Stéphane Essaga : Nous formons une élite capable de gouverner la complexité

Le Centre africain de recherche sur les politiques énergétiques et minières (Carpem) a organisé, du 27 au 30 octobre 2026, un séjour scientifique d‘Emmanuel Jeuland au Cameroun. L’agrégé, enseignant à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne a donné série de trois conférences, respectivement à l’Université de Yaoundé 2-Soa, à l’Institut des relations internationales du Cameroun et, clou de son séjour scientifique, à l’Ecole nationale d’administration (Enam), le octobre, sur le thème : les concepts de transparence et confiance dans la justice à l’heure de l’intelligence artificielle. Dans l’entretien ci-contre, Stéphane Essaga, inspecteur principal des impôts hors échelle, juriste et directeur exécutif du Carpem, explique que l’ambition scientifique qui se cache derrière cette initiative est de former des étudiants et fonctionnaires qui savent mobiliser les savoirs nécessaires pour résoudre les problèmes qu’ils rencontrent.

Jean De Dieu Bidias

Le Carpem a organisé un séjour scientifique du professeur Emmanuel Jeuland dans plusieurs institutions universitaires et administratives camerounaises. Quelle ambition profonde se cache derrière cette initiative ?

Il faut d’abord rappeler que le Carpem repose, depuis sa création, sur une conviction assez simple : le savoir ne doit pas seulement s’accumuler, il doit se construire, se confronter et, finalement, servir. Dans une interview donnée en 2010, j’insistais déjà sur trois principes qui gouvernent notre démarche pédagogique : la flexibilité, l’adaptabilité et la progressivité. L’objectif ultime était de conduire progressivement les jeunes chercheurs de l’apprentissage accompagné vers une véritable autonomie intellectuelle. 16 ans plus tard, cette philosophie demeure, mais les défis se sont considérablement complexifiés. 

Nous souhaitons contribuer à l’émergence d’une nouvelle génération d’étudiants et de fonctionnaires qui ne soient pas seulement des détenteurs de connaissances spécialisées, mais des professionnels capables de faire dialoguer les disciplines, de questionner leurs certitudes et de proposer des solutions. Le séjour du professeur Emmanuel Jeuland illustre parfaitement cette ambition. Nous avons voulu mettre en relation la théorie du droit, le droit international, la sociologie juridique et les enjeux contemporains de la justice, notamment ceux liés à l’intelligence artificielle. Il ne s’agit pas de substituer la recherche universitaire à la formation administrative, ni l’inverse. Il s’agit de construire des passerelles entre deux univers qui ont beaucoup à s’apporter. Notre ambition n’est pas de fabriquer des fonctionnaires qui savent tout, mais des fonctionnaires qui savent mobiliser les savoirs nécessaires pour résoudre les problèmes qu’ils rencontrent. C’est une contribution modeste, mais que nous croyons utile à la modernisation de notre pays.

Vous semblez plaider pour le retour d’un fonctionnaire multidisciplinaire. Cette conception a-t-elle des précédents historiques, ou s’agit-il d’une ambition nouvelle ?

C’est davantage une redécouverte qu’une invention. L’histoire administrative nous enseigne que les grandes traditions de gouvernement ont longtemps valorisé une culture intellectuelle relativement étendue. Dans la Chine impériale, notamment sous les dynasties Ming et Qing, les examens de recrutement des mandarins reposaient sur la maîtrise des classiques confucéens, de l’écriture, de l’argumentation morale et de la pensée politique. Ces fonctionnaires devaient ensuite intervenir dans des domaines aussi variés que l’administration territoriale, la fiscalité, la justice ou la gestion des crises. Dans la tradition européenne, on peut évoquer Jean Bodin, au XVIe siècle, qui était à la fois juriste, penseur politique et auteur de réflexions économiques. Plus tard, au XVIIe siècle, Colbert incarne une administration mobilisant simultanément les finances publiques, le commerce, l’industrie et les infrastructures. Il ne faut naturellement pas idéaliser ces époques. Leurs systèmes administratifs avaient leurs limites. Mais ils nous rappellent une chose essentielle : les problèmes de gouvernement n’ont jamais respecté les frontières de nos disciplines universitaires. La spécialisation contemporaine a produit d’immenses progrès. Elle devient toutefois problématique lorsqu’elle se transforme en enfermement intellectuel.

