Stéphane Bonamy : « La souffrance humaine générée par les conflits n’a pas changé »

Le Chef de la délégation régionale du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) pour l’Afrique centrale dresse un bilan de l’application des Conventions de Genève dont le 75e anniversaire se commémore ce 12 août 2024. Même s’il regrette un regain de tension à travers le monde au cours de ces dernières années, il se réjouit tout de même de l’impact généré par ces conventions qui, selon lui, ont contribué à sauver de nombreuses vies. Il se félicite surtout du bilan positif du CICR quant à la promotion du droit international humanitaire, y inclus les Conventions de Genève, auprès des Etats et des acteurs impliqués dans les conflits, et l’assistance pour les personnes qui ont à subir les conséquences de la violence armée. Entretien...


Par Guy Martial Tchinda


Le monde entier célèbre ce 12 août 2024 le 75e anniversaire des Conventions de Genève. Quel bilan faîtes-vous de leur mise en œuvre ?

Est-ce vraiment au CICR de faire le bilan ? Nous pouvons faire le bilan de ce pourquoi nous sommes responsables, de ce pourquoi nous avons été mandatés, à savoir la promotion du droit international humanitaire, y inclus les Conventions de Genève, tant en temps de paix auprès des Etats pour qu’ils intègrent le droit international humanitaire dans leurs pratiques, notamment les pratiques militaires ; mais également en temps de guerre auprès de tous les acteurs impliqués dans les conflits à travers un dialogue confidentiel. Ce mandat c’est aussi l’assistance pour les personnes qui ont à subir les conséquences de la violence armée. Notre bilan est plutôt positif à ce titre. Les Conventions de Genève sont universellement ratifiées, le nombre de formations sur le Droit international humanitaire que nous donnons par année est impressionnant, notre capacité à engager un dialogue confidentiel avec tous les acteurs armés sur leurs obligations est solide, notre accès aux personnes détenues en raison des conflits est unique et en général assez bon, l’assistance que nous portons aux blessés de guerre, aux personnes déplacées, aux familles des personnes disparues, aux populations résidentes, bref à toutes les personnes protégées par le Droit international humanitaire, a un impact et fait du sens.

En revanche, s’il s’agit de faire le bilan des obligations qu’ont les Etats à respecter et à faire respecter les obligations qu’eux-mêmes ont universellement signées et pour lesquelles ils sont responsables, la réalité est moins universelle. Les règles des Conventions de Genève sont violées ici ou là. Le bilan est un peu en décalage entre l’universalité de ces règles et leur application. Cela ne veut pas dire que ces règles sont devenues obsolètes, mais plutôt que lorsqu’elles ne sont pas respectées nous faisons face alors à des conséquences humanitaires dévastatrices. Les États devraient faire eux-mêmes le bilan, eux qui ont signé ces conventions et qui ont l’obligation de les respecter.

Concrètement qu’est-ce qui a changé dans la gestion des conflits armés depuis l’avènement de ces conventions ?

C’est une question intéressante. J’ai travaillé dans de nombreux conflits et franchement je ne saurais vous dire ce qui a changé dans la gestion des conflits armés. Est-ce que par gestion on pense à comment la résolution ou la prévention des conflits est devenue inefficace dans un monde encore plus polarisé ? Est-ce que l’on parle de la manière dont on fait la guerre, y compris en utilisant de plus en plus les technologies cyber et les réseaux sociaux ? Est-ce que l’on parle de la création de nouveaux narratifs qui visent à nier l’existence juridique d’un conflit – et donc des règles qui s’y appliquent – en créant des zones grises avec de nouvelles règles faisant régresser même les garanties minimales de préservation de notre humanité commune ? Comme je vous l’ai déjà dit. Je n’en sais rien. Je ne suis pas un spécialiste. Ce que je sais en revanche, c’est que la souffrance humaine générée par les conflits n’a pas changé qu’elle qu’en soit la méthode. Les personnes hébétées au milieu des gravas de leur maison détruite, leur visages ensanglantés, sont les mêmes aujourd’hui qu’il y a 23 ans quand j’ai commencé au CICR. Les cris du petit enfant qui s’accrochait à ma jambe en 2001 en Afghanistan, me suppliant de le prendre avec moi pour fuir les combats sont les mêmes aujourd’hui. Ça n’a pas changé et quand les règles du Dih sont respectées, ce sont encore des vies qui peuvent être sauvées. Ça non plus, ça n’a pas changé. Par contre, ces souffrances humaines peuvent être minimisées si les Conventions de Genève étaient respectées.

