Sylvie Jacqueline Ndongmo : Les femmes sont encore sous-représentées dans les espaces où se prennent les décisions

Réélue à la présidence de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté, en anglais WILPF, avec 78,41% des suffrages contre 68,38% lors de sa première élection en 2022, la Camerounaise pense que cette progression témoigne non seulement de la confiance accordée à son leadership, mais aussi de la reconnaissance du travail accompli collectivement au cours des quatre dernières années. Dans l’interview ci-dessous, elle soutient que les femmes africaines ont toute leur place dans la conduite des grandes organisations internationales et dans les débats mondiaux sur la paix, la justice et l’égalité.  

Jean De Dieu Bidias

Mme la présidente, quelles sont vos impressions suite à cette réélection ?

Je ressens une profonde émotion et une immense gratitude. Cette réélection est une marque de confiance que je reçois avec humilité et responsabilité. Les membres de WILPF, venus des différentes régions du monde, ont choisi de renouveler leur confiance en ma vision et en notre travail collectif. Je suis particulièrement touchée par le fait d’avoir été réélue avec 78,41% des suffrages, contre 68,38 % lors de ma première élection en 2022. Cette progression témoigne non seulement de la confiance accordée à mon leadership, mais aussi de la reconnaissance du travail accompli collectivement au cours des quatre dernières années. Cette réélection envoie également un message fort : les femmes africaines ont toute leur place dans la conduite des grandes organisations internationales et dans les débats mondiaux sur la paix, la justice et l’égalité. 

Je suis également profondément honorée d’avoir été soutenue et nominée par des sections issues de plusieurs régions du monde, notamment d’Europe, d’Afrique et du Moyen-Orient. Dans un contexte international souvent marqué par les divisions, ce soutien transrégional est un signal fort. Il démontre que notre mouvement demeure capable de construire des ponts entre les peuples, les cultures et les générations. Pour moi, cette victoire est aussi celle du Cameroun et de l’Afrique. Elle montre qu’un leadership africain peut contribuer à orienter les débats mondiaux sur la paix, la justice et l’égalité. Je l’accueille avec l’engagement de continuer à servir le mouvement, à renforcer l’unité et à porter encore plus haut la vision d’une paix juste et durable.

 Qu’est-ce qui vous a motivée à briguer un nouveau mandat à la tête de WILPF ?

J’ai accepté de me représenter parce que je suis convaincue que le travail engagé doit être consolidé. Lorsque j’ai pris mes fonctions en 2022, nous traversions une période particulièrement complexe, marquée à la fois par des crises mondiales et des défis internes à notre organisation. Nous avons dès lors entrepris des réformes importantes, renforcé nos mécanismes de gouvernance, amélioré le dialogue interne et posé les bases d’une culture organisationnelle davantage fondée sur l’intégrité, la responsabilité et les soins personnels et collectifs. Aujourd’hui, je souhaite poursuivre cette dynamique afin de construire une organisation plus forte, plus inclusive, plus connectée aux valeurs des mères fondatrices, plus intergénérationnelle et plus proche de ses membres. Je considère cette réélection non comme une récompense pour le passé, mais comme une responsabilité pour l’avenir.

Quels sont les chantiers prioritaires pour ce nouveau mandat qui commence ?

Nous avons cinq grandes priorités. Les quatre prochaines années seront celles de la consolidation des acquis, du renouvellement générationnel et du renforcement de notre influence politique mondiale. La première est de renforcer davantage l’engagement des membres. WILPF est avant tout un mouvement fondé sur les membres et sa force repose sur leur participation active. La deuxième consiste à consolider notre gouvernance et notre culture organisationnelle en plaçant davantage le soin, le dialogue, la redevabilité et la responsabilité collective au cœur de nos pratiques. 

La troisième est d’assurer la stabilité financière et institutionnelle de notre organisation afin de garantir sa pérennité dans un contexte de crise financière globale. La quatrième est de renforcer le leadership intergénérationnel. Les jeunes membres, artisanes de paix, ne représentent pas seulement l’avenir de WILPF ; elles en sont déjà le présent. Nous devons continuer à investir dans leur leadership et leur donner toute leur place. Enfin, nous voulons amplifier notre plaidoyer mondial pour une paix féministe capable de répondre aux défis de la militarisation, des conflits armés, des injustices économiques et de la crise climatique.

 Quel bilan tirez-vous de votre premier mandat et qu’est-ce que vous voulez faire différemment cette fois ?

Mon premier mandat m’a appris que le leadership féministe ne consiste pas uniquement à prendre des décisions. Il consiste aussi à écouter, à créer des espaces de dialogue et à maintenir l’unité même dans les moments difficiles. Je suis fière que nous ayons réussi à traverser une période très complexe sans renoncer à nos valeurs. Nous avons renforcé nos pratiques de gouvernance, adopté de nouveaux mécanismes d’intégrité et développé davantage d’espaces d’échanges entre les différentes composantes du mouvement. Mais, il reste encore beaucoup à faire. Pour ce nouveau mandat, je souhaite consacrer davantage d’énergie au rapprochement avec les sections, au renforcement des synergies, au développement des campagnes politiques internationales et au renforcement des liens entre les différentes régions du monde.

Aujourd’hui en 2026, avec les conflits qui se multiplient, quel rôle concret les femmes doivent-elles jouer dans les processus de paix ?

