William Aurélien Eteki Mboumoua, 10 ans déjà(décédé le 26 octobre 2016)

Hommage à notre Prométhée, parti il y a dix ans.

Par Marcelin Vounda Etoa*

Prométhée est présenté dans la mythologie grecque comme le père de la modernité. Jugeant indispensable que les hommes aient à leur disposition le feu pour développer au mieux les arts et la technologie, il alla le voler aux dieux. William Aurélien Eteki Mboumoua est, métaphoriquement, notre Prométhée, pour avoir été, au lendemain de l’indépendance, le ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse, des Sports et de la Culture. Notre pays lui doit d’avoir arraché aux colons le feu sacré de la science au profit de ses compatriotes, au prix de sacrifices, de périls divers et d’une audace adossée à des convictions indéracinables. C’est en effet grâce à lui et sur les fondements qu’il a posés que notre pays a accédé à la modernité, c’est-à-dire à la maîtrise de la science, de la technique et des arts par l’institution de l’école.

Le parcours de William Aurélien Eteki Mboumoua est étonnamment semblable à celui de Prométhée. Comme Prométhée auprès d’Athéna, la déesse de la sagesse, tout commence pour lui par la formation. Comme Prométhée, puni par Zeus de son acte téméraire, il subit les représailles des colons français, sans que ses convictions en soient ébranlées ni qu’il fléchisse. Enfin, comme Prométhée, dont le nom signifie « celui qui réfléchit avant d’agir », il agit avec d’autant plus d’efficacité que ses actions reposaient sur une réflexion profonde, consignée dans trois ouvrages parus aux éditions CLE de Yaoundé, respectivement en 1970, 1974 et 2009.

Voici donc l’histoire de William Aurélien Eteki Mboumoua, voici l’histoire de notre Prométhée.

  1. Formé à bonne école, comme Prométhée auprès d’Athéna

Lors de la veillée funèbre organisée en sa mémoire le 24 novembre 2016 à la Croix-Rouge camerounaise de Yaoundé, le général Pierre Semengué a salué le génie précoce de William Aurélien Eteki Mboumoua, major national au concours de bourse pour la France. Le jeune élève qui partit poursuivre ses études secondaires dans l’Hexagone était ainsi devenu, à 14 ans seulement, une légende nationale. Il poursuivit avec panache ses études jusqu’au baccalauréat, qu’il obtint en 1951.

Orienté vers la médecine sur la base de ses notes de classe, le jeune étudiant choisit plutôt d’étudier le droit. La médecine n’étant pas une discipline contiguë au droit, la facilité avec laquelle il passa de l’une à l’autre donne la mesure des capacités intellectuelles du jeune prodige. En acceptant de perdre la bourse attachée aux études de médecine auxquelles il renonçait, le jeune Eteki Mboumoua laissait déjà transparaître la force des convictions qui gouverneraient ses choix. Sa vocation de juriste, poursuivie avec détermination et au prix de sacrifices, était sûrement motivée par le sens de la justice sociale qui l’habitait très tôt. Signe du destin, après la perte de sa bourse, il fut providentiellement adopté par l’un de ses enseignants, dont la prodigalité compensa cette perte.

Brillamment reçu en 1953 au concours d’entrée à l’École nationale d’administration de la France d’Outre-mer, il en sortit trois ans plus tard, muni de son diplôme de fin de formation, obtenu en même temps qu’une licence en droit et sciences politiques. Administrateur formé à bonne école, juriste ouvert à la science politique, homme de culture, Eteki Mboumoua fut tout cela à la fois.

Aussi bien formé que Prométhée auprès d’Athéna, la déesse de la sagesse qui lui avait enseigné un ensemble de disciplines techniques et artistiques, W. A. Eteki Mboumoua était, lorsqu’il décida de rentrer au Cameroun au terme de ses études, humainement et intellectuellement aguerri pour contribuer à l’invention d’un pays qui n’allait plus tarder à accéder à la souveraineté. À aucun moment le diplôme d’« administrateur de la France d’Outre-mer » dont il était auréolé n’avait suscité la moindre équivoque dans son esprit : fils du Cameroun il était, fils du Cameroun et jaloux de sa culture il resterait. L’appel du bercail résonnait en lui comme une urgente et impérieuse nécessité patriotique. « Il se posait pour moi, confesse-t-il, le devoir de rentrer dans mon pays et de participer à l’éclosion d’une nation indépendante ».