Prenons un haut fonctionnaire chargé d’une négociation minière. Peut-il véritablement défendre les intérêts de l’État s’il connaît parfaitement le Code minier, mais ignore les mécanismes financiers, les méthodes de valorisation des gisements, les rapports géopolitiques ou les subtilités de l’arbitrage international ? Il lui faut évidemment s’entourer d’experts. Mais encore doit-il être capable de comprendre leurs analyses, d’en apprécier les contradictions et d’en tirer une décision cohérente. Nous ne plaidons donc pas pour la disparition des spécialistes. Nous plaidons pour leur capacité à dialoguer. La spécialisation donne de la profondeur à l’expertise ; la multidisciplinarité donne de la hauteur à la décision. Et je crois que notre administration gagnerait beaucoup à conjuguer les deux.

Votre parcours associe fiscalité, droit, recherche, enseignement et pratique des dossiers économiques complexes. Dans quelle mesure cette diversité d’expériences nourrit-elle votre conception de la formation des futurs cadres camerounais ?

Je me garderais bien de présenter mon parcours comme un modèle. Il est simplement le résultat de circonstances professionnelles, de rencontres intellectuelles et, surtout, de la nécessité de comprendre des problèmes qui débordaient régulièrement mon champ initial de formation. Dans la pratique, certains dossiers vous obligent à sortir de votre spécialité. Lorsqu’on examine une opération de restructuration internationale, un contrat pétrolier ou une cession d’actifs miniers, les questions fiscales ne sont jamais isolées. Elles peuvent être indissociables du droit des sociétés, de la comptabilité internationale, de l’économie financière, du droit international privé ou encore de la théorie générale des obligations. On découvre alors que la connaissance d’un texte ne suffit pas toujours à comprendre une opération. Mon expérience m’a surtout appris à mesurer l’étendue de ce que je ne savais pas et la nécessité de travailler avec des spécialistes d’autres disciplines.

C’est précisément cette attitude que nous souhaitons encourager chez les jeunes étudiants et les fonctionnaires : la curiosité intellectuelle, l’humilité scientifique et la capacité à apprendre continuellement. Il ne faudrait surtout pas que la multidisciplinarité devienne un prétexte à la superficialité. Elle doit reposer sur une compétence principale solide, enrichie par une ouverture méthodique aux autres savoirs. L’objectif du Carpem n’est donc pas de reproduire le parcours de son directeur ou celui d’un autre professionnel. Il est de permettre à chacun de construire sa propre identité intellectuelle et professionnelle. Un bon parcours ne doit pas nécessairement être imité ; il doit, au mieux, donner aux autres l’envie de construire le leur. Le Cameroun dispose d’une jeunesse remarquablement instruite. Notre responsabilité collective est de lui offrir davantage d’occasions de confronter ses connaissances aux problèmes réels du pays.

Les dossiers économiques et juridiques deviennent de plus en plus complexes. Pourquoi estimez-vous que la théorie du droit, parfois jugée abstraite, est devenue indispensable aux hauts fonctionnaires ?

C’est probablement l’un des enseignements les plus importants que nous souhaitions faire ressortir de la visite du professeur Jeuland. Il existe une idée assez répandue selon laquelle la théorie serait réservée aux universitaires, tandis que les praticiens devraient se contenter d’appliquer les textes. Cette séparation est artificielle. Prenons une opération internationale de cession de participations dans une société exploitant des infrastructures stratégiques. Une question apparemment simple peut surgir : à quel moment l’opération produit-elle ses effets juridiques et fiscaux ? À la signature du contrat ? À la réalisation des conditions suspensives ? Au transfert effectif des titres ? Ou au moment où les parties acquièrent certains droits économiques ? Pour répondre sérieusement, il ne suffit pas d’ouvrir le Code général des impôts. Il faut parfois revenir à la théorie de la formation des contrats, à la distinction entre validité, efficacité et opposabilité, à l’interprétation des conventions internationales, voire aux rapports entre les ordres juridiques. Et lorsque plusieurs interprétations sont possibles, il faut être capable de construire un raisonnement, de le justifier et d’en apprécier les conséquences. C’est là que la théorie du droit devient un véritable instrument de décision. Elle permet de distinguer les concepts, d’identifier les contradictions, de comprendre les finalités des règles et de limiter les risques d’une application purement mécanique des textes.