L’impact généré par ces conventions est-il satisfaisant pour vous ?

On ne pourra jamais être satisfait d’avoir de telles règles. Leur simple existence est l’illustration que l’humanité n’a pas réussi à se débarrasser de ce qu’elle a de pire, la guerre. Lorsqu’elles sont respectées, ces règles ont la capacité de minimiser la souffrance humaine. On ne peut pas faire un bilan comptable des vies que ces règles ont contribué à sauver. Il est aussi bien plus facile de démontrer que leur impact est limité dans une société où chaque jour on nous abreuve via les médias sociaux d’images horribles. J’aimerais que ces vecteurs d’information (réseaux sociaux, Ndlr) soient aussi porteurs de ce que nous les délégués du CICR avons tous vu lorsque, grâce au respect des règles du Droit international humanitaire, un enfant est réunifié avec sa famille, lorsque des prisonniers sont échangés et retrouvent enfin leur femme, leurs enfants, leurs parents, lorsque des blessés sont épargnés et soignés sans distinction de race ou d’appartenance, lorsque le CICR est autorisé à traverser les lignes de front pour assister les populations. J’aimerais aussi voir cet aspect positif des choses ventilé à travers les réseaux sociaux et non pas seulement l’horreur.

Stéphane Bonamy

Comment comprendre qu’elles soient indispensables au maintien d’une voie vers la paix et la stabilité, bien qu’elles n’interdisent pas la guerre ?

Lorsqu’un conflit n’a pas pu être évité, les Conventions de Genève et le Droit international humanitaire en général sont les seuls instruments pour préserver un peu d’humanité au milieu de la violence armée. Ce faisant, les règles du Dih contribuent à construire un chemin vers la paix. En évitant les pires atrocités, par exemple, les cycles de haine et de vengeance sont minimisés, des compromis deviennent possibles, la réconciliation et le dialogue peuvent être envisagés. En respectant les règles du Dih, les parties au conflit en réduisent également les conséquences négatives, comme les déplacements de populations ou les destructions d’infrastructures essentielles, rendant alors le chemin vers une paix durable moins coûteux.

Quel lien faîtes-vous entre les conventions de Genève et le Droit international humanitaire ?

On parle un peu de la même chose. Le Droit international humanitaire est en fait composé de deux branches. On a le droit dit « de Genève » qui est l’ensemble des règles visant à protéger les personnes qui ne participent pas ou plus aux hostilités. On y retrouve les 4 Conventions de Genève. On a également le droit dit « de la Haye » qui est l’ensemble des règles qui visent à limiter ou à interdire l’usage de certaines tactiques et armes comme les armes chimiques ou bactériologiques par exemple. Le Droit international humanitaire regroupe ces deux branches dont les 4 Conventions de Genève en sont un des éléments essentiels. Dans tous les cas, l’objectif du Dih reste le même : minimiser la souffrance humaine en temps de conflits armés.

Des défis à une application optimale de ces conventions ?

Les défis ne manquent pas. On peut en citer quelques-uns. Le premier c’est l’intégration du Droit international humanitaire dans les forces armées. Si le Droit international humanitaire reste un livre que l’on brandit aux soldats, une lecture seulement, ou un enseignement dans une salle de formation, on peut craindre que son apprentissage ne soit que théorique. C’est pour cela qu’il est nécessaire que les règles du Dih soient directement intégrées dans les procédures opérationnelles, que leur application ne soit pas l’objet d’un débat mais bien d’un réflexe acquis.

