Par Cyril Essissima

5 ans que le gouvernement Dion Ngute est en place. Quel bilan faites-vous du leadership du Premier ministre, à la lumière des différentes crises qu’il a gérées jusqu’ici ?
Il faut d’emblée reconnaître que depuis la mise en place du gouvernement Joseph Dion Ngute le 04 janvier 2019 jusqu’à ce jour, plusieurs crises sociopolitiques ont quelque peu ébranlé le Cameroun. Le bilan que je puis faire du leadership du Premier ministre quant à la gestion de ces différentes crises est mitigé. Si le Premier ministre Dion Ngute a quelque peu brillé par son absence sur un certain nombre de dossiers inscrits dans l’agenda institutionnel, force est de relever que sur d’autres, il s’y est pleinement impliqué même si les résultats n’ont pas correspondu aux attentes des camerounais.
En ce qui concerne la gestion des crises Covid 19 et OTS, les actions du Premier ministre Dion Ngute n’ont pratiquement pas été perceptibles. Tout s’est passé comme si cet acteur central du système politico-administratif camerounais fut mis en retrait du dispositif institutionnel de résolution de ces crises majeures au profit du secrétariat général de la Présidence de la République. Les « hautes instructions » ont quelque peu rendu amorphe l’action de celui-là qui est pourtant censé diriger l’action gouvernementale. Autrement dit, dans le cadre de la gestion du mouvement OTS, le leadership du Premier ministre fut « ébranlé » par la trop forte immixtion de la Présidence de la République dans ce dossier.
La création d’une « Task force » logée à la Présidence de la République et censée apporter une réponse à la crise liée au COVID 19 a pratiquement « dépouillé » le chef du gouvernement des prérogatives que lui confère la constitution sur l’action gouvernementale.
En ce qui concerne la gestion de la crise dite « anglophone », on a plutôt eu affaire à une Premier ministre en « action » même si les résultats obtenus ont été très en deçà de ceux escomptés par les camerounais.
Faut-il peut-être rappeler que quelques jours seulement après sa nomination au poste de chef du gouvernement, M. Dion Ngute a effectué une descente dans la région du Nord-Ouest et entamé une communication de proximité avec les dignitaires de ladite région dans un contexte où l’ordre gouvernant était réfractaire à l’idée d’un dialogue sur la forme de l’Etat. Il avait d’ailleurs tenu des propos assez réconciliateurs et rassembleurs au cours de cette tournée effectuée en prélude à la tenue du Grand Dialogue National à savoir : « le chef de l’Etat m’a chargé de venir vous dire qu’on peut discuter de tout ». Une autre descente a été effectuée le 5 octobre 2021 dans les deux régions du Nord-ouest et du Sud-ouest par le même acteur en guise d’une évaluation des résultats du Grand Dialogue National. Rappelons aussi que M. Dion Ngute fut l’acteur principal et central tant dans l’organisation que dans la tenue des assises dudit dialogue. Faut-il enfin de compte rappeler la récente sortie du chef du gouvernement au sujet du problème lié aux ordures qui envahissent la ville de Yaoundé et au visage hideux que présente ladite ville en « pointant du doigt » les Ministères concernés par cette situation.
À votre avis, le maintien de ce gouvernement mis en place après la présidentielle d’octobre 2018, s’expliquerait-t-il par ses bons résultats, la confiance du président de la République ou alors il s’agit simplement de l’immobilisme institutionnel ?
Deux raisons majeures peuvent justifier le maintien du gouvernement mis en place après la tenue de l’élection présidentielle de 2018. D’abord la relance imminente de l’opération dite « épervier » par le chef de l’Etat. Il convient de relever à cet effet que plusieurs membres du gouvernement Dion Ngute sont explicitement cités dans des affaires liées aux malversations financières relativement à la gestion des fonds liés au covid 19 et à l’organisation de la CAN (entre autres). Le président de la République souhaiterait voir un peu plus « clair » sur cette situation avant de procéder à un quelconque remaniement ministériel. Si certains ministres doivent être épinglés, il serait bon de les maintenir à leurs postes jusqu’à leur arrestation. Les décharger de leur fonction avant la relance d’une telle opération, serait encore donner la possibilité à ces derniers de s’« évader », de fuir, de sortir du territoire et donc d’échapper aux mailles de la justice camerounaise.
