Que la lumière soit… et l’obscurité fut

(Pour un devoir de lucidité)


Par Charly Gabriel Mbock


En 1985, il y a quarante (40) ans, Charly Gabriel Mbock publiait Cameroun : l’intention démocratique[1].

Au lendemain de la tragédie d’avril 1984, cet essai prend acte de ce qu’on annonce alors comme une nouvelle ère au Cameroun. Son titre, culture du doute oblige, fait néanmoins écho à Jean Paul Sartre pour qui « le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions ». L’auteur n’était alors âgé que de trente-cinq (35) ans.

Quarante (40) longues années plus tard, certaines de ses prises de position – plutôt osées pour l’époque – ne semblent avoir rien perdu de leur actualité.

Les lignes qui suivent appelaient déjà à un devoir citoyen de lucidité face à deux pratiques démagogiques : l’évacuation sémantique et la vaccine.

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« Il y a donc exigence de lucidité.

La lucidité telle que nous l’évoquons apparaît comme refus de dépendance intellectuelle. L’esprit, s’il n’est libre, ne saurait produire que des œuvres médiocres, des actes inconséquents que caractérise l’opportunisme. La lucidité est en ceci proche de la rigueur qu’elle prône la conséquence : être lucide, c’est précisément être rigoureux et conséquent ; c’est agir de manière telle qu’on ne puisse dénoncer aucun divorce entre le dire et le faire. Car c’est une preuve de laxisme que d’être contradictoire. Au lieu que la cohérence, que favorise le suivi de nos paroles et actions, est la matérialisation de la rigueur.

La lucidité, de ce point de vue, est incompatible avec nos attachements dits « indéfectibles », nos soutiens dits « inconditionnels ». En effet, non seulement la nature humaine est réticente à l’esclavagisme moral qu’implique de telles attitudes, mais tout soutien inconditionnel met l’esprit en vacances et fait insulte à l’intelligence.

Le drame que le Cameroun vient de vivre a permis de voir sans équivoque les méfaits du fanatisme. On en pourrait tirer deux leçons :

  • Nul peuple n’est capable ni de soutien « inconditionnel », ni d’attachement « indéfectible ». Le peuple a appris qu’il ne peut jurer de l’homme dont la tendance naturelle est de se diviniser aux dépens du peuple.
  • Le meilleur soutien qu’on puisse apporter à un chef, à quelque niveau que ce soit, doit être lucide et non « inconditionnel ». Car « inconditionnel », dans ce contexte, signifie aveugle. Et il est hautement dangereux de se crever les yeux avec l’illusion que « le Guide de la nation », « le Père de la nation » et autres divinités vous conduiront à bon port. Le temps des regrets n’est pas encore révolu pour la famille camerounaise dont les fils, aveuglement, sans discernement aucun, ont inconditionnellement suivi les artistes d’avril 1984. C’est à de tels chefs-d’œuvre que conduit le soutien « inconditionnel ».

On se demande toujours par quelle acrobatie intellectuelle et affective les inconditionnels de la lune réussissent à devenir inconditionnels du soleil, quand la différence est celle du jour et de la nuit.

Nous avons, tous autant que nous sommes, comme un devoir de lucidité, pour que le soutien éventuel apporté à nos dirigeants soit réfléchi. (…) Nous inclinons à penser que Paul Biya ne soutient pas inconditionnellement le Président de la République. Il aurait d’ailleurs tort de le faire : le reste des mortels fait des erreurs, et par moments commet des fautes dont certaines peuvent être « lourdes ». Quant aux chefs d’Etats, ils ne savent plus ni faire des « erreurs », ni commettre des « fautes » : commise par un chef d’Etat, la moindre petite négligence est un crime, parce qu’elle compte pour tout un peuple. C’est pourquoi, en Camerounais libre et digne, Paul Biya doit surveiller le Chef de l’Etat. (Au peuple de veiller sur lui). Lorsque ce dernier dit ou fait une bêtise, – il semble que les chefs d’Etats aussi savent faire des bêtises – Paul Biya doit respectueusement lui dire : « Excellence, vous avez excellemment déconné ».

