Par Bernard Aristide Bitouga*

Il faut peut-être commencer par une question qui dérange. Pourquoi le mot communauté provoque-t-il autant de crispations dans le débat public camerounais alors que les communautés sont partout dans la vie sociale du pays ? Elles structurent les solidarités. Elles organisent des associations. Elles financent des projets. Elles accompagnent les familles. Elles soutiennent les étudiants. Elles construisent des infrastructures. Elles organisent des cérémonies. Elles investissent dans les territoires. Elles se mobilisent dans les situations de crise. Elles agissent aussi dans la diaspora. La communauté n’est donc pas une invention du débat politique contemporain. Elle constitue déjà une réalité sociale du Cameroun. Le paradoxe est ailleurs. Cette réalité est largement admise dans les pratiques sociales. Elle devient pourtant suspecte lorsqu’elle est introduite dans la réflexion sur l’organisation de l’État, la représentation politique ou la gouvernance du pays.
Il existe là une contradiction qu’il devient difficile d’ignorer. Le Cameroun fonctionne avec des appartenances communautaires puissantes. Il continue pourtant à éprouver des difficultés à les penser politiquement. Cette difficulté nourrit une situation pour le moins singulière. La communauté est mobilisée lorsqu’elle permet de construire des réseaux de solidarité, de soutenir une candidature, de défendre des intérêts économiques ou de renforcer une position sociale. Elle devient subitement dangereuse lorsqu’elle revendique une reconnaissance institutionnelle, une capacité de participation ou une place dans la définition des règles communes. C’est ce paradoxe qu’il faut aujourd’hui mettre sur la table. Il ne s’agit pas de célébrer la communauté. Il ne s’agit pas davantage de l’accuser. Il faut enfin accepter de la regarder comme une réalité sociale et politique du Cameroun.
Une réalité que l’on refuse de nommer
Le problème camerounais n’est pas l’existence des communautés. Il réside dans la manière dont elles sont reconnues, utilisées et gouvernées. La littérature contemporaine sur la communauté invite précisément à sortir d’une conception étroite du phénomène communautaire. La communauté n’est plus seulement un territoire. Elle n’est plus seulement une identité héritée. Elle peut être une relation, une solidarité, une mémoire, une capacité collective, un espace de participation ou une forme d’organisation sociale. Les travaux récents montrent également qu’elle peut devenir un espace de production des savoirs et de l’action collective. Cette évolution est particulièrement importante pour comprendre le Cameroun. Notre société n’est pas seulement composée d’individus juxtaposés sur un même territoire national. Elle est traversée par des histoires, des mémoires, des langues, des cultures, des systèmes de solidarité et des formes d’organisation collective différentes.
La question n’est donc plus de savoir si les communautés existent. Elles existent. La vraie question est de savoir ce que l’État fait de cette réalité. C’est ici que commence le malaise. Le débat public camerounais semble avoir installé une frontière artificielle. Il serait acceptable de parler des communautés lorsqu’il s’agit de culture, de folklore, de patrimoine ou de solidarité. Il deviendrait dangereux d’en parler lorsqu’il s’agit de pouvoir, de représentation, de ressources, de territoire ou de gouvernance. Or cette séparation ne tient pas. Une communauté qui existe socialement produit nécessairement des rapports économiques, politiques et institutionnels. Refuser de voir cette dimension ne la fait pas disparaître. Cela la rend simplement moins visible et souvent plus difficile à réguler. La communauté devient alors un objet de discours implicite. Elle agit sans être véritablement pensée. Elle pèse sans être reconnue. Elle influence sans toujours être institutionnellement assumée.
Le paradoxe de l’instrumentalisation
C’est ici que se situe probablement l’un des angles morts du débat camerounais. Certaines mobilisations communautaires sont dénoncées comme dangereuses lorsqu’elles réclament une reconnaissance politique. Pourtant, les appartenances communautaires peuvent être mobilisées dans de nombreux espaces de pouvoir et de compétition. Elles interviennent dans les stratégies électorales. Elles peuvent influencer les réseaux économiques. Elles structurent certaines solidarités professionnelles. Elles participent aux mécanismes d’accès aux ressources. Elles peuvent peser dans les rapports de représentation. Elles peuvent aussi intervenir dans les conflits autour du foncier et dans les revendications relatives au contrôle des territoires. La communauté devient alors une ressource. Mais cette ressource n’est pas toujours reconnue comme telle. Il se produit une forme de dissociation entre la pratique et le discours. On peut mobiliser la communauté dans l’action.
Il devient plus difficile de reconnaître publiquement qu’elle constitue une composante réelle des rapports sociaux. Cette situation produit une hypocrisie institutionnelle dont il faut avoir le courage de parler. Le problème n’est pas que les Camerounais aient des appartenances communautaires. Le problème apparaît lorsque ces appartenances sont mobilisées à certains moments, puis niées lorsqu’elles demandent à être discutées dans le cadre de la construction de l’État. La question devient alors celle de l’égalité politique. Une communauté peut-elle demander à être reconnue sans être accusée de vouloir détruire la Nation ? Peut-elle demander une meilleure représentation sans être immédiatement renvoyée au tribalisme ? Peut-elle défendre ses intérêts sans être soupçonnée de préparer un repli identitaire ? Peut-elle participer à la définition des politiques publiques sans être considérée comme une menace pour l’unité nationale ? Ces questions méritent d’être posées sans détour.
Le véritable danger n’est peut-être pas la communauté
Il faut ici inverser le raisonnement. Le danger ne réside pas nécessairement dans l’existence des communautés. Il peut résider dans leur instrumentalisation sans règles communes. Une communauté qui ne dispose d’aucun espace légitime de représentation peut chercher d’autres voies pour faire entendre ses intérêts. Une communauté qui ne se sent pas reconnue peut développer des stratégies de contournement. Une communauté qui perçoit une distribution inégale des ressources peut renforcer ses solidarités internes. Le problème apparaît lorsque la communauté devient le seul espace dans lequel les individus pensent pouvoir trouver protection et reconnaissance. C’est à ce moment que le lien national commence à perdre de sa force. Les phénomènes de rejet, de stigmatisation et de défiance entre groupes en donnent une illustration préoccupante. Le vocabulaire social lui-même se fragmente. Des expressions telles que bamiphobie, buluphobie, sawaphobie, betiphobie, etonphobie, bassaphobie, anglophobie, moufouphobie ou guidarphobie circulent désormais dans les conversations publiques et numériques.
Il faut être prudent avec ces catégories. Leur multiplication ne constitue pas, à elle seule, une mesure scientifique de la fragmentation sociale. Elle révèle néanmoins quelque chose de préoccupant. Elle témoigne d’une circulation croissante de récits dans lesquels l’autre communautaire est transformé en problème. La banalisation de ces catégories mérite donc d’être interrogée. Elle dit quelque chose de l’état du lien social. Elle révèle surtout une difficulté à construire un « nous » national suffisamment solide pour contenir la pluralité des « nous » communautaires. Le problème du Cameroun n’est donc pas de savoir comment supprimer les communautés. Cette entreprise serait illusoire. Il est de savoir comment construire une communauté politique nationale capable de reconnaître les communautés qui la composent sans leur permettre de devenir des micro-souverainetés concurrentes.
Le Cameroun a besoin d’un nouveau contrat avec sa diversité
La question communautaire conduit inévitablement à celle de la forme de l’État. C’est précisément là que la proposition du fédéralisme communautaire formulée par Cabral Libii mérite d’être prise au sérieux comme objet de débat, indépendamment de l’adhésion politique que chacun peut lui porter. L’idée n’est pas nouvelle dans son parcours. Elle apparaît dans ses prises de position dès 2019 et 2020, notamment dans le contexte des débats sur la crise anglophone et le Grand Dialogue National. Elle est ensuite développée dans son ouvrage Le Fédéralisme communautaire, publié en 2021. Dans cet ouvrage, il défend alors une organisation fédérale fondée non pas sur une conception strictement ethnique du territoire, mais sur des ensembles communautaires qu’il entend appréhender à partir d’affinités sociologiques, historiques et anthropologiques.
En 2021, il évoque notamment la possibilité de transformer les départements en régions communautaires et de revoir certaines limites territoriales afin de regrouper des populations considérées comme historiquement ou sociologiquement affinitaires. Cette proposition peut être discutée. Elle doit même l’être. Mais elle ne peut plus être évacuée par le seul argument selon lequel parler de communauté reviendrait nécessairement à faire du tribalisme. Le fédéralisme communautaire pose une question beaucoup plus profonde. Comment organiser politiquement un État dont la société est structurellement plurielle ? Cette question dépasse donc Cabral Libii. Elle concerne le Cameroun.
De la négation de la diversité à sa mise en institution
Le problème camerounais pourrait être formulé autrement. Comment transformer la diversité sociale en ressource institutionnelle plutôt qu’en facteur de compétition permanente ? Une réponse possible consiste à considérer que la reconnaissance institutionnelle des communautés ne signifie pas leur souveraineté. Reconnaître n’est pas séparer. Reconnaître n’est pas exclure. Reconnaître n’est pas créer des frontières étanches entre les Camerounais. Reconnaître signifie donner une existence politique à une réalité sociale déjà présente. C’est ici que la notion de reconnaissance devient décisive. Une démocratie véritable ne peut pas seulement reconnaître des individus abstraits. Elle doit aussi être capable de prendre en compte les conditions sociales concrètes dans lesquelles ces individus vivent, s’organisent et construisent leurs appartenances.
La question devient alors celle de la représentation. Qui parle au nom de qui ? Selon quelles règles ? Avec quelle légitimité ? Dans quelles institutions ? Pour quelles ressources ? Avec quelles garanties pour les minorités ? Ces interrogations conduisent à repenser la relation entre communauté, citoyenneté et État. Le citoyen ne disparaît pas derrière la communauté. Il ne devrait pas non plus être contraint de choisir entre son appartenance communautaire et son appartenance nationale. La véritable ambition devrait être de construire un système dans lequel l’appartenance communautaire puisse exister à l’intérieur d’une citoyenneté commune. C’est précisément ce qui permettrait de passer d’une politique de la méfiance à une politique de la reconnaissance.
Quand toutes les communautés s’éveilleront
« Quand toutes les communautés camerounaises s’éveilleront et se réveilleront, le fédéralisme communautaire s’imposera seul au Cameroun ». Cette affirmation n’est pas une prédiction électorale. Elle doit être comprise comme une hypothèse sociopolitique. Elle signifie que la reconnaissance de la communauté ne peut rester le privilège de ceux qui savent déjà mobiliser leur appartenance comme une ressource politique, économique ou sociale. Si la communauté est une réalité légitime pour les uns, elle doit l’être pour les autres. Si une communauté peut s’organiser pour défendre ses intérêts, les autres doivent pouvoir le faire dans le respect des mêmes règles. Si certaines communautés peuvent développer des projets collectifs, les autres ne devraient pas être sommées de rester dans une citoyenneté abstraite qui les prive des mêmes capacités d’organisation. Le véritable enjeu est donc l’égalité de reconnaissance.
Le réveil communautaire dont il est question ici ne doit pas être compris comme une invitation à la confrontation entre groupes. Il signifie plutôt la fin d’une situation dans laquelle certaines appartenances seraient politiquement audibles alors que d’autres devraient rester silencieuses. Une telle évolution obligerait toutes les communautés à se poser les mêmes questions. Que voulons-nous construire ensemble ? Quels intérêts sommes-nous prêts à partager ? Quelles ressources devons-nous mutualiser ? Quelles règles devons-nous accepter ? Quelle place voulons-nous accorder aux autres ? C’est peut-être là que le fédéralisme communautaire pourrait être soumis à sa véritable épreuve. Il ne devrait pas être jugé uniquement sur la peur du communautarisme. Il devrait être confronté à sa capacité à transformer la pluralité en mécanisme de coexistence politique.
Repenser le vivre-ensemble
Le Cameroun ne manque pas de discours sur le vivre-ensemble. Il manque peut-être d’une architecture politique capable de donner à ce vivre-ensemble une réalité institutionnelle. Le vivre-ensemble ne peut pas être uniquement une injonction morale adressée aux citoyens. Il doit être produit par des institutions. Une société diverse ne devient pas cohésive parce qu’on lui demande de s’aimer. Elle le devient lorsque ses membres disposent de mécanismes crédibles de reconnaissance, de représentation, de participation et de redistribution. La cohésion nationale n’est donc pas l’effacement des différences. Elle est la capacité à organiser les différences. C’est ici que la réflexion sur la communauté rejoint les travaux contemporains sur la production du lien social.
La communauté ne doit plus être pensée seulement comme une appartenance. Elle peut être comprise comme une capacité à produire du lien, des savoirs, des normes, des ressources et de l’action collective. Cette conception ouvre une perspective nouvelle pour le Cameroun. Elle permet de considérer les communautés comme des espaces d’apprentissage politique. Les individus y apprennent à discuter. Ils y construisent des solidarités. Ils y expérimentent des formes de responsabilité. Ils peuvent y développer une capacité à agir ensemble. La démocratie elle-même pourrait être pensée à partir de cette capacité. Une démocratie apprenante ne se construit pas seulement dans les institutions nationales. Elle se construit aussi dans les espaces sociaux où les citoyens apprennent à vivre avec leurs différences. La communauté peut être l’un de ces espaces.
La question n’est plus de savoir si nous sommes communautaires
Le Cameroun doit sortir d’un faux débat. Nous ne sommes pas en train de devenir communautaires. Nous le sommes déjà. La question est de savoir si cette réalité sera laissée aux stratégies informelles de pouvoir ou si elle sera progressivement inscrite dans un cadre institutionnel capable de protéger l’intérêt général. Le refus de parler de communauté ne supprime pas les appartenances communautaires. Il peut simplement laisser celles-ci fonctionner dans des espaces moins transparents. C’est précisément cette situation qui favorise les soupçons. Lorsque la représentation n’est pas discutée publiquement, elle devient objet de rumeurs. Lorsque la redistribution n’est pas transparente, elle devient objet de ressentiment. Lorsque les équilibres territoriaux ne sont pas explicités, ils deviennent objet de contestation. Lorsque les communautés ne disposent pas d’espaces légitimes de participation, elles cherchent d’autres espaces pour faire entendre leurs revendications. La question communautaire revient alors par la fenêtre parce qu’on a refusé de lui ouvrir la porte.
Le Cameroun devant un choix historique
Le débat qui s’ouvre dépasse finalement la seule proposition du fédéralisme communautaire. Il concerne la capacité du Cameroun à repenser son pacte social. La forme actuelle de l’État doit-elle être considérée comme définitive ? La décentralisation suffit-elle à répondre à la profondeur des réalités sociologiques du pays ? Les régions administratives correspondent-elles toujours aux formes sociales à partir desquelles les populations se représentent elles-mêmes ? La démocratie peut-elle continuer à fonctionner durablement en laissant largement hors du champ institutionnel les formes concrètes d’organisation du social ?
Ces questions sont trop importantes pour être abandonnées aux seules querelles partisanes. Elles méritent une discussion nationale. Le fédéralisme communautaire doit pouvoir être discuté sans être immédiatement assimilé au tribalisme. Ses promoteurs doivent également accepter que ses présupposés, ses risques, ses limites et ses effets possibles soient examinés avec la même rigueur. Le débat gagnerait ainsi en maturité. Le Cameroun pourrait enfin passer d’une logique de suspicion à une logique d’examen. Il ne s’agirait pas d’adopter mécaniquement un modèle. Il s’agirait de penser. Penser la communauté. Penser le territoire. Penser la représentation. Penser la citoyenneté. Penser l’État. Penser enfin le lien entre ces différentes dimensions.
Percer l’abcès
Le moment est peut-être venu de percer l’abcès. Pas pour opposer les communautés. Pas pour organiser une compétition entre communautés. Pas pour distribuer des certificats de légitimité communautaire. Il faut percer l’abcès pour comprendre pourquoi une société aussi profondément plurielle continue à éprouver autant de difficultés à transformer sa diversité en ressource politique. Le Cameroun ne pourra pas éternellement demander aux communautés de rester invisibles tout en utilisant leurs appartenances lorsqu’elles servent certaines stratégies de pouvoir. Il faudra bien un jour assumer ce que nous sommes. Une société plurielle. Une société de communautés. Une société d’individus qui appartiennent à plusieurs mondes à la fois. Une société qui doit apprendre à faire de cette pluralité non pas une menace, mais une architecture de coexistence. C’est peut-être là que se situe le véritable enjeu du fédéralisme communautaire.
Non pas diviser le Cameroun. Mais chercher une forme d’État capable de mieux reconnaître ceux qui le composent. Non pas affaiblir la Nation. Mais donner au sentiment national des bases sociales plus solides. Non pas enfermer les Camerounais dans leurs communautés. Mais permettre aux communautés de participer à la construction d’un Cameroun qui leur appartienne véritablement à toutes. La question mérite désormais d’être posée publiquement. Et si le problème du Cameroun n’était pas d’avoir trop de communautés, mais de n’avoir jamais véritablement appris à gouverner sa diversité communautaire ? C’est peut-être à partir de cette question que pourrait commencer un autre débat sur l’État. Un débat sur la reconnaissance. Un débat sur la représentation. Un débat sur la démocratie. Un débat, surtout, sur les conditions d’un nouveau vivre-ensemble camerounais.
*PhD
Anthropologue-Consultant