  1. Eteki Mboumoua et la domestication du « feu sacré » de la science et de la technique

Alors qu’il n’avait que 29 ans, William Aurélien Eteki Mboumoua fut nommé par le président Amadou Ahidjo à la tête du ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse, des Sports et de la Culture. Au regard de la nomenclature actuelle du gouvernement, il cumulait six ministères en un seul portefeuille : l’Éducation de base, les Enseignements secondaires, l’Enseignement supérieur, la Jeunesse et l’Éducation civique, les Sports et l’Éducation physique, et les Arts et la Culture. Tout ce qui touchait à la formation intellectuelle de la jeunesse et à la construction de notre identité culturelle relevait donc de sa compétence et porterait sa marque de fabrique. C’est sur les fondements qu’il a posés que seraient édifiées par la suite les institutions de formation de la jeunesse camerounaise, de la base au sommet, ainsi que celles de la promotion des arts et de la culture.

La forme originale de bilinguisme qu’il avait conçue pour « accompagner la démarche de consolidation et de concrétisation de l’unification au Cameroun » s’est, depuis longtemps, malheureusement et gravement altérée. Le reproche que lui a adressé le professeur Gilbert Doho (cf. Le Jour, n° 2334 du vendredi 16 décembre 2016), d’être la cause de nos malheurs pour avoir été un « fervent avocat du bilinguisme, fondement des systèmes éducatifs coloniaux », est donc totalement infondé. Personne, en effet, plus qu’Eteki Mboumoua, ne fut attaché à nos cultures et à leur intégration dans le processus de formation de la jeunesse camerounaise. Tel qu’il l’avait envisagé, le bilinguisme français/anglais ne consistait ni en une juxtaposition de ces deux langues, ni en la supplantation de l’une par l’autre, mais en leur jumelage harmonieux. Les lycées bilingues, dont il est le concepteur, devaient être des laboratoires d’expérimentation de cette pratique linguistique. Le Camerounais bilingue, tel qu’il l’avait imaginé, ne se serait pas contenté de comprendre l’une des deux langues officielles et de pratiquer l’autre : il devait avoir la même aisance en français et en anglais. Ce sont les individus qui devaient être bilingues, et non pas seulement l’État.

Ministre de l’éducation visionnaire et infatigable, il parcourait le pays et présidait personnellement les cérémonies de distribution des prix, malgré un enclavement dont on peut imaginer l’ampleur à cette époque. Pour lui, l’éducation, « considérée comme le cœur même du développement », devait être fondée sur les valeurs et la culture nationales. Pour lui, le développement n’était pas « unidimensionnellement économique et mimétisme infantile [de l’Occident], mais avant tout la possibilité pour une population, à travers une transformation de sa culture, de reprendre le contrôle de sa destinée ».

Après avoir mis en place un système d’enseignement secondaire viable, il se préoccupa immédiatement de l’enseignement supérieur. Il n’est pas banal de relever que, malgré sa longue présence sur le sol camerounais, le colonisateur n’en avait pas envisagé le projet, du moins jusque-là. La vision d’Eteki Mboumoua était claire : « Conduire les plus méritants vers les études supérieures, vers l’université qui offre la possibilité d’acquérir un jugement mûr, c’est la priorité suprême et fondamentale de l’État. D’où découle, comme conséquence logique, que nous devons avoir à cœur d’instituer l’université ».

À la fois maître d’ouvrage, architecte et maître d’œuvre, William Aurélien Eteki Mboumoua est donc le père de l’institution universitaire au Cameroun. L’ouvrage biographique de Guy Ernest Sanga (W. E. Eteki Mboumoua, grand commis de l’État et diplomate, Douala, Éditions Veritas, 2012) foisonne de détails sur les batailles titanesques au terme desquelles notre Prométhée obtint du président de la République l’autorisation de créer l’université fédérale du Cameroun. Eteki Mboumoua insista pour que ce soit une institution originale plutôt que la pâle copie des universités françaises que souhaitaient les responsables de la coopération française de l’époque. On lui doit la création des trois facultés (Droit, Lettres et Sciences) par lesquelles fut inaugurée l’université fédérale du Cameroun en 1962. L’École normale supérieure (ENS), le Centre universitaire des sciences de la santé (CUSS) ainsi que l’embryon de l’ENSA sont également à mettre à son actif.

