Sérail : Ces dossiers en suspens

À un peu plus d’un an de la fin du septennat dit des « Grandes opportunités », il y a (quand-même) matière à sursauter pour s’étonner de la mise en hibernation de certains dossiers dignes d’intérêt pour la République. Ces sujets dormants ont trait à la corruption (Covidgate, Cangate, affaire Glencore), à la non tenue des conseils ministériels, non tenue du conseil supérieur de la magistrature, ou encore à la bataille de chiffonniers entre le Minsep et la Fecafoot.


***Dossier spécial réalisé Par Cyril Essissima***


 

Covidgate : 180 milliards croqués à pleines dents

A s’imaginer qu’il y ait une pile de dossiers sur le bureau du chef de l’Etat. Le portefeuille des sujets relatifs à la corruption serait forcément au-dessus. En effet, le banditisme d’État a pris du poil de la bête ces dernières années.

Bien au fait des multiples écarts de gestion des gens nommés par lui, Paul Biya a promis de relancer l’opération Épervier en 2024.  « La lutte contre la corruption et les détournements de deniers publics, est très certainement, un impératif pour la préservation des ressources publiques. Elle va connaître une intensification notable au cours de l’année qui s’annonce », avait-il annoncé dans son discours de fin d’année à la nation le 31 décembre 2023.

Rendu à la moitié de l’année 2024, rien à se mettre sous la dent. Pourtant, il y a de la matière. A commencer par les irrégularités observées dans la gestion des 180 milliards destinés à la lutte contre la crise sanitaire du COVID-19. Un scandale baptisé « Covidgate » par la presse et qui a fait l’objet d’un rapport circonstancié de la Chambre des comptes de la Cour suprême, avec des responsables d’administration clairement mis en cause. Mais jusqu’ici, l’affaire est restée dans les tiroirs de la présidence de la République.

Malgré le tollé au sein de l’opinion publique, des distinctions honorifiques ont été accordées en octobre 2023 aux membres de la Task force COVID et Can, pour le travail bien accompli. « Vous avez permis à votre pays de faire de substantielles économies financières. Vous n’avez reçu ni perdiem, ni prime, ni gratification d’aucune sorte. Aujourd’hui vous avez la reconnaissance du père de la nation », avait déclaré le secrétaire général de la présidence de la République, Ferdinand Ngoh Ngoh, aux récipiendaires.

Ancien Orca à Yaoundé pour la prise en charge des personnes atteintes du COVID.

 


Complexe sportif d’Olembe : Comme un gouffre à sous

L’autre scandale d’État qui a fait parler, c’est incontestablement le dossier lié à la construction des infrastructures de la Coupe d’Afrique des nations (Can). À ce stade, l’interminable chantier du Complexe sportif d’Olembé apparaît comme le symbole de la défiance de l’autorité du chef de l’État.

Alors que les travaux ont été engagés en mars 2017 par l’entreprise italienne Piccini en vue de la Can 2019, laquelle a connu « un glissement » en 2021 pour finalement se jouer en 2022, ce complexe n’est toujours pas complètement livré en juin 2024.

La composition de cette infrastructure d’envergure prévoit un stade couvert de 60000 places (livré en partie), deux stades d’entraînement, trois salles de cinéma, trois salles de conférence, un musée, un hôtel 5 étoiles de 70 chambres, un centre commercial, une piscine olympique, un gymnase, un stade de volley-ball, quatre courts de tennis, un stade handball, un stade de basketball. À la mi-juillet 2023, les montants décaissés pour la réalisation de cette œuvre étaient évalués à 175,6 milliards (selon, le site Investir au Cameroun).

Véritable serpent de mer, l’on ne compte plus le nombre de fois que la livraison de ce chantier a été différée. En octobre 2023, un protocole d’accord a été trouvé entre l’État et la nouvelle entreprise adjudicataire (MAGIL) pour la reprise des travaux résiduels du stade principal et la construction des infrastructures annexes. Sauf qu’on n’est pas toujours fixé sur la reprise des travaux et le délai de livraison.