 Le deuxième c’est la cohérence du discours politique avec le respect du droit. Le discours politique exerce une influence certaine sur l’espace d’application du Droit International Humanitaire. Lorsque le discours politique déshumanise l’ennemi, lorsque le discours politique appelle à annihiler l’autre, lorsqu’il justifie les crimes, le discours politique alors crée un espace d’impunité. Il faut arriver à dépasser cela.

Le troisième c’est la non-conformité des lois anti-terroristes avec les obligations internationales des Etats et en particulier avec le Dih dans les situations de conflits armés. Cette non-conformité a potentiellement des conséquences négatives importantes dans le sens où elle permet des zones grises dans lesquelles tout est permis, y compris d’autoriser des comportements contraires aux règles qui permettent d’assurer une protection déjà minimale.

Selon vous, le Cameroun dont certaines localités sont en proie aux conflits armés applique-t-il les principes de ces conventions ?

Certaines régions du Cameroun sont en effet en proie à la violence armée depuis des années déjà. Le respect des règles liées au traitement des populations civiles et d’autres personnes protégées par le droit par l’ensemble des acteurs impliqués est une obligation, pas une option. Les conventions de Genève sont des textes que l’on discute avec l’ensemble des acteurs impliqués et pour de telles discussions, il est important pour nous de garder la confidentialité de notre dialogue. C’est à travers ce dialogue et la confiance qu’on établit avec tous ces acteurs que l’on arrive à solidifier et à consolider le respect de ces règles.

Est-ce une lecture propre au Cameroun ou alors la réalité que vous décrivez peut aussi s’appliquer au reste de l’Afrique centrale où l’on observe des conflits ?

Selon notre décompte, il y a environ 120 conflits armés dans le monde, impliquant plus de 60 états différents et plus de 100 groupes armés non-étatiques. En Afrique, depuis le début des années 2000, le nombre de conflits a doublé passant d’environ 20 à 40. Certains Etats font face à plus d’un conflit sur leur territoire. On dénombre environ 83 millions de personnes sur le continent africain qui vivent dans des zones sous le contrôle partiel ou total d’un groupe armé non-étatique. Dans toutes ces situations, quel que soit le discours politique, les règles qui protègent en particulier les populations civiles doivent s’appliquer de la même manière.

S’il vous était demandé de faire une ou deux recommandations aux pays de l’Afrique centrale qui font face aux conflits armés pour une meilleure appropriation de ces conventions ou du droit international humanitaire dans la gestion des crises sécuritaire, que diriez-vous ?

Je pourrais aller bien au-delà de deux ! Cependant, pour rester dans votre demande, je suggérerais les suivantes : la mise en place de mécanismes de redevabilité, notamment par l’intégration du DIH dans la formation des forces de défense et de sécurité et l’harmonisation des standards et procédures opérationnelles (SOPs) ; le renforcement des cadres légaux nationaux, notamment en ce qui concerne le contrôle de la circulation des armes légères (convention de Kinshasa), la protection et l’assistance aux personnes déplacées internes (convention de Kampala), la sanction des violations du Dih.

Le CICR marque un temps d’arrêt ce lundi, 12 août 2024 pour commémorer avec faste et solennité les 75 ans des conventions de Genève. Que représentent ces conventions pour cette organisation dont vous êtes en charge de la section Afrique centrale ?

C’est un moment critique, un moment où les Etats qui ont signé ces Conventions  doivent choisir ou pas de renouveler leur engagement les uns envers les autres, envers leurs populations. Et cet engagement c’est celui de protéger notre humanité commune, même au milieu de ce qu’il y a de plus terrible, à savoir la guerre. On peut épiloguer pendant des heures, mais finalement cela se résume à cela. On est face à une situation de tensions géopolitiques assez grandes et le 75e anniversaire des conventions de Genève est un moment clé où l’on peut  attendre des États qu’ils renouvellent cet engagement. On a une humanité commune et on doit avoir des règles communes et collectives qui assurent un socle minimal d’humanité quand l’absurdité de la guerre frappe.