Dr Shalom Ndoula Tchokfe : On assiste à une accumulation de personnes qui ne sont pas vaccinées

Le Cameroun a organisé du 14 au 18 octobre 2026 une campagne de vaccination contre la rougeole. Cette campagne intervient au moment où 60% des districts de santé du pays sont en épidémie, avec déjà plus de 9000 cas et 18 décès enregistrés. L’Etat voudrait, à travers cette activité, engager au moins 90% des parents afin que 95% des enfants de 09 mois à 5 ans soient vaccinés contre la rougeole et la rubéole. Le Secrétaire permanent du Programme élargi de vaccination parle des enjeux de cette campagne.

Guy Martial Tchinda 

Le Cameroun a organisé les 14 et 16 octobre 2026, une campagne de vaccination contre la rougeole et la rubéole. Quel en était l’objectif pour quelle la cible ?

En termes de couverture, l’objectif était d’atteindre 95 % des enfants ciblés. La population cible rassemble les enfants âgés de 9 à 59 mois, soit à partir de 9 mois — âge d’éligibilité pour la vaccination contre la rougeole — jusqu’à 5 ans. On estime leur nombre à un peu plus de 6 200 000 au Cameroun. Sur le plan de la santé, l’objectif est de mitiger le risque de rougeole, d’arrêter les épidémies actuelles et de diminuer le risque de rougeole pour les prochaines années.

Pourquoi le Cameroun est-il en épidémie ?

On est en épidémie parce que la couverture vaccinale n’est pas suffisamment importante pour atteindre l’immunité collective. L’immunité collective suppose d’atteindre, dans la vaccination de routine, au moins 95 % de couverture chaque année, de telle sorte que les 5 % qui ne sont pas vaccinés soient aussi protégés par ceux qui ont été vaccinés. Au Cameroun, on arrive à des couvertures de 80, 81 ou 82 %, mais on n’a jamais atteint 95 % dans l’histoire de la vaccination au Cameroun. À aucun moment on n’a atteint 95 % au cours d’une année. Le résultat est qu’il y a environ 15 % d’enfants qui ne sont pas vaccinés, et les 85 % qui sont vaccinés ne suffisent pas à les protéger.

D’année en année, on assiste à une accumulation de personnes qui ne sont pas vaccinées, donc susceptibles de contracter la rougeole. Au bout d’un certain temps — pour le Cameroun, c’est au bout de 3 ans —, leur nombre est suffisamment élevé pour créer des épidémies. C’est pour cette raison qu’on a toujours des épidémies. La réponse la plus simple est qu’on n’a pas atteint une couverture vaccinale qui permet d’éliminer la rougeole.

Mais qu’est-ce qui empêche d’y arriver ?

Il y a plusieurs facteurs. Le premier est que la capacité de l’offre est encore insuffisante. On est dans un pays diversifié avec plus d’un million de nouveau-nés attendus chaque année, et il y a des zones inaccessibles ainsi que le défi lié à l’insécurité qui occasionnent des interruptions de services. On a des personnes déplacées qui arrivent dans le pays et dont on ne maîtrise pas l’itinéraire de migration. Nous avons aussi une offre de services qui est limitée dans certains endroits reculés où une seule personne dessert une population de 10 000 habitants. Avec tout cela, on ne peut pas, malgré les efforts, arriver à faire 95 %, même si théoriquement on peut le faire.

Il faut aussi ajouter le défi de l’hésitation vaccinale. Une bonne partie de ceux qui ne sont pas vaccinés sont accessibles par le service, mais n’adhèrent pas à la vaccination. Une des raisons pour lesquelles ils n’adhèrent pas est qu’ils ne perçoivent pas le risque de la rougeole. C’est typique des maladies évitables par la vaccination. Après un certain temps, on arrive à contrôler la maladie, on perd la perception du risque et on se pose des questions sur la pertinence des interventions de vaccination. Cela arrive surtout chez des personnes instruites et chez des personnes exposées à des messages contradictoires sur les réseaux sociaux, y compris les personnels de santé.

Tant que ces facteurs vont exister, il y aura toujours ces épidémies de rougeole. Ce n’est pas seulement le cas du Cameroun, c’est l’ensemble de l’Afrique. Certains pays qui avaient éliminé la rougeole, à cause du caractère contagieux du virus, observent un retour des épidémies, même en Italie, aux États-Unis ou en France. Ces retours d’épidémies résultent aussi de la confiance qui a été ébranlée pendant la Covid-19.

Au Cameroun, on est dans la phase de contrôle de la rougeole : la situation n’est pas catastrophique, mais la maladie reste un problème de santé publique.