Interrogé à l’Assemblée nationale le 30 juin 2023 quant aux suites judiciaires réservées à ce dossier, le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, s’était débiné en faisant valoir l’indépendance de la justice. « Je n’ai pas connaissance de l’institution d’une commission d’enquête autour de la gestion des fonds qui ont été mobilisés dans le cadre des préparatifs de la Can 19 (…). Il n’appartient pas au gouvernement de faire une appréciation spécifique, en raison du principe de la séparation des pouvoirs qui gouverne le fonctionnement de nos institutions », avait-il répondu au député Jean-Michel Nintcheu qui parlait de « plus de 3000 milliards de Fcfa engloutis dans tous ces chantiers de la Can ».

Stage d’Olembé.


 

 

Affaire Glencore : Du pétrole et du soufre

L’on n’est toujours pas fixé sur les noms des responsables publics impliqués dans l’affaire dite Glencore. En mai 2022, et sous pression de la justice américaine et britannique, En mai 2022, cette multinationale anglo-suisse de négoce de matières premières et d’exploitation minière, a reconnu avoir corrompu de hauts fonctionnaires camerounais dans le cadre d’opérations pétrolières. Notamment la Société nationale des hydrocarbures (Snh) et la Société nationale de raffinage (Sonara) dont certains cadres auraient perçu entre 2011 et 2018 des pots-de-vin à hauteur de 7 milliards Fcfa, environ 10,6 millions d’euro. Le deal était de dissimuler des documents et d’acheter leur silence en échange de faveurs fiscales.

Ce scandale de corruption internationale a été étalé au grand jour par l’avocat et homme politique Akere Muna. A la suite de quoi la classe politique s’est indignée pour demander des « enquêtes approfondies ». Plus tard, fin 2023, l’on a appris que le président de la République aurait marqué son aval pour la saisine du Tribunal criminel spécial (Tcs). Il se dit par ailleurs que le ministre des Finances aurait été instruit de mener des démarches auprès des autorités britanniques et de la Confédération helvétique, afin d’obtenir des informations complémentaires. C’est qu’a confié Me Akere Muna au site d’information Invest-Time.

Presqu’un an après les « Très hautes instructions » présidentielles, aucun nom ne filtre. À rappeler cependant que quelques jours après l’éclatement de l’affaire, le directeur général (Dg) de la Snh avait tout nié en bloc en affirmant que la société qu’il dirige « n’est, ni de loin ni de près, associée à de telles pratiques, strictement interdites par son règlement intérieur ». Pour prouver sa bonne foi, Adolphe Moudiki, le Dg, avait par ailleurs affirmé avoir saisi les autorités américaines et anglaises, « en vue de fournir des éléments qui permettent d’établir la véracité de ces allégations ».

Siège de Glencore à Londres.

 


Gouvernement et magistrature : Suspendus au temps du président

Déjà cinq ans et demi que le président de la République n’a pas tenu de conseil ministériel, et bientôt quatre ans qu’il n’a pas non plus convoqué le conseil supérieur de la magistrature (Csm). Les dernières assises en date remontent respectivement au 16 janvier 2019 et au 10 août 2020. Pour les puristes du droit constitutionnel, il s’agit-là des domaines réservés du président de la République à lui dévolus de manière exclusive par la Constitution (article 10 alinéa 1 et article 37 alinéa 3). Autrement dit, personne d’autre que lui ne peut les assumer.

Même si le Premier ministre, chef du gouvernement, préside régulièrement chaque fin du mois les Conseils de cabinet, la portée n’est pas la même. Dans un entretien avec Thomas d’Aquin Simbé Avore, chercheur en science politique (politiques publiques) à l’Université de Douala, faisait savoir que « le conseil ministériel est le lieu où sont posés les jalons d’une coordination politico-administrative positive entre les différentes instances administratives gouvernementales ». Sous-entendu, un coup d’arrêt aussi prolongé peut avoir deux conséquences : D’une part, « l’immobilisme de l’action gouvernementale dans le cadre du suivi, de l’exécution et de la maturation de certains projets, tout simplement parce que la voix du chef de l’État ne se fait pas entendre et les exécutants refusent de se mettre en action ». D’autre part, le politologue évoque « le manque de coordination positive, puisque les feuilles de route ne sont pas suivies et il y’a des risques d’empiètements administratifs ».

