Stéphane Rabut: L’IA est un outil



Formateur IA, journaliste et enseignant, il présente la place de l’intelligence artificielle dans la pratique du journalisme, au terme de la formation sur cette thématique coorganisée par l’Ecole supérieure de journalisme de Lille et l’ambassade de France au Cameroun, en fin novembre dernier à Yaoundé.


Par Lorine Claudia Agnang

Au terme de la formation sur la compréhension et l’usage dans le journalisme d’investigation, nous réalisons véritablement qu’il y a d’infinies possibilités aujourd’hui pour un journaliste qui travaille avec l’intelligence artificielle…


Absolument. Un journaliste qui était tout seul avant était limité avec son carnet et son crayon. Après, on a eu l’appareil photo qui permettait déjà de faire du texte et de l’image. On est dans une progression des techniques. Le journalisme a toujours suivi le progrès technique : l’apparition de l’imprimerie, de la photo, de la radio, de la télé. Là, l’IA, c’est un plus. L’avantage, c’est que le journaliste qui était seul et très limité techniquement peut maintenant, avec un ordinateur et une connexion Internet, se démultiplier. Il n’est plus obligé de se cantonner dans son seul média. Un journaliste de presse écrite peut commencer à faire de l’audio, de la radio, penser vidéo. Son imagination est son seul frein, avec bien sûr le respect de la déontologie et de la ligne éditoriale de son titre.


Si le journaliste doit se diversifier, que deviennent les métiers connexes : monteurs, photographes, éditeurs ?


Je peux répondre sur les monteurs, les photographes. En France, les photographes de presse sont une espèce en voie d’extinction, non pas parce qu’ils ne sont pas bons, mais il y a deux facteurs. D’abord, les dirigeants de médias ont vu l’arrivée de la photo numérique comme une réduction de coût. Un photographe, c’est un poste. Quand un journaliste peut faire la photo de la conférence de presse avec son smartphone, ça coûte moins cher. Ensuite, il y a l’évolution de la technologie. Avant, la photo était une compétence technique pointue. Pareil pour le monteur. Maintenant, c’est terminé. Mon fils de 5 ans, si je lui donne mon smartphone, est capable de faire une photo bien exposée. Elle ne sera pas forcément bien cadrée, mais elle sera bien exposée. La compétence technique disparaît. Ce qui reste, c’est la compétence visuelle, le sens de l’information, le sens du visuel. Nos métiers se transforment. Même un journaliste de presse écrite, dont la compétence première est d’écrire, voit que l’IA écrit mieux qu’un être humain. ChatGPT, par exemple, a été meilleur qu’un prix Goncourt. La force du journaliste, c’est ce qu’il y a avant : aller à la rencontre des gens, collecter les informations, avoir la vision des histoires à raconter, plus que l’exécution même de son métier.


Nous avons un rôle d’intérêt général. On est là pour informer le public de ce qui se passe autour de lui, l’aider à comprendre un monde qui change. Et on doit être super carré par rapport à notre déontologie. Proposer une vision de l’information qui n’est pas de la communication, pas de la désinformation, où on ne se fait pas instrumentaliser. Ça nous demande d’être encore meilleurs en tant que journalistes, parce qu’il y a des influenceurs, tout un tas de personnes qui n’auront pas les mêmes scrupules. On doit être le phare dans la nuit pour montrer à notre audience que le bon traitement de l’information, c’est chez nous.


Au Cameroun, certains journalistes demeurent attachés au journalisme pur.  Ils estiment qu’utiliser l’IA pour peaufiner un angle ou rédiger un texte, ça va manquer d’émotions du terrain. Est-ce qu’utiliser l’IA ne trahit pas le métier ?


Je pense qu’utiliser l’IA dans son métier, ce n’est pas se trahir. L’IA est un outil. Et un outil, ça dépend comment on l’utilise. Va-t-on se passer d’électricité pour s’éclairer ? De la voiture pour se déplacer ? Ce sont des progrès techniques. Aujourd’hui, tous les journalistes utilisent un ordinateur. Va-t-on se dire que pour ne pas trahir notre métier, on va écrire à la plume et à l’encre sur du papier ? Non. On prend l’ordinateur, on tape avec Word. On ne se trahit pas. C’est embrasser un nouvel outil.
En plus, ce n’est pas l’outil qui fait à ma place, c’est moi qui l’utilise. L’outil est à mon service. Une IA ne peut pas aller dans la rue discuter avec les personnes. Elle ne peut pas voir ce qui se passe, sentir, encore moins toucher les choses. Il n’y a que nous qui pouvons le faire. Nous sommes des témoins et nous transmettons ce qu’on voit pour aider à comprendre l’environnement. Une IA ne peut pas le faire.
Par contre, elle peut nous aider. Les ayatollahs du journalisme pur qui disent « c’est moi qui fais tout », en fait, ils mentent. Ça veut dire que même le correcteur d’orthographe, qui est de l’IA, le journaliste ne l’utilise pas. Or, tout le monde utilise un correcteur d’orthographe. Tout le monde va demander à quelqu’un de relire son papier ou de l’aider. Est-ce qu’on est moins bon journaliste parce qu’on a demandé à un collègue une idée de titre qu’on n’a pas eue ? Non, on est humain. Si on le demande à l’IA, c’est un peu comme notre collègue, mais tout le temps disponible. Je ne vois pas ça comme un renoncement.
Moi, j’ai commencé la photographie avec de la pellicule. Je n’ai pas dit « le numérique, c’est mal ». Il y a eu ce débat à l’époque. Maintenant, personne ne viendrait à l’idée de dire que la photo numérique n’est pas la vraie photo. Quand la photo numérique est arrivée, on a utilisé Photoshop pour retoucher nos images. Personne ne remet en cause le fait qu’on utilise Photoshop, parce que depuis que la photo existe, on a toujours trouvé des techniques pour modifier des images. Il suffit de regarder les collections russes où on a fait disparaître des opposants politiques. À l’époque, c’était de l’analogique. C’est dans le sens de l’histoire. L’IA est là. Il faut faire avec.
Après, on peut se prévaloir d’un label : nous, on fait du vrai journalisme et on vérifie tout. L’important, c’est qu’il y a toujours un contrôle humain sur tout ce qui est produit.


