Poumons d’une mobilité urbaine déjà exsangue, les dysfonctionnement de la plateforme d’enregistrement rend difficile l’identification des véhicules.
Michel Enony

Il suffit d’arpenter les arrêts taxi de la ville pour saisir l’ampleur du phénomène. Les files d’attente s’étirent, les usagers scrutent l’horizon dans l’espoir d’apercevoir un véhicule jaune. « C’est difficile de se déplacer ces derniers jours. Les taxis se font rares », s’en plaint Yvonne, usagère. Une rareté qui n’a rien d’anodin. Elle traduit les conséquences liés à l’identification numérique des véhicules.
Le 3 juillet 2026, la mairie de ville a lancé la plateforme « Taxi-Yaoundé », un dispositif visant à sécuriser et à fiabiliser le transport urbain. Le principe est simple : chaque propriétaire et chauffeur doit s’enregistrer en ligne, fournir une kyrielle de documents administratifs, et se voit attribuer un QR code personnel ainsi qu’un numéro de portière unique et infalsifiable.
Hier matin, l’esplanade de l’hôtel de ville connaît des files d’attente interminables. Des taxis aussi. La gestion des usagers est critiquée. Ali Issa, chauffeur, confie avoir eu « du mal à s’inscrire. Comment une personne peut enrôler plus de 1000 personnes par jour ? Ce ne sont pas des robots. Il n’y a que quatre points ici, plus deux à Yaoundé 4e et 3e. C’est petit pour les pres de 35 000 taxis de Yaoundé.»
L’opération a viré au fiasco. La date butoir du 5 octobre 2026 a sonné le glas d’une période transitoire de trois mois. Dès le 6 octobre, les contrôles se sont intensifiés. Résultat : plusieurs taxis conduits en fourrière pour non-conformité. Une sanction qui a mis le feu aux poudres.
Le cœur du problème réside dans la plateforme d’enrôlement elle-même. Les taximen se plaignent de bugs récurrents, de lenteurs, et d’un manque de réactivité du support. Certains évoquent des inscriptions qui n’aboutissent pas, des QR codes non générés, des identifiants perdus. Une défaillance technique qui, couplée à la répression, place les conducteurs dans une situation intenable : ils ne peuvent ni travailler, ni régulariser leur situation dans des délais raisonnables. « Quand on essaie de la faire, ça ne passe pas, la plateforme dérange. Ça fait plus d’une semaine que j’essaie, j’étais à Ekounou, ils m’ont dit venir ici. Depuis, le taxi est garé. Si je sors, on va mettre le taxi en fourrière », regrette Marius M., qui est arrivé depuis 7h. À 13h passées, il n’avait toujours pas été servi.
Les propriétaires et chauffeurs dénonce une technocratie, déconnectée des réalités. Mais aussi une mise en œuvre hâtive, sans réelle concertation.
Jean Patrick Mfoulou Olugu : Aujourd’hui, le volume des informations à traiter est beaucoup plus important
Face aux dysfonctionnements de la plateforme d’enrôlement, le chef de la cellule des transports et de la mobilité à la mairie de ville apporte des précisions sur les mesures prises pour accélérer la délivrance des QR codes.
Michel Enony

Certains conducteurs et propriétaires de taxis rencontrent des difficultés lors de leur enregistrement sur la plateforme numérique. Quelles mesures ont été prises pour accélérer l’opération ?
Pour faciliter les inscriptions, la mairie de ville a décentralisé les points d’enregistrement. Nous disposons d’un site principal ici à la mairie de ville de Yaoundé, d’un autre dans la commune d’arrondissement de Yaoundé 4e, au quartier Ekounou, et d’un troisième dans la commune d’arrondissement de Yaoundé 3e, à Efoulan.
Au niveau de la Communauté urbaine, le dispositif a également été renforcé avec quatre bureaux d’enregistrement afin de recevoir davantage d’opérateurs. Nous avons aussi réorganisé le processus de délivrance des QR codes. Auparavant, les agents chargés de vérifier les documents intervenaient en arrière-plan, après l’enregistrement. Depuis la semaine dernière, ces agents sont présents sur le site pour examiner les dossiers au même moment que les équipes chargées du recensement. Cette organisation vise à réduire les délais de traitement.
Qu’est-ce qui explique les blocages rencontrés sur la plateforme numérique ?
Le premier facteur est lié à la qualité des documents présentés. La plateforme doit vérifier leur authenticité avant de délivrer automatiquement le QR code. Lorsque les documents sont incomplets, non conformes ou présentés sous forme de photocopies, le système peut rencontrer des difficultés.
Certains opérateurs présentent, par exemple, des photocopies de cartes grises datant de deux ou trois ans. Lorsque l’application scanne ces documents, elle peut ne pas parvenir à en vérifier l’authenticité, ce qui bloque le processus.
Le deuxième facteur est l’augmentation du nombre d’inscriptions. Au début de l’opération, nous recevions une cinquantaine ou une centaine d’opérateurs. Aujourd’hui, le volume des informations à traiter est beaucoup plus important. Le traitement simultané d’un millier de dossiers par jour représente une charge considérable pour la plateforme. C’est pour répondre à ces difficultés que nous avons renforcé la présence des agents chargés de vérifier les documents directement sur le terrain.
Comment procéder lorsqu’un taxi est conduit par deux ou trois chauffeurs ?
La plateforme prévoit cette situation. Le QR code et le numéro d’identification sont rattachés au propriétaire du véhicule, et non exclusivement au conducteur. Lorsqu’il enregistre son véhicule, le propriétaire peut également renseigner les informations relatives aux deux ou trois chauffeurs qui le conduisent. Ils ne sont pas obligés de se présenter individuellement au point d’enregistrement : le propriétaire peut effectuer leur déclaration au moment de sa propre inscription.
Certains taximen utilisent des photocopies du QR code d’un confrère. Comment les usagers peuvent-ils s’assurer que le taxi dans lequel ils montent est correctement identifié ?
Il est vrai que certains conducteurs reproduisent le QR code d’un autre taxi. Cependant, cette fraude peut être détectée lors des contrôles. Lorsqu’un agent de police scanne le QR code, les informations affichées comprennent notamment le numéro d’immatriculation du véhicule enregistré. Il lui suffit alors de comparer ce numéro avec celui qui figure sur le taxi contrôlé. Si les deux numéros ne correspondent pas, la fraude peut être constatée. Certains véhicules ont été interceptés grâce à cette méthode de vérification. Les contrôles permettent ainsi de repérer les conducteurs qui utilisent des identifiants appartenant à d’autres véhicules.
Incapacité
Michel Enony
La crise du taxi à Yaoundé est révélatrice d’une impéritie. Impéritie et une veuleurie des pouvoirs publics à mettre en place un système de transport urbain viable dans les grandes métropoles du pays. Depuis des lustres, l’on psalmodie le TransYaoundé, avec ses Bus rapides de transit (Brt), comme une litanie. Rien. 2030 ce n’est décidément pas demain. Plus de 1000 jours encore à crever d’attente. Attendons encore ! Un peu.
Pendant ce temps, dans les arrêts taxi, la quête du véhicule jaune, pour aller quérir sa pitance ou rentrer après l’avoir arrachée (pour les plus chanceux ), se révèle être un calvaire. Il faut s’armer de patience à défaut de porter de prénom. De résilience, aussi.



