Le président sénégalais dit vouloir éviter une autre crise post-électorale, suite au différend entre l’Assemblée nationale et le Conseil constitutionnel.
Par Cyril Essissima avec Rfi
Que cela soit pris pour dit ! « Mon engagement solennel à ne pas me présenter à l’élection présidentielle, reste inchangé. » Cette clarification est du président sénégalais, Macky Sall, dans un message spécial à ses compatriotes le 3 février dernier. La principale annonce de cette communication du chef de l’Etat est le report sine die du scrutin présidentiel initialement prévu le 25 février courant.
La décision du président sénégalais est motivée par le conflit qui oppose l’Assemblée nationale et le Conseil constitutionnel à propos des soupçons de corruption qui pèsent sur un juge constitutionnel, ainsi que la découverte de la double nationalité d’un des candidats. « Notre pays est confronté depuis quelques jours à un différend entre l’Assemblée nationale et le Conseil constitutionnel. Un conflit ouvert sur fond d’une supposée affaire de corruption de juge. Ainsi, l’Assemblée, se fondant sur ses prérogatives, a décidé par une résolution en date du 31 janvier 2024 de mettre en place une commission d’enquête parlementaire pour éclairer sur le processus de vérification des candidatures et sur tout autre fait se rapportant à l’élection », justifie Macky Sall. C’est fort de cette situation qu’il dit vouloir garantir la crédibilité du scrutin et éviter le risque d’une autre crise pré et post-électorale comme ce fut en mars 2021 et juin 2023. « Notre pays ne peut se permettre une nouvelle crise », lance-t-il.
Coup d’État institutionnel
Une décision unilatérale, d’après la classe politique sénégalaise, notamment l’opposition et la société civile qui semblent sous-estimer le risque évoqué par le chef de l’Etat. Certains n’hésitent pas à dénoncer un « coup d’État institutionnel » et à s’inquiéter de la suite des événements. « Vos arguments ne sont ni solides ni recevables », écrit sur les réseaux sociaux, Birahim Seck, du Forum civil, qui parle aussi de coup de poignard contre la démocratie et l’État de droit. L’opposant sénégalais Khalifa Sall, un des principaux candidats annoncés à la présidentielle, a quant à lui appelé à « se lever » contre le report. « Toutes les forces politiques démocratiques et de la société civile devraient s’unir pour que ce projet n’aboutisse pas », a déclaré l’ancien maire de Dakar lors d’une conférence de presse. Il dénonce une décision prise « sans base légale », un « coup d’État constitutionnel », une « forfaiture ». « Nous demandons à toutes les forces vives de dresser des barricades contre la monarchisation de notre pays », écrit-il sur les réseaux sociaux.
Du côté du Pastef, la formation d’Ousmane Sonko estime que « seul le Conseil constitutionnel a le pouvoir de suspendre l’élection présidentielle ». Elle engage ses militants à « poursuivre la campagne électorale selon les modalités prévues », avec des activités en soutien à son candidat Bassirou Diomaye Faye. L’ancienne Première ministre de Macky Sall, Aminata Touré, dont la candidature a été recalée, a déploré « un jour de grande tristesse et d’indignation pour la démocratie sénégalaise ». « Le bulletin de sortie du président est désormais marqué du sceau de cette régression sans précédent », écrit-elle.
Autre réaction, celle de Déthié Fall, candidat à l’élection présidentielle et président du Parti républicain pour le progrès (Prp) : « Il est prévu d’attaquer ce décret au niveau des juridictions compétentes du pays et nous avons convenu de le faire entre candidats et nous le ferons dès lundi. Et nous avons décidé également de ne pas suspendre notre campagne. L’objectif est de montrer que le président ne peut pas décider de façon unilatérale du calendrier électoral. » La déception de ce dernier est vive. « Vous avez vu ce que nous avez fait sur le terrain ? Vous avez vu les étapes des parrainages, combien c’était fastidieux ? Ce que cela nous a coûté, en termes d’investissements physiques, logistiques, financiers, on ne peut même pas l’évaluer. Et ce que cela coûte aujourd’hui à la démocratie, c’est encore pire, on ne peut pas l’évaluer non plus », s’offusque-t-il. Aly Ngouille Ndiaye, ex-ministre de l’intérieur et candidat dissident du camp de la coalition au pouvoir, a lui aussi prévu de déposer un recours auprès de la Cour suprême contre le décret qui annule le scrutin.
Élu en 2012 et réélu en 2019, Macky Sall avait promis fin décembre de remettre le pouvoir début avril au président élu à l’issue du scrutin et l’a réitéré plusieurs fois. Ce report plonge finalement le Sénégal dans une situation inédite. Depuis 1963, les élections se sont toujours tenues. Même en 1993, le décès d’un juge constitutionnel n’avait pas provoqué de report.
Peu après l’annonce de ce report, le ministre Secrétaire général du gouvernement Abdou Latif Coulibaly a annoncé dans un communiqué sa démission. Après avoir « pris très bonne note de l’adresse au peuple sénégalais, j’ai pris la décision de tirer toutes les conséquences de tout cela, pour quitter le gouvernement », a déclaré cet ancien journaliste réputé au Sénégal, frère d’un des juges soupçonnés de corruption dans le dossier invoqué par le président Sall pour reporter le scrutin. Abdou Latif Coulibaly a dit partir « pour pouvoir défendre ses opinions et mes convictions politiques. Cette liberté m’est indispensable en cette période ».
Situation exceptionnelle, décision exceptionnelle
Sans surprise, la majorité présidentielle se range derrière le chef de l’Etat et soutient sa décision « courageuse ». « A situation exceptionnelle, décision exceptionnelle, pour préserver la paix et organiser des élections légitimes », estime un cadre de l’Apr, le parti de Macky Sall, et de la coalition Benno Bokk Yakaar. Même satisfaction du côté du parti de Karim Wade, le Parti démocratique sénégalais (Pds), où l’on se dit satisfait de la décision du président Macky Sall de reporter les élections. Car pour Nafissatou Diallo, la secrétaire générale à la communication du Pds, les irrégularités et contestations étaient trop nombreuses.
Enfin, dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux, l’organisation ouest-africaine Cédéao « exprime son inquiétude face aux circonstances qui ont conduit au report de l’élection et appelle les autorités compétentes à favoriser les procédures afin de fixer une nouvelle date ». Elle appelle la classe politique à « donner la priorité au dialogue ».
Les États-Unis disent également être « profondément préoccupés » par l’annonce du report sine die de l’élection présidentielle, et invitent les autorités à fixer « rapidement et dans le calme » une nouvelle date. « Nous exhortons tous les participants au processus électoral sénégalais à s’engager pacifiquement dans l’effort important visant à fixer rapidement une nouvelle date et les conditions d’une élection libre et équitable », affirme sur X le Bureau des Affaires africaines du département d’État, ajoutant que le Sénégal « a une forte tradition démocratique et de transitions pacifiques du pouvoir ».
Cette élection s’annonçait comme la plus indécise depuis l’indépendance en 1960. Le doute s’est imposé sur les chances du Premier ministre Amadou Ba, désigné par Macky Sall en septembre comme le candidat du camp présidentiel. Ce choix a profondément divisé son camp. Le Conseil constitutionnel a exclu du scrutin des dizaines de prétendants. Parmi eux, deux ténors de l’opposition : le candidat antisystème Ousmane Sonko, en prison depuis juillet 2023 notamment pour appel à l’insurrection et disqualifié par le Conseil à la suite d’une condamnation pour diffamation dans un dossier distinct, et Karim Wade, ministre et fils de l’ex-président Abdoulaye Wade (2000-2012).



