Roland Assoah: L’exode est un outil de clientélisme et de chantage local


Le secrétaire général à la coordination du Collectif des organisations des enseignants du Cameroun (Corec) s’exprime sur la tricherie dont se rendent coupables certains responsables d’établissements, de concert avec des enseignants déserteurs.

Par Arnaud Kuipo



Certains enseignants sont allés chercher de meilleures conditions de vie à l’étranger, mais continuent de percevoir leurs salaires au Cameroun. Plusieurs bénéficient de la couverture de leurs chefs d’établissement. Que savez-vous de ce phénomène ?

Le Corec (Collectif des organisations des enseignants du Cameroun, Ndlr) a lancé en janvier dernier un audit national exhaustif sur l’émigration et sur les pratiques pseudo-administratives qui l’entourent. Les résultats sont accablants. Ce que l’on découvre, c’est que l’exode n’est pas seulement un problème de fuite des cerveaux, c’est aussi un formidable outil de clientélisme et de chantage local.

Concrètement, dans le chapelet des mesures que certains chefs d’établissement utilisent pour asseoir une forme d’asservissement sur leurs subordonnés, on trouve la gestion administrative à géométrie variable. Des arrangements ont cours en fonction du niveau de corruptibilité des uns et des autres. Ce n’est pas la loi qui prime, c’est le gré à gré.

Le mécanisme est pervers : le chef d’établissement ne signale souvent comme « déserteurs » que ceux qui n’ont pas « négocié » avec lui. Pire encore, pour noyer le poisson et protéger leurs véritables clients qui sont déjà au Canada, certains proviseurs créent un leurre : ils font de la dénonciation abusive. Ils vont signaler des enseignants qui sont bel et bien présents à leur poste, simplement parce que ces derniers refusent de se soumettre à leur dictature locale. Ils utilisent une rigueur administrative excessive et punitive contre les insoumis, générant ainsi une paperasse chaotique qui sature la hiérarchie et dissimule les vrais départs monnayés.

Quel est votre commentaire ?

Il est souvent dit que la nature a horreur du vide. L’absence de rationalité administrative dans la gestion des personnels de l’école camerounaise, couplée au bricolage institutionnel, a laissé s’installer une permissivité excessive. C’est un laisser-faire où les bas instincts ne sont plus réprimés, mais au contraire entretenus par l’appât du gain.

En l’absence de régulation rapide et efficace, on aurait pu espérer qu’une certaine éthique professionnelle prenne le dessus pour laisser s’exprimer l’esprit républicain. Mais c’est sans compter sur les années de mépris gouvernemental à l’égard des enseignants. Face à la clochardisation de leur statut social et aux injustices subies au quotidien, beaucoup d’enseignants considèrent que l’État les a abandonnés depuis longtemps. Pour certains d’entre eux, continuer à percevoir ce salaire depuis l’étranger n’est plus vu comme un vol, mais comme une forme « d’indemnité de départ » auto-octroyée. L’État ne récolte que ce qu’il a semé : le cynisme institutionnel a enfanté le cynisme individuel.

Cela dit, soyons clairs sur notre position au Corec : dans un environnement où règne le désordre, il est profondément immoral et éthiquement malsain de continuer à jouir d’un salaire dont on n’assure plus le service. Mais le vrai coupable, c’est le système qui permet et monnaye cette fraude.

Pensez-vous que la plus haute hiérarchie n’est vraiment pas informée de cette situation ?

Je suis convaincu qu’elle est informée. Mais être informé ne signifie pas mesurer la réalité avec objectivité, ni en saisir l’urgence géopolitique et sécuritaire.

Pendant des années, les enseignants ont réclamé la tenue d’États généraux de l’éducation pour que l’on traite avec sérieux les problématiques inhérentes à notre profession. Au lieu de cela, la hiérarchie s’est contentée de traiter les symptômes par des menaces et des rustines. Le fameux communiqué récent du Minesec (ministre des Enseignements secondaires, Ndlr) cherchant 3 442 enseignants à travers les registres des aéroports en est la preuve pathétique !