S’agissant du Csm, la Constitution fait du président de la République le garant de l’indépendance du pouvoir judiciaire. En cela, « il nomme les magistrats. Il est assisté dans cette mission par le Csm qui lui donne son avis sur les propositions de nomination et sur les sanctions disciplinaires concernant les magistrats du siège ».

En quatre années d’inactivité, ce sont les carrières de nombreux auditeurs de justice sortis de l’Enam qui sont ainsi freinées. Sans parler des actes de promotion des magistrats qui devraient normalement suivre.  

Une session du conseil de cabinet présidée par le Premier ministre, Joseph Dion Ngute.

 


Minsep ≠ Fecafoot : La balle toujours pas au centre

Le cap de l’aggiornamento a été fixé par le chef de l’État lors de son discours à la jeunesse le 10 février 2024. Non content des piètres performances des Lions indomptables du Cameroun à la Can 2023 en Côte d’Ivoire, Paul Biya a formellement instruit le gouvernement et tout particulièrement le ministère des Sports et de l’Education physique (Minsep) de redresser la barque.

Il s’en est suivi le limogeage du sélectionneur de l’équipe, Rigobert Song. Sauf que la nomination du nouvel entraîneur donne lieu à une bataille de chiffonniers entre le Minsep et la Fecafoot. À coup d’échanges épistolaires, chaque partie se prévaut des « Très Hautes Instructions » présidentielles. Une formule à laquelle les Camerounais sont habitués depuis quelques années, et qui témoigne du pilotage quasi automatique et par délégation du pays.

Le comble du spectacle c’est que chaque camp s’est constitué une armée de snipers sur les réseaux sociaux. La raison n’y a pas droit de cité. Et nul n’entre ici s’il n’est « hibou » ou « églisien », selon qu’on est pro Minsep ou pro Fecafoot. Les positions sont si rigides et tranchées que le label Cameroun en tant que « grande nation de football » prend des coups, devenant la risée de la scène internationale. La presse étrangère s’en est récemment délectée lors de la passe d’armes entre les deux staffs de l’équipe : l’un nommé par le ministère et l’autre par la fédération.

Cette situation de pourrissement a étrangement laissé le président de la République de marbre. Heureusement, sourds à ces bruits, les Lions indomptables ont  été époustouflants face aux Requins Bleus du Cap-Vert (4-1) et sereins face aux Palancas Negras de l’Angola (1-1).

Mouelle Kombi/Eto’o

 


 


 

[Analyse]

Siméon Roland Ekodo Mveng : « Le leadership de Paul Biya n’a jamais été axé sur l’anticipation des problèmes

Déconnexion du discours présidentiel par rapport à la réalité, poids de l’âge, ampleur des charges, longévité aux affaires, laxisme du gouvernement, dispersions des hautes instructions, etc., sont entre autres, pesanteurs recensées par le chercheur à l’Université Laval au Canada pour décrire l’inertie au sommet de l’Etat.

Lors de discours de fin d’année, le président de la République avait annoncé, avec force, que les prévaricateurs de la fortune publique rendraient gorge. Mais jusqu’ici tous les scandales de corruption restent étonnamment dormants. Quelle analyse vous inspire ce laxisme au sommet de l’État ?

Le décalage entre le discours d’un président de la République avachi par le poids de l’âge, l’ampleur des charges républicaines et la mise en œuvre de ces actes de langage pourrait traduire plusieurs réalités.

D’un, de simples effets d’annonce sans conviction et aucunement médités par leur auteur ; puisque couchés sur ses petits papiers du 31 décembre et du 10 février par des conseillers en communication politique répondant simplement à un rituel d’adresse à la nation ou plus accessoirement ; à des interpellations d’opposants, de jeunes anxieux ou de bailleurs internationaux.