Mais, comme Prométhée, que Zeus punit en faisant dévorer son foie par un aigle sur le Caucase, William Aurélien Eteki Mboumoua subit de redoutables représailles de la part des colons pour avoir voulu faire maîtriser la science et la technologie par les Camerounais. En 1968, ceux-ci obtinrent du président de la République la sortie du gouvernement d’un ministre qui osait affirmer avec courage que « l’assistance technique est une justification de la décolonisation ». L’incident de trop, celui qui provoqua le courroux de Francis Huré, alors ambassadeur de France à Yaoundé, eut lieu en 1967 au lycée Leclerc. Venu présider la cérémonie d’au revoir au proviseur Jean-Marie Bedoussac, le ministre Eteki Mboumoua rappela aux coopérants français le sérieux qui devait les caractériser pendant leur séjour professionnel au Cameroun, puis insista pour que l’enseignement des œuvres des penseurs africains soit intégré dans les programmes.

III. Comme Prométhée, la réflexion avant l’action

Dans un rapport adressé à sa hiérarchie et repris dans l’ouvrage biographique de Sanga, un expert de l’UNESCO, chargé d’évaluer notre système scolaire, déclarait au sujet du ministre camerounais de l’éducation : « M. Eteki Mboumoua frappe par la justesse de ses vues et l’assurance de son jugement […] ses vues sont saines », concluait, sentencieux, le Malgache Rakotomalala. Quoi de plus normal pour un technocrate doublé d’un intellectuel africain à l’esprit vif et à la culture encyclopédique, auteur de trois essais remarquables sur l’humanisme et la culture ! Parus chez le même éditeur, CLE (Centre de littérature évangélique), Un certain humanisme (1970), Démocratiser la culture (1974) et Le Pouvoir de l’humanité. Un certain humanisme, t. 2 (2009) sont trois essais décomplexés, portés par un souffle vivifiant, qui revendiquent le droit de toutes les cultures et le droit de tous à la culture. Notre compatriote y appelle de tous ses vœux l’instauration d’un humanisme universel, que met à mal la civilisation actuelle, caractérisée par la volonté de domination et l’accumulation compulsive de l’Avoir.

Publiés dans la prestigieuse collection « Point de vue » de CLE, les deux premiers essais côtoient ceux de brillants jeunes intellectuels africains d’alors : le Congolais Jean-Pierre Makouta-Mboukou, les Camerounais Marcien Towa, Jean-Marc Ela, Ebénézer Njoh-Mouelle, et même celui d’un chef d’État en exercice, Julius Nyerere de Tanzanie. La pensée de William Aurélien Eteki Mboumoua, telle qu’elle s’exprime dans ces essais, se caractérise par :

  • l’étendue de la culture sur laquelle elle repose. Il a lu aussi bien les contempteurs idéologiques de sa race que ses défenseurs : Césaire, Fanon, Cheikh Anta Diop, etc. lui sont familiers. Il connaît dans la nuance toutes les formes sous lesquelles la culture se décline : littérature, musique, peinture, sculpture, cinéma, arts de la scène, etc.
  • sa profondeur archéologique. Quel que soit le concept qu’il analyse ou le thème qu’il aborde, il en reconstitue les linéaments pour élucider les formes modernes et contemporaines sous lesquelles il s’exprime. À titre d’illustration, cherche-t-il les voies et moyens d’atteindre l’humanisme universel qu’il appelle de ses vœux ardents, il commence par en inventorier de façon quasi exhaustive les formes historiques : assyro-babylonienne, perse ou caucasienne, grecque (spartiate et ionienne), méditerranéenne et égyptienne…
  • son ancrage endogène et son militantisme lucide. S’il revendique pour l’Afrique le droit de faire valoir ses cultures, il n’en est pas pour autant un nostalgique forcené et aveugle. Une autocritique lucide et sans complaisance lui semble être le préalable à une revalorisation des cultures africaines. Lecteur de Fanon, il n’exclut pas que la recherche de la libération de l’oppression prenne la forme de la lutte armée.
  • son avant-gardisme. Il entrevoit déjà, avec le Dr Fulchignoni qu’il cite dans son essai de 1974, la place centrale que l’informatique et la cybernétique vont occuper dans la vie de « l’homme de demain ». Ses essais foisonnent aussi de projections sur les moyens d’adapter certains aspects de la culture africaine à la modernité.
  • son humanisme. L’humanisme est le mot-clé de deux des trois essais de William Aurélien Eteki Mboumoua. Sa réflexion sur ce thème a pour unique objet la recherche d’une forme universelle d’humanisme. Il s’agit d’un humanisme fondé sur un double socle : le socle du refus et celui de la culture de l’Être.
  1. Le socle du refus