Mais le fait pour le Cameroun d’avoir 60 % de ses districts de santé en épidémie, n’est-il pas une situation catastrophique ?

Non, ça ne l’est pas. Par définition, un district est dit en épidémie lorsqu’il confirme trois cas au cours d’une période de quatre semaines. Nous avons eu des épidémies de rougeole dans les années 1996-1997 où on comptait les morts par milliers, parce que la rougeole était encore, en 1993-1995, la cinquième cause de décès chez les moins de 5 ans dans le pays.

Si on compare à cette période, notre situation actuelle compte environ 9 000 cas de rougeole avec 18 décès. La situation actuelle n’est pas catastrophique. Je précise que ces 18 décès ne sont pas négligeables parce qu’on est censé, avec les moyens qui sont disponibles à moindre coût, complètement éliminer la rougeole et donc ne pas avoir ces 18 décès qui sont évitables. Cependant, comparé à la période de 1993, il y a une avancée en termes de morbidité, de charge et de mortalité de la rougeole.

On perçoit dans vos propos des efforts, mais 18 décès quand même en 2026 de rougeole au Cameroun, ça s’interroge…

Ça interroge, mais des pays développés ont dépassé 18 décès aussi. J’ai dit plus haut que ce n’est pas négligeable. La situation des 18 décès au Cameroun reflète sa situation épidémiologique, à savoir que la couverture vaccinale n’a pas atteint 95 %. C’est difficile de faire mieux avec le niveau de couverture qu’on a.

Qui est-ce qui meurt de rougeole ?

La rougeole est une maladie contagieuse et discriminante, parce que le risque d’en décéder est démultiplié chez les enfants malnutris qui ont un déficit en vitamine A, et chez les enfants qui vivent dans des communautés où l’accès aux services de base est limité. On retrouve la rougeole parmi les peuples autochtones des forêts ou les peuples autochtones nomades, car le service est difficilement accessible dans ces endroits. Si la rougeole arrive, au regard de la situation de la vitamine A puisque l’apport alimentaire ne suffit pas, le risque de décès est très élevé. Pour un enfant malnutri avec un déficit en vitamine A et qui vit dans une communauté où les services de base n’accèdent pas, le risque de décès est élevé.

Cependant, il y a des exceptions. Il y a en ville, à Yaoundé ou à Douala, des décès de rougeole qui surviennent chez des enfants issus de familles aisées, parce que les parents ont négligé ou refusé la vaccination. Cela crée un cluster de personnes non vaccinées et devient une rougeole foudroyante avec des détresses respiratoires jusqu’au décès.

La vaccination est pourtant gratuite…

La vaccination est gratuite dans le cadre du Programme élargi de vaccination. Cela ne veut pas dire que l’État ne dépense pas, parce qu’une dose de vaccin contre la rougeole coûte 1,95 dollar. Multiplié par le nombre d’enfants, cela représente un montant élevé. Cependant, comparé à ce qu’on dépenserait sur le plan social ou économique dans un scénario où on ne vaccine pas, ce montant investi par l’État est dérisoire. C’est pour cela que la vaccination contre la rougeole est un des indicateurs de la stratégie nationale de développement. Elle reflète le niveau du développement social et le niveau d’équité dans une société, comme je l’ai dit, c’est une maladie discriminante.

Combien coûte à l’État du Cameroun  une campagne comme celle qui est en cours actuellement ?

Les campagnes sont organisées tous les 3 ans pour le profil épidémiologique du Cameroun. Dans cette campagne, les hypothèses budgétaires sont connues. Pour qu’une campagne soit coût-efficace, le budget doit être de 0,55 dollar par enfant vacciné pour le coût opérationnel. Cela fait un peu plus de 1,5 milliard Fcfa pour la campagne nationale. Pour les vaccins, c’est environ  2 milliards Fcfa.

Dans ce montant, le gouvernement, pour ce qui concerne les campagnes — et pas pour la routine —, contribue à hauteur de 10 % du montant total. Nous sommes membres de l’Alliance Gavi et nous avons un Pib qui situe notre pays dans les pays à revenu intermédiaire. Nous devons donc contribuer. Notre participation dans Gavi s’inscrit dans un mécanisme mondial qui permet de partager la prévention des risques. C’est dans ce sens que nous avons un partenariat avec Gavi qui permet de prendre une partie du financement actuellement en situation d’urgence. Si on ne le fait pas, les autres pays peuvent être exposés à ces risques. C’est donc un investissement. Pour revenir au coût, si on compare cet investissement de 3,5 milliards Fcfa au coût social ou au coût économique direct qu’on perdrait, il s’agit d’un montant dérisoire.

On comprend que l’État fait sa part. Que devrait faire la population à son tour ?