De deux, le fait d’une volonté politique torpillée dans l’informel par des réseaux de pouvoirs indexés dans le discours. Ce décalage pourrait finalement traduire, la triste réalité d’une promesse électorale, électoraliste ou politique sans suivi institutionnel. D’une idée présidentielle mal appropriée et donc non implémentée par le pouvoir exécutif en raison des goulots d’étranglement qui traversent une administration publique sclérosée.

 

Malgré ces scandales dont certains ont fait l’objet du rapport de la chambre des comptes de la Cour suprême, le chef de l’État a gardé son gouvernement intact depuis 2019. Pas de conseils ministériels, pas de conseils supérieurs de la magistrature… Ne sont-ce pas là des signes que Frankenstein ne contrôle plus sa machine ?

Au-delà des paramètres liés à la forme physique actuelle du président de la République et au caractère énergivore d’une longue carrière à la tête de l’État ; ou finalement, des contraintes à l’action gouvernementale, il convient de souligner, que Paul Biya a souvent donné priorité à son agenda international en participant régulièrement aux sommets des chefs d’État et gouvernements.

Sur le plan interne, le style de leadership de Paul Biya n’a jamais été axé sur l’anticipation stratégique des problèmes. On a souvent vu un monarque présidentiel agir en réaction ; ou laisser pourrir expressément certaines situations pour se donner la posture messianique d’un sauveur opérant en dernier recours.

Aussi, pourrait-on s’imaginer, au-delà de la critique d’inertie et du laxisme que la possibilité pour le président de la République de donner des instructions directement aux ministres, Dg,  ambassadeurs et aux chefs militaires via d’autres canaux de communication et forums de politiques  publiques ; ou de pouvoir déléguer au Premier ministre, Sg/pr, Dcc et chargés de missions la tâche de répercuter ces ordres aux destinataires mitige l’exigence d’une tenue formelle du conseil de ministres et conseil supérieur de la magistrature même si cette procédure d’instruction indirecte pourrait diluer la portée du message dans un contexte où chaque ministre instrumentalise, torpille et interprète les très hautes instructions à sa manière et selon ses intérêts.

On est pratiquement à 1 an des prochaines élections présidentielles. S’il fallait esquisser un bilan, que diriez-vous de ce mandat dit « des grandes opportunités » ?

Quand on considère d’emblée le nombre de jeunes camerounais candidats à l’émigration ou radicalement partisans au changement de l’équipe gouvernementale, on pourrait déduire aisément que cette tranche de la population n’a pas pu percevoir l’ombre de ces « Grandes opportunités ».

Évaluer le 7ème mandat de Paul Biya qui s’achève consisterait à répondre empiriquement à certains engagements pris durant son discours d’investiture du 6 Novembre 2018. À savoir, au plan sécuritaire, résoudre la crise anglophone et ramener la paix et la stabilité dans ces deux régions où on ne compte plus le nombre de morts. Aussi pourrait-on dire que l’économie se porte mieux au Nord-Ouest et au Sud-Ouest et que ce mandat a compensé les pertes encourues quand on sait que le rapport du GICAM de septembre 2018 situait les coûts de destruction des biens immobiliers à près de 2 153 192 651 FCfa et le manque à gagner en termes de chiffre d’Affaires à 269 056 139 065 FCfa.

Bien plus, quand on regarde les interminables délestages électriques au Cameroun et notamment dans les grandes villes, pourrait-on dire que le livrable final des projets structurants de Memvele, Lom-Pangar et Natchigal qui ont coûté une fortune à l’État satisfait la demande énergétique des ménages et industries ? Je ne suis pas sûr.

On pourrait in fine, et sans volonté manifeste de nier les efforts du gouvernement, prendre à défaut ce mandat dit des « Grandes opportunités » en discutant la validité empirique de ses promesses de « révolution agricole », de stabilisation du budget et d’octroi de plus grandes compétences aux collectivités territoriales décentralisées.