Eteki Mboumoua affirme que les hommes, indépendamment de leur race, de leurs valeurs, de leurs croyances, de leur époque et du point du globe où ils se trouvent, ont les mêmes aspirations. Dès lors, tout ce qui contrarie ces aspirations leur inspire un refus catégorique. Selon lui, les cinq refus de l’homme sont :

  1. le refus de la souffrance ;
  2. le refus de la mort ;
  3. le refus de l’indignité ;
  4. le refus de la misère ;
  5. le refus de la solitude.
  1. Le socle de l’exaltation de la culture de l’Être plutôt que de celle de l’Avoir

Eteki Mboumoua affirme que « la culture de l’Avoir met l’homme en danger de disparition », tandis que « la civilisation de l’Être est confraternelle, conviviale, métaphysique ». La culture de l’Avoir se traduit par une accumulation compulsive et éhontée. Elle est la cause principale de toutes les crises mondiales. Elle vise la domination et a pour conséquence la déshumanisation de l’homme.

Tout l’engagement d’Eteki Mboumoua dans l’humanitaire a ainsi consisté à combattre la racine de ce mal multiséculaire, en prêchant le retour à la culture de l’Être et en œuvrant pour l’avènement d’une société mondiale de la convivialité.

Le secret de sa réussite

Tel est donc William Aurélien Eteki Mboumoua, notre Prométhée : esprit brillant, bien formé, penseur profond et homme d’action courageux, décomplexé vis-à-vis des dieux coloniaux à qui il a arraché le feu de la science et de la technologie au profit de son pays, le Cameroun, et de l’Afrique. Il a accompagné celle-ci dans sa sortie de la nuit de l’ignorance, par son action décisive pour le développement de l’éducation lors de son passage à l’UNESCO, et dans sa libération des fers de la domination coloniale, en qualité de secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) entre 1974 et 1978, période des luttes d’indépendance des anciennes colonies portugaises.

Le secret de son action courageuse et de sa pensée vigoureuse, William Aurélien Eteki Mboumoua le livre discrètement et pudiquement dans ses ouvrages. Ce secret est double : l’amour et la foi. L’amour dont il s’est nourri tout au long de sa vie, celui qui l’a rendu capable des exploits légendaires qu’il a accomplis, c’est celui des dédicataires de ses essais : Bessi Naïmi Yvette, son épouse ; Katia et Stéphane, ses enfants ; c’est aussi celui de Paul Emmanuel et Épiphanie, ses petits-enfants. La foi dont se sont nourries très tôt ses convictions d’homme d’action, de préfet, de ministre, de secrétaire général de l’OUA et de président de la Croix-Rouge camerounaise est une foi sans équivoque et sans syncrétisme : « C’est à Édéa, confesse-t-il, que j’ai appris que Dieu doit être présent dans nos vies et que nous devons parler plus souvent de Dieu et à Dieu. Non pas à un dieu quelconque, mais à ce Dieu qui a parlé sur le Sinaï ; à ce Dieu dont nous reconnaissons le visage dans l’amour poussé jusqu’au bout en Jésus-Christ crucifié et ressuscité ».

Tel est donc notre Prométhée ! Tel est William Aurélien Eteki Mboumoua !

*Département de Français 

Université de Yaoundé I

Ancien Directeur des éditions CLE