Je confirme que l’État fait sa part. Cette année, j’ai aussi constaté un engagement  des leaders religieux, des députés à l’Assemblée nationale et des journalistes qui se montrent concernés par la vaccination. Les autorités publiques, gouvernementales ou non gouvernementales, se sentent concernées par la situation de la rougeole et souhaitent voir cela changer. 

Si nous voulons arrêter la circulation de la rougeole ou entrer dans l’élimination — ce qui est difficile parce que nous sommes entourés par des pays instables et qu’aux frontières il est difficile d’arrêter les épidémies —, l’État devrait continuer à investir dans la prévention et dans la promotion de la santé. Les meilleurs investissements dans la santé se font dans la prévention. Et la clé de la prévention, par son efficacité et son coût, c’est la vaccination en premier. Je ne dis pas que les autres moyens de prévention n’existent pas, on peut mener d’autres interventions de nutrition ou d’hygiène, mais s’il n’y a pas la vaccination, il faudra attraper la rougeole pour obtenir l’immunité, et tout le monde ne survit pas à la rougeole.

Je voudrais qu’au niveau de la population, on comprenne que la vaccination est la clé. En l’absence de vaccination, un ou deux ans après, ce sont les épidémies. Des leaders de certains pays avaient commencé à douter de la vaccination contre la rougeole, et c’est à l’origine du début de la rougeole là-bas, où on a eu 27 000 cas dans un pays développé et des décès, y compris dans la population adulte. Ce que je voudrais que la population fasse, c’est réclamer son droit d’être protégée par les services essentiels de base, y compris la vaccination. De notre côté, en tant qu’organes techniques du ministère de la Santé publique ou du gouvernement, c’est notre devoir de faire en sorte que le service soit disponible partout, quelle que soit la situation économique ou l’accessibilité.

Vous avez parlé des adultes qui sont décédés de rougeole dans un pays. Est-ce à dire que les adultes devraient aussi s’inquiéter de la rougeole ?

Je dirais oui et non, parce que cela dépend de la communauté où l’on se situe. La rougeole peut atteindre tout le monde, mais les risques d’en décéder sont marginaux chez les adultes. Le risque de transmettre est presque le même, surtout envers les enfants. Je ne dis pas que pendant cette campagne les adultes devraient se vacciner, il n’y a pas assez de vaccins pour eux et il ne faut pas que ça manque pour les moins de 5 ans qui constituent la cible privilégiée.

L’avantage pour le Cameroun est que dans chaque génération, une partie a été vaccinée. Notre génération a atteint 80 à 90 % de couverture. Même si on n’a pas atteint 95 %, notre génération a été couverte. On ne va donc pas s’inquiéter chez nous.

Cependant, dans des zones vulnérables où il y a une promiscuité, par exemple des personnes qui fuient les inondations et se retrouvent dans un camp où il y a quelques cas de rougeole, la semaine suivante il peut y avoir plusieurs cas, y compris chez les adultes qui font de la malnutrition. Dans ces situations d’urgence, on doit s’inquiéter. Nous prenons des mesures pour identifier ces zones, même en dehors des campagnes, pour fournir de la vaccination, de la supplémentation en vitamine A et du soutien nutritionnel avec les autres services du Ministère de la Santé pour éviter des situations graves. Il y a plusieurs endroits au Cameroun où l’on fait face à des urgences humanitaires localisées, et les services de base arrivent à éviter des situations déplorables.

Comment reconnaître un enfant souffrant de rougeole et à quel moment est-ce qu’un parent devrait commencer à s’inquiéter ?

La rougeole se définit essentiellement par la fièvre avec des éruptions cutanées, c’est-à-dire des boutons sur le corps chez un enfant qui chauffe ; on doit penser d’abord à la rougeole. Dans ce que nous observons lors des enquêtes, beaucoup de gens connaissent cela. C’est l’indicateur qui dit que la maladie est encore là. Dans les programmes de vaccination, pour savoir que l’on a éliminé une maladie, il faut que les gens ne sachent plus à quoi ressemble la maladie. Si on demande aujourd’hui à quoi ressemble la coqueluche aux adultes de notre génération, ils ne vont pas s’en souvenir. Pour la rougeole, elle est connue dans la communauté, et c’est l’indicateur qui montre qu’il y en a encore.

Pour revenir à la question, si un parent observe que son enfant fait de la fièvre, a des éruptions cutanées avec des larmes et le nez qui coule, il faut penser d’abord la rougeole. Cela peut atteindre les autres enfants, aller vers des complications oculaires pouvant rendre l’enfant non-voyant, ou faire des complications respiratoires menant au décès.