La haute hiérarchie voit des chiffres budgétaires, mais elle refuse de voir ce que nous appelons « l’effet ciseaux » : d’un côté, une population scolaire qui explose, et de l’autre, un corps enseignant qualifié qui s’évapore. Ils savent qu’il y a des départs, mais ils feignent d’ignorer que des classes de 120 élèves, encadrées par des vacataires non formés, sont en train de fabriquer, aujourd’hui même, les crises  de demain.

Dans le communiqué du Minesec, on parle des personnels ayant « voyagé ces dernières années ». Comment peut-on être absent de son poste de travail depuis des années à l’insu de sa hiérarchie directe, d’une part, et sans que celle-ci n’engage, d’autre part, la procédure prévue par la réglementation ?

C’est précisément la question qui déshabille l’État ! Notre analyse des données de vols révèle des enseignants absents depuis mai 2019, soit près de 6 ans !

Comment est-ce possible ? C’est le système du « Double Salary Funding » institutionnalisé par le silence. La hiérarchie directe le sait parfaitement. Mais la procédure réglementaire de suspension est longue, complexe, et surtout, elle ne rapporte rien au chef d’établissement. En revanche, couvrir l’absent moyennant le reversement d’un pourcentage de son salaire est une rente très lucrative.

Le proviseur ferme les yeux, le délégué départemental valide de faux rapports de présence, et le Minfi (Ministère des Finances, Ndlr) continue de payer. C’est une chaîne de complicité passive et active. Ce communiqué du Minesec est un aveu d’échec : c’est le ministère qui dit publiquement à ses propres chefs d’établissement : « Puisque vous me mentez sur vos rapports, je suis obligé d’aller demander la vérité à la police des frontières ». C’est tragique, et cela prouve que le Corec a raison depuis le début : le système s’est effondré de l’intérieur.

Comment, d’après vous, peut-on mettre fin à cette situation ?

En tant que syndicat, le Corec ne se contente pas de dénoncer, nous sommes une force de proposition. On ne soigne pas une gangrène avec du mercurochrome. Il faut une réforme systémique articulée autour de quatre piliers majeurs, qui s’alignent d’ailleurs sur les récentes recommandations du panel de haut niveau des Nations unies sur la profession enseignante.

Premièrement, la refonte du contrôle et la fin de l’impunité administrative. Actuellement, le contrôle est conçu pour punir : il est intrusif et ruineux pour l’enseignant (déplacements coûteux vers Yaoundé ou les chefs-lieux de région, longues files d’attente, convocations abusives qui vident les classes). Nous proposons de démasquer les réseaux clientélistes par un système strict de double contrôle dématérialisé et non-intrusif. L’objectif est d’automatiser le croisement des données de présence pour court-circuiter les chefs d’établissement corrompus, sans jamais harceler le travailleur honnête. Une fois l’absence avérée par ce double filtre, la coupure de solde doit être immédiate, mettant fin à la fameuse « latence administrative » qui coûte des milliards à l’État. En parallèle, les responsables hiérarchiques complices de ces couvertures devront être lourdement sanctionnés, conformément aux lois de la République.

Deuxièmement, l’application des standards de l’Onu sur le financement de l’éducation. L’onu est très claire : pour qu’un système éducatif soit résilient, l’État doit y consacrer au moins 4 à 7 % de Pib (Produit intérieur brut, Ndlr). L’éducation ne doit plus être vue comme une charge compressible, mais comme l’investissement le plus stratégique de la nation. Il faut sanctuariser ce financement.

Troisièmement, le choc d’attractivité (l’indice 400 et le statut spécial). L’algorithme canadien cible nos professeurs parce qu’ils sont brillants, mais il réussit à les aspirer parce qu’ils sont misérables ici. La recommandation clé des Nations unies est de restaurer la dignité et la valorisation sociale de la profession. La seule façon de retenir un cerveau, c’est de lui offrir cette dignité. Il faut réinvestir les dizaines de milliards de Fcfa de salaires indus récupérés (grâce au nouveau contrôle) pour financer une revalorisation historique et définitive du statut de l’enseignant camerounais.

Enfin, la création d’un Trust Fund Educatif. L’argent généré par nos ressources naturelles doit être partiellement et obligatoirement fléché vers un fonds souverain dédié à l’éducation, mis à l’abri des détournements bureaucratiques et de la corruption.