Nous venons de vivre une période cruciale de notre politique, l’élection présidentielle. Suite à un mot d’ordre de ville morte lancé par un candidat, deux camps se sont affrontés sur la toile : l’un pour démontrer l’effectivité desdites villes et un autre pour contrer ces affirmations. Et dans ce processus, l’IA a été mise à profit. L’IA ne participe-t-elle pas à la désinformation ?


Clairement, l’IA est un outil de désinformation massive. C’est un outil facile d’accès. Il suffit d’avoir un smartphone pour générer des photos de désinformation, de la vidéo de désinformation. Alors qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’on interdit ? C’est compliqué. Les gens trouveront toujours un moyen d’y accéder, c’est le propre du numérique. Si on bloque à droite, on passe à gauche. Il y a toujours un moyen. Par contre, le boulot des journalistes, c’est vraiment d’expliquer, de contextualiser et de débunker tout ce qui se passe sur la toile. Il y a un deuxième phénomène. On est dans une ère globale de post-vérité introduite par Donald Trump, où même si on a une évidence des choses, des politiques vont dire « Non, ce n’est pas comme ça ». Là, on ne peut rien faire parce qu’on rentre dans le domaine de la croyance. C’est très compliqué de ramener quelqu’un qui croit à la vérité scientifique, à la vérité matérielle. Mais en tant que journaliste, c’est notre devoir de les confronter.


Des entreprises d’IA mettent en place des filigranes pour qu’on puisse facilement vérifier qu’une image est générée par l’IA. Mais dans les faits, ce qui est produit est produit. Il y aura un impact sur les gens. Je crois beaucoup à l’éducation des gens et à l’esprit critique. Il faut avoir un doute cartésien par rapport à ce qu’on nous propose. Nous, en tant que journalistes, on a ce rôle d’aider nos audiences à être critiques. Je vais donner un exemple qui m’a choqué. Je suis français. Emmanuel Macron est en visite au Vietnam. La porte de l’avion présidentiel s’ouvre et on voit qu’il se prend une gifle de la première dame. La première réponse de l’Élysée a été de dire que la vidéo était générée par l’IA, sauf qu’elle avait été tournée par Associated Press, une agence de presse reconnue et sérieuse. Là, on voit que l’IA devient maintenant un prétexte pour décrédibiliser tout ce qu’on voit. C’est à nous, les journalistes, d’être les gardiens du temple et de rétablir les vérités.


Vous dites qu’il y a des entreprises qui mettent des filigranes pour déterminer un contenu généré. Mais au cours de la formation, vous avez présenté des moyens de contournement. Ça devient compliqué…


Je fais du numérique depuis 20 ans, et j’ai un petit côté hacker. Toujours, je continue de faire des hacks. C’est le principe du numérique. À partir du moment où c’est numérique, c’est hackable, modifiable, transformable. C’est un paramètre intrinsèque au numérique. Il faut l’accepter. Peut-être qu’un jour, on va ressortir de l’analogique pour se dire que c’est plus compliqué de falsifier une photo analogique, ce qui est faux, mais ça pourra rassurer une certaine partie du public. Le numérique, c’est un pharmakon. C’est à la fois un médicament et un poison. Le tout, c’est de savoir comment on l’utilise.


Que deviennent le caractère privé des données et la sécurité des données avec l’IA ?
Je compare souvent les entreprises d’IA, comme les GAFAM (Google ; Apple ; Facebook ; Amazon ; Microsoft) qui font tous de l’IA maintenant, à des ogres. Ils veulent tout nous donner pour pouvoir nous vendre n’importe quoi. Souvent, les outils d’IA qu’on utilise sont gratuits. Donc, on est le produit. Il faut adopter des attitudes de citoyen éclairé : lire les conditions d’utilisation, se dire « est-ce que j’ai vraiment besoin de ce service ? Qu’est-ce que je risque si je l’utilise ? » On en revient à de l’esprit critique et du risque acceptable. C’est quoi mon bénéfice ? C’est quoi le risque ? Si le bénéfice est supérieur au risque, on y va. Si c’est l’inverse, on n’y va pas.
Globalement, ça me fait sourire parce que les GAFAM, ça fait 20 ans qu’ils sont là. Ça fait 20 ans que tout le monde leur file toutes les données et personne ne s’est jamais posé la question. Mais avec l’IA, il y a un petit réveil des consciences. Donc, il faut en profiter. Il faut se dire : arrêtez de raconter votre vie sur Facebook, sur WhatsApp, arrêtez de mettre votre vie sur Instagram, sur TikTok.