Les femmes doivent être reconnues comme des actrices à part entière et non seulement comme des victimes des conflits. Depuis plus de vingt-cinq ans, la Résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies et l’agenda femmes, paix et sécurité affirment que la participation pleine, égale et significative des femmes est essentielle à la prévention des conflits, aux négociations de paix, à la reconstruction et à la consolidation d’une paix durable. Les femmes jouent déjà un rôle déterminant dans la médiation, la prévention des violences, la réconciliation et la reconstruction des communautés. Pourtant, elles demeurent encore largement sous-représentées dans les espaces où se prennent les décisions.

Or, les données internationales sont sans équivoque : lorsque les femmes participent de manière significative aux processus de paix, les accords ont jusqu’à 35% plus de chances de durer au moins 15 ans. Selon les données des Nations unies, les femmes ne représentaient encore qu’environ 10% des négociateurs de paix dans le monde en 2023. La mise en œuvre effective de la Résolution 1325 et de l’Agenda femmes, paix et sécurité n’est donc pas seulement une question de droits des femmes ; c’est une condition indispensable pour construire des sociétés plus justes, plus inclusives et une paix plus durable.

Comment WILPF compte peser sur les grandes décisions géopolitiques actuelles ?

Notre force réside dans notre capacité à relier le local et le global. Depuis plus d’un siècle, WILPF agit comme un pont entre les communautés affectées par les conflits et les espaces où se prennent les décisions internationales. Grâce à notre présence dans de nombreux pays et à notre statut consultatif auprès des Nations Unies, nous portons les réalités, les préoccupations et les recommandations des populations directement auprès des instances internationales, notamment aux Nations unies, au Conseil des droits de l’homme et dans les différents fora consacrés à la paix et à la sécurité. 

Notre approche repose sur une conviction forte : une paix durable ne peut être obtenue par la militarisation, mais par la justice, les droits humains, l’égalité et la sécurité humaine. C’est pourquoi nous continuerons à dénoncer les logiques de guerre, la course aux armements et l’augmentation des dépenses militaires qui détournent des ressources essentielles des besoins sociaux, du développement et de l’action climatique. Dans un monde où les dépenses militaires atteignent des niveaux records, WILPF continuera à rappeler qu’aucune paix durable ne peut être construite par les armes.

 Nous poursuivrons également notre plaidoyer en faveur du désarmement, de la prévention des conflits, de la protection des défenseures des droits humains et de la mise en œuvre effective de l’Agenda Femmes, Paix et Sécurité, notamment de la Résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies. Face aux crises actuelles, qu’il s’agisse des conflits armés, des inégalités croissantes, des déplacements forcés ou de la crise climatique, WILPF continuera à promouvoir une vision féministe de la paix qui s’attaque aux causes profondes des violences plutôt qu’à leurs seules conséquences. Notre influence ne se mesure pas uniquement à notre présence dans les espaces diplomatiques. 

Elle se mesure aussi à notre capacité à mobiliser les citoyennes et citoyens, à renforcer les mouvements de paix et à construire des alliances capables de transformer les politiques publiques aux niveaux locaux, national, régional et international.

En tant qu’Africaine et Camerounaise à la tête de WILPF, comment comptez-vous renforcer la voix du continent dans les instances internationales ?

L’Afrique est trop souvent racontée à travers ses crises. Pourtant, elle est aussi un continent de solutions, de résilience et de leadership. Chaque jour, des femmes africaines construisent la paix dans leurs communautés, préviennent les conflits et défendent les droits humains. Au Cameroun, des initiatives portées par WILPF Cameroon comme la Salle de Veille et d’Alerte des Femmes et des Jeunes, la Clinique d’assistance juridique et Judiciaire, le programme de renforcement économique et social des personnes déplacées internes et des communautés hôtes, ainsi que le réseau des Jeunes Influenceurs Web pour la Paix, montrent que des solutions innovantes existent et méritent d’influencer davantage les politiques internationales.

 Je souhaite également renforcer la participation des femmes et des jeunes Africains dans les espaces de décision mondiaux. En tant que Présidente internationale de WILPF, j’ai fait du leadership des jeunes une priorité. Le renforcement du réseau Young WILPF a notamment permis à une jeune Camerounaise d’être élue co-coordonnatrice du réseau au niveau international, ainsi qu’à plusieurs jeunes Camerounais et jeunes d’autres pays de représenter leurs communautés dans des espaces internationaux. J’ai également contribué à la création et au renforcement des sections WILPF dans plusieurs pays et soutenu de nombreuses femmes dont l’engagement et le leadership leur ont permis d’accéder à des espaces de décision et de représentation aux niveaux régional et international. L’Afrique ne doit plus seulement être présente dans les discussions internationales ; elle doit contribuer à les orienter.

Quels sont les défis spécifiques des femmes bâtisseuses de paix en Afrique centrale aujourd’hui ?

Les femmes de notre région interviennent souvent dans des contextes marqués par les conflits armés, les déplacements forcés, les tensions politiques, les crises humanitaires et les restrictions de l’espace civique. Malgré cela, elles continuent d’agir. Parmi les principaux défis figurent encore l’accès aux ressources, à la protection et à la reconnaissance. Nous constatons également des défis structurels liés à l’accès à l’énergie, à l’électricité et à Internet. Dans de nombreuses communautés africaines, ces limitations réduisent l’accès à l’information, aux formations, aux financements et aux espaces de décision, ce qui freine la participation pleine et effective des femmes aux processus de paix et de gouvernance. Nous devons investir davantage dans leur sécurité, leur leadership et leurs capacités d’action.