(…)

Cela signifie que nos éloges au superlatif ne suffisent plus. Moins encore ces applaudissements à se faire des ampoules.

Il est commode de faire de la reconnaissance un critère de fidélité. Mais fonder l’autorité sur la reconnaissance des autres à notre égard présente d’autant plus de risques que la reconnaissance à la mémoire courte. Fonder notre autorité sur l’ignorance des autres n’est pas plus honorable. Qu’est-ce qu’un chef qui ne serait chef que par la bêtise de ses administrés ?

Certains dirigeants ont pensé garantir leur propre sécurité par cette ignorance. Mais il y a bien plus de sécurité à être jugé par un homme intelligent que par un simple d’esprit. (…) Aussi est-il capital d’informer et d’instruire le peuple pour en être soutenu ou rejeté, mais intelligemment, non par grégarisme et suivisme, moins encore par ce réflexe qui incite à faire instinctivement comme tout le monde (…)

Le difficile n’est donc point de partir, mais de savoir où l’on va. Nous avons la faiblesse de penser que la lucidité, dans un tel voyage, serait de quelque avantage, si nous voulons que nos mots et nos actes concordent. (…)

Pour Roger Caillois, « la source et le début de la confusion, Babel enfin, ce n’est pas que d’une seule, il sorte soudain différentes langues, c’est qu’à l’intérieur même d’un langage unique, il faille pour se comprendre sans cesse traduire ». (Cf. Babel, Gallimard,1948, pp 295-296)

La traduction automatique même ne nous sortirait pas de l’impasse, si nous ne rejetons nos automatismes lexicaux et nos réflexes politiques – car ce sont là deux techniques de démission et de désengagement qui, créant la contradiction entre notre dire et notre faire, paralysent notre imagination et hypothèquent notre action. (…)

L’histoire rappellerait ces cas, multiples, où un candidat aux élections promet monts et merveilles pour réunir des suffrages. Dans cette inflation verbale, il procède par évacuation sémantique : les mots qu’il brandit sont vidés de leur signification dans son esprit, pour ne conserver que leur sonorité. Et ils résonnent d’       autant mieux qu’ils sont creux. Ce type de candidat est parti au nom du peuple, avec le vœu de faire gouverner le peuple. Et ce dernier, qui devait originellement pouvoir, ne peut plus rien, sinon crier au parjure et à la trahison : on l’aura dupé.

En plus de l’évacuation sémantique, ce type de candidat procède par vaccine, « figure très générale, qui consiste à confesser le mal accidentel d’une institution de classe pour mieux masquer le mal principiel » (Roland Barthes, in Mythologies, p. 238.). La vaccine est une technique démagogique dont le principe est de dénoncer à grands cris des tares sociales qu’on encourage secrètement. L’on fait un beau discours sur l’unité nationale, mais en coulisses, l’on ne s’applique qu’à monter les communautés ethniques les unes contre les autres. L’on stigmatise avec violence la corruption, etc…mais l’on organise méthodiquement le pillage économique en couvrant les fraudes douanières et bien d’autres pratiques. On condamne le népotisme, mais il n’y a que le neveu qui puisse occuper les hautes fonctions administratives ou politiques… Si l’on a parlé d’unité, de corruption et de népotisme, c’était par manière d’acquit, pour se donner bonne conscience, et en cas d’accusation dire qu’on a été « le premier à en parler ».

La vaccine a donc ceci de particulier qu’elle ne prévient aucun mal, mais crée la diversion en détournant l’attention du peuple de ses supplices. Son véritable dessein est d’anesthésier les révoltes en donnant l’impression qu’on se préoccupe de l’éradication des tares sociales.

L’évacuation sémantique et la vaccine permettent au démagogue de partir avec le peuple et d’arriver sur le peuple, donc d’arriver sans le peuple dont il se sera servi comme tremplin.

Tel est le drame qui hante l’idéal de démocratie et qui, au sein même de ce terme, consacre un divorce[2]. »


[1] Cf. Charly Gabriel Mbock, Cameroun