chaque fois que l’occasion se présentait, protégé ses camarades de classe au primaire comme au secondaire et à l’université, même face à leurs enseignants. Elle a par exemple tenu tête au censeur du Ces de Ngambe, lorsqu’il a demandé à toute sa classe d’aller défricher les herbes alors qu’ils n’avaient pas eu droit à la pause. Ils avaient faim. Ses camarades de classe boudaient, mais n’avaient pas le courage de prendre la parole. Ce qu’elle a fait. Et c’est de justesse qu’elle a échappé à une bastonnade, à laquelle ses camarades se sont opposés. Les exemples sont nombreux (lycée, université, école de formation). Elle a marqué son temps. Tous ces camarades peuvent en témoigner.
Formation politique
Elle rejoint l’Union des populations du Cameroun (Upc, dite des fidèles) ou encore Upc-Manidem en 1989, dans la clandestinité, où elle est formée par Ndema Nsame, Henriette Ekwe, Moukoko Priso qui deviendra son deuxième papa (père spirituel), Dr Mack Kit, Louka Basile, Nzie She Rose, Louka Basile, Tchindji Kouleu, Ekane Anicet, Suzanne Kala Lobe et autre, qui ont « accompli ce que j’avais déjà en moi ». Mais la tâche n’était pas aisée. Entre un père qui l’a toujours soutenue et une mère qui avait peur de perdre sa fille, il fallait trouver le juste milieu. Sa première interpellation intervient lors de la marche de 1991 : « Nous avons fait une marche à Ancien Dalip à Douala. Les manifestants interpellés ont été gardés à la gendarmerie de Mboppi pendant quelques jours, puis libérés ». Sa formation lui a donné une éthique : « Toujours dire ce qui peut être vérifié et vérifiable ».
Par la suite, Dr Mack Kit et M. Bahoya, créent l’association Prodhop (Solidarité pour les droits de l’homme et des peuples), association des droits de l’homme dans les années 95. Elle y est affectée et élue Sga sous la présidence du Bahoya dans un premier temps, puis Sg sous la présidence de Omer Njikam, poste qu’elle occupe jusqu’en 2010.
Pendant qu’elle y est, Amnesty International organise, en 2007, une formation à Bujumbura au Burundi, où elle représente cette association et fait une présentation sur l’Institution nationale des droits de l’Homme du Cameroun (Cndhc).
Sur place, Amnesty International émet le vœu des Nations unies de mettre en œuvre la Déclaration des défenseurs de 1998, la déclaration de Kigali et celle de Grand baie de l’Union africaine sur le rôle des acteurs de la société civile. Il est question de créer des réseaux africains pour protéger les défenseurs des droits de l’Homme. Amnesty International a déjà accompagné les réseaux d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique de l’Est. Il est question pour Amnesty d’accompagner la mise en place du réseau de l’Afrique Centrale. C’est ainsi que naît l’idée de mettre sur pied le Redhac. Les travaux s’arrêtent là. Des mois plus tard, la même année, une autre réunion est convoquée au Rwanda. Maximilienne Ngo Mbe est absente, mais elle est élue secrétaire chargée du plaidoyer. Elle occupe ce poste jusqu’en 2010. Le secrétaire permanent était à Bukavu en Rdc. Le coordonnateur du Redhac était alors un juge, M. Baudoin Kipaka.
Premier emploi
En 2010, Amnesty International qui accompagne le Redhac dans son intervention dans huit pays constate que les résultats escomptés ne suivent pas. Une réunion est alors organisée au Congo-Brazzaville pour désigner un nouveau responsable du Redhac. Malgré son refus de devenir directrice exécutive, car selon elle, il lui fallait encore apprendre, se former davantage. Contre toute attente, Maximilienne Ngo Mbe est choisie à l’unanimité de tous les délégués venant des huit Nations de l’Afrique centrale.
Bénévole à la Fondation Pierre Crougneau pour la recherche scientifique dirigée par Toto Moukouo, de regrettée mémoire, elle fait la connaissance de nombreux hommes de science et autres personnalités. Et c’est dans ce cadre que Joseph Moulela, directeur général des Douanes, rappelé à Dieu, lui offre son premier emploi. Jeune cadre dans une entreprise, Maximilienne Ngo Mbe travaille au premier bureau de changes (Promotour), qui crée un Cabinet d’Expertise en douanes, Cabinet J. Moulela. La collaboration dure plus de 10 ans. « Je gagnais très bien ma vie », se souvient-elle. La nouvelle directrice exécutive du Redhac a un mois pour organiser l’Assemblée générale. De retour au pays, elle en parle à son patron qui se montre compréhensif. Nous sommes en 2010. Elle décide de s’entourer de personnalités qui ont un certain poids. Celle qu’on appelle « Petit piment » propose le poste de Pca à Henriette Ekwe et à Suzanne Kalla Lobè. La réponse est négative. C’est finalement Me Alice Nkom qui l’accepte. Son surnom de « petit piment » lui est attribué par Mme Angelot, la sœur aînée de Me Alice Nkom.
Depuis plus d’un an, son combat continue, avec les co-dirigeants du Redhac, pour la levée de la suspension des activités du Redhac décidée par le ministre de l’Administration territoriale (Minat), Paul Atanga Nji. Une suspension qui a entraîné des scellés et bris de scellés apposés au siège du Redhac à Douala. L’affaire est pendante devant le Tribunal de première instance (Tpi) de Douala-Bonanjo.
Bio-express
Ses principaux combats portent sur la lutte contre le terrorisme dans la région de l’Extrême-Nord, traduite par des violations de part et d’autre. Surtout l’affaire des mamans qui ont été fusillées avec leurs bébés au dos. Il y a aussi l’affaire Ngarbuh, région du Nord-Ouest, dans laquelle le rouleau compresseur s’est acharné contre elle. Et lorsqu’on déclare que le Redhac finance le terrorisme et reçoît des milliards Fcfa, elle s’en étonne. En Rca, le Redhac a œuvré, entre autres, auprès des autorités pour la signature de l’accord de paix entre les rebelles et l’Etat à Khartoum. En Rdc, l’organisation a travaillé pour une présidentielle pacifique, celle qui a enregistré le départ de Joseph Kabila. Tout comme au Gabon, le Redhac a contribué à l’organisation d’élections apaisées. En 2016, elle a reçu, lors de la première édition, le Prix des droits de l’homme et de l’état de droit franco-allemand. Lequel se greffe au Prix international du courage féminin du département d’État américain et divers autres prix anglais et canadien.