Ensuite, le maintien du gouvernement peut se justifier par le désir pour le chef de l’Etat de faire avec les mêmes, de faire avec ceux à qui il accorde une certaine confiance. La plupart des membres du gouvernement actuel sont des vieilles connaissances du président de la République avec lesquelles il a eu à cheminer sur le plan politico-administratif. Un bon dirigeant, c’est aussi celui qui sait s’entourer des hommes de confiance et non pas seulement des hommes de résultats.
Est-ce que la mobilité des postes dans l’administration constitue un instrument de bonne gouvernance ?
La mobilité des postes dans l’administration n’est pas forcément un instrument de bonne gouvernance. En fait tout dépend de comment s’effectue cette mobilité, de l’acteur qui l’effectue et de l’objectif recherché. S’il faut procéder à la mobilité administrative et même gouvernementale juste pour récompenser les copains du quartier alors elle ne servira à rien puisque l’objectif recherché se situe à la lisière des préoccupations managériales et d’efficacité administrative. De même, si dans le cadre de la mobilité administrative, on procède au remplacement d’un acteur politico-administratif par un acteur de la même carrure, de la même stature, de la même posture et de la même épaisseur qui lui, alors vous comprenez tout de suite qu’on n’aura pas avancé. Bref, s’il faut procéder à la rotation administrative juste pour le plaisir de l’effectuer, elle ne servira à rien.
La mobilité des postes dans l’administration peut plutôt être un gage d’efficacité gouvernementale et ceci dans deux cas. Premièrement lorsque la mobilité est mue ou motivée par un souci de quête d’efficience et d’efficacité administrative. Le remplacement de A par B peut dans ce cas être perçu comme un mécanisme de redynamisation de l’action politico-administrative un peu comme un coach procède au remplacement d’un joueur épuisé par un autre ayant pratiquement le même profil que lui lors d’un match de football. Deuxièmement, lorsque la mobilité est motivée par un souci de créer un climat de « concurrence » au sein de l’appareil politico-administratif. Si A sait qu’il sera remplacé par B au terme de deux années passées à la tête d’un poste, alors A fournira le meilleur de lui-même pour que les prestations de B ne soient pas comparables aux siennes. De même, B donnera le meilleur de lui-même pour être à la hauteur de A.
La dernière fois que le président de la République a tenu un conseil des ministres remonte au 16 janvier 2019. Est-ce un problème en soi, et si oui, quelles conséquences dans le suivi de l’action gouvernement ?
Le dernier conseil de ministres présidé par le président de la République date effectivement du 16 janvier 2019. Je pense que pour un pays comme le Cameroun qui se veut être émergent à l’horizon 2035, cette situation constitue un sérieux problème. Le conseil ministériel est le lieu où sont posés les jalons d’une coordination politico-administrative positive entre les différentes instances administratives gouvernementales. Il apparaît ainsi comme gage incontournable pour une action publique gouvernementale rationnelle, efficace et efficiente.
Ainsi, la non-tenue d’un conseil ministériel depuis des lustres au Cameroun peut entraîner deux conséquences majeures. Premièrement, une action publique gouvernementale marquée par ce qu’on appelle en science administrative un « incrémentalisme disjoint », c’est-à-dire cette espèce d’immobilisme de l’action gouvernementale dans le cadre du suivi, de l’exécution et de la maturation de certain projet tout simplement parce que la voix du chef ne se fait pas entendre et les exécutants refusent de se mettre en action. Deuxièmement, le manque d’une coordination positive puisque les feuilles de route ne sont pas suivies et les risques d’empiètements administratifs seront élevés malgré la tenue des conseils de cabinet qui ne valent pas les conseils de ministres.