Les travaux du professeur Jeuland présentent à cet égard un intérêt particulier, parce qu’ils invitent à réfléchir au droit dans ses rapports avec les autres sciences sociales, les institutions et les pratiques humaines. Avec l’intelligence artificielle, cette exigence devient encore plus forte. Les outils numériques peuvent désormais retrouver des milliers de références en quelques instants. Mais l’abondance documentaire ne garantit ni la pertinence de l’interprétation, ni la qualité du jugement. L’intelligence artificielle peut accélérer la recherche de la règle ; elle ne dispense pas le fonctionnaire de comprendre pourquoi, comment et dans quel but cette règle doit être appliquée. La théorie du droit n’est donc pas un luxe intellectuel. Elle est, dans les dossiers complexes, une condition de la rigueur administrative. Et cette rigueur a une portée très concrète : mieux sécuriser les décisions publiques, mieux défendre les intérêts de l’État et réduire les risques de contentieux coûteux.

Au terme de ce séjour scientifique, quel message souhaiteriez-vous adresser aux étudiants, aux enseignants et aux responsables de l’administration camerounaise ? Et quelle suite le Carpem entend-il donner à cette initiative ?

Je voudrais d’abord exprimer notre reconnaissance au professeur Emmanuel Jeuland, aux institutions qui nous ont accueillis et aux partenaires qui ont rendu possible cette rencontre entre des univers intellectuels et professionnels complémentaires. Il serait cependant dommage de mesurer le succès d’un séjour scientifique uniquement au nombre de conférences organisées ou de participants mobilisés. Son véritable succès se mesurera à ce qu’il aura suscité après le départ du professeur. Un étudiant aura-t-il découvert une nouvelle manière de poser un problème juridique ? Un enseignant aura-t-il identifié une piste de recherche ? Un fonctionnaire aura-t-il trouvé des outils conceptuels pour mieux analyser une difficulté administrative ? Voilà les questions qui nous intéressent. Pour le Carpem, l’enjeu est désormais de prolonger ces rencontres par des travaux collectifs, des séminaires réguliers, des publications et des mécanismes de tutorat scientifique associant étudiants, chercheurs et professionnels.

Nous souhaitons notamment encourager une pédagogie davantage fondée sur les dossiers réels, l’analyse contradictoire et la formulation de solutions opérationnelles. Je suis convaincu que notre pays n’a pas seulement besoin de multiplier les diplômes ou les formations. Il a besoin de renforcer les capacités d’analyse, de jugement et d’initiative de celles et ceux qui auront à conduire ses politiques publiques. Cela suppose aussi une certaine évolution de notre culture administrative : accepter le questionnement, favoriser la circulation des connaissances, valoriser le travail collectif et considérer la formation continue comme une responsabilité professionnelle. Il ne s’agit pas de critiquer ce qui existe, encore moins de prétendre tout réinventer. Il s’agit de contribuer, aux côtés des universités, des grandes écoles et des administrations, à l’amélioration progressive de nos méthodes de formation et de travail.

Le Carpe entend simplement jouer son rôle d’intermédiaire entre les savoirs les plus élaborés et les besoins concrets de notre société. Je terminerai par une conviction :« Un pays ne devient pas plus fort parce que ses cadres savent davantage de choses, mais parce qu’ils savent mieux comprendre les problèmes, confronter leurs idées et prendre des décisions responsables. » Si nous parvenons à transmettre cette exigence à quelques étudiants et fonctionnaires supplémentaires, alors ce séjour scientifique aura pleinement mérité les efforts consentis.