Extrême-Nord : Une journée avec des blessés de guerre

Dans cette région, les attaques armées sporadiques attribuées à la secte terroriste Boko haram continuent de faucher des vies. À l’hôpital de district de Mora, deux à trois blessés par balle affluent chaque jour. Entre des prises en charge médicales colossales, les défis d’approvisionnement en sang et les traumatismes psychologiques, le personnel soignant et les victimes racontent le calvaire infligé par une guerre qui dure depuis plus de dix ans.

Guy Martial Tchinda, de retour de l’Extrême-Nord

Une salle d’hospitalisation de l’hôpital de district de Mora

18 août 2026. Sanda Waziri, village situé à 11 kilomètres de Kolofata, département du Mayo-Sava, région de l’Extrême-Nord, est attaqué en pleine nuit par des hommes armés. Dans la nuit noire, les armes crépitent, les populations s’affolent et courent dans tous les sens. C’est la panique totale. J. Amadou, 42 ans, dort paisiblement lorsqu’il est soudainement réveillé par des coups de feu.

 

Malgré sa mobilité réduite par son handicap, il tente de sortir. Mais son destin bascule en quelques secondes. L’homme est atteint à sa porte par des balles. Il s’écroule, impossible de se mouvoir. A deux doigts de la mort, l’homme regarde, impuissant, ceux qui le peuvent, s’enfuir. Au passage, un voisin l’attrape par les bras, et le traîne au sol pour le mettre à l’abri avant de se sauver. «Plus tard dans la nuit, lorsque le calme est revenu au village, le comité de vigilance, m’ayant repéré, m’a transporté dans un centre de santé à Kérawa où j’ai reçu les premiers soins avant d’être transféré à l’hôpital de district de Mora pour la suite de la prise en charge », se souvient-il.

Nous le retrouvons le 16 septembre 2026 dans cette formation sanitaire, près d’un mois après son admission. Il a été pris en charge gratuitement, grâce au soutien de Médecins sans frontières (Msf). Dans la salle des urgences post-opératoires de l’hôpital de district de Mora où il poursuit ses soins, il n’est pas le seul à porter dans sa chair les séquelles des attaques armées sporadiques perpétrées assez régulièrement dans certaines localités de l’Extrême-Nord par la secte terroriste Boko haram, et d’autres parties du pays par d’autres groupes armés. On y dénombre plusieurs autres blessés par balles, tout comme dans la salle d’à côté, réservée aux femmes et aux enfants.

 

Parmi ces blessés de guerre, Mohamed, 40 ans. Ce natif de Gouzoudou, un village situé à une vingtaine de kilomètres de Kolofata, a pris trois balles. Une à l’épaule gauche, une autre au niveau du muscle trapèze droit et une troisième qui a traversé juste en dessous du mamelon droit pour ressorti par le dos. « Ce matin-là, j’allais dans mon champ d’oignons pour quelques travaux. Subitement, j’ai vu deux personnes surgir de nulle part puis une troisième. Ils ont commencé à me frapper », raconte-t-il.

 

Ce dernier ne se laisse pas faire et engage une bagarre contre ses bourreaux. « Par la suite, je me suis rendu compte que le nombre d’assaillants ne cessait d’augmenter. J’étais seul face à une dizaine de personnes armées. Dès que les autres sont sortis de leurs cachettes, l’un d’eux m’a tiré dessus à trois reprises », se souvient-il.

 

Mohamed, inconscient, est alors laissé pour mort, avant d’être secouru plus tard par des frères du village qui l’emmènent d’urgence à l’hôpital de district de Mora, après un bref passage à l’hôpital de district de Kolofata. « Je suis fier d’être en vie et je remercie Msf de m’avoir pris en charge gratuitement. Ce traitement est coûteux. Je n’aurais pas pu le payer », reconnaît celui dont le personnel de santé évalue la prise en charge à plus de 1,5 million Fcfa.

Deux ou trois blessés par jour

À l’instar de ces « miraculés », de nombreuses personnes continuent de payer le lourd tribut des attaques de Boko haram qui persistent depuis plus de dix ans. Le flux quotidien de blessés reçus à l’hôpital de district de Mora en dit long. « Les blessés de guerre sont généralement des blessés par balle, par arme à feu. Nous les recevons au compte-gouttes, généralement à raison de deux à trois blessés par jour. Ça ne fait pas beaucoup de bruit parce que ce n’est plus l’époque des kamikazes. Avant, quand il y avait des kamikazes, il y avait beaucoup de tapages autour », explique le directeur de l’hôpital.

Face à cet afflux de patients, les autorités sanitaires, dont le délégué régional de la Santé publique de l’Extrême-Nord, Dr Hamadou Bava, classent parmi les défis du moment, la construction d’un nouveau bloc opératoire et de nouvelles infrastructures pour l’extension du service des urgences. 

 

La prise en charge des blessés de guerre impose en effet une logistique et des moyens colossaux.  « La prise en charge des blessés de guerre coûte extrêmement cher et nécessite d’énormes moyens. Ici, Msf ne lésine pas sur les moyens pour prendre en charge un patient. Dès qu’un patient entre dans les critères d’inclusion, Msf le prend totalement en charge y compris les repas. Ainsi, nous avons vu des patients bénéficier de prises en charge s’élevant à plus de 3 millions Fcfa pour une seule personne », rapporte le directeur de l’hôpital, Dr Abali Malloum.

À noter qu’entre janvier et août 2026, l’hôpital de district de Mora a réalisé 556 interventions chirurgicales avec l’appui de Msf, bien que ces statistiques ne précisent pas la part spécifique des blessés de guerre. En 2025, ce sont plus de 1800 interventions qui ont été réalisées dans cette formation sanitaire.

Ces soins, ajoute le directeur, nécessitent en plus de transfusions sanguines pouvant aller jusqu’à 10 poches de sang par patient. Malheureusement, la formation sanitaire n’échappe pas à la réalité du pays marquée par la rareté de ce précieux liquide. Et pour y faire face, « nous organisons des campagnes de dons de sang. Nous disposons déjà d’une liste de bénévoles et nous avons mis en place toute une stratégie ainsi qu’un comité de transfusion sanguine et un comité de don de sang au niveau de la structure, toujours en collaboration avec le partenaire Msf, afin de faire vivre la banque de sang de l’hôpital de district de Mora », développe le directeur de l’hôpital.

Le défi de la réinsertion 

Au-delà des soins somatiques et chirurgicaux, la prise en charge globale de ces patients intègre une dimension psychologique essentielle. Au sein de l’hôpital, un service de santé mentale est ainsi mobilisé pour accompagner ces victimes face aux traumatismes profonds engendrés par la guerre. Car si les corps finissent par se remettre sur pied grâce à un appui de Médecins sans frontières dont le retrait n’est pas encore à l’ordre du jour, leur réinsertion sociale et économique au sein de communautés fragilisées demeure un défi.

L’hôpital de district de Mora est appuyé par Msf dans la prise en charge de ces urgences depuis une dizaine d’années. L’organisation humanitaire y évalue aujourd’hui son bilan comme satisfaisant. « L’appui de Msf au niveau de l’hôpital de district de Mora concerne beaucoup plus la prise en charge des urgences et la chirurgie. Nous avons contribué à mettre en place un service chirurgical capable de prendre en charge tous les cas d’urgence au niveau de Mora. De plus, face aux urgences épidémiques, le bilan est vraiment très satisfaisant : comme vous le voyez, Msf est toujours présent pour soutenir le ministère lors de chaque épidémie », détaille Aboubakar Sow, coordonnateur de Msf Suisse, projet de Mora.

Conscient de cette dépendance vitale, le personnel et les autorités sanitaires gardent un œil avisé sur l’avenir. Si ce partenaire de poids venait un jour à se retirer, ils estiment impératif que cette transition se fasse de manière progressive afin de permettre au système de santé local d’anticiper, de s’adapter et de prendre le relais sans rupture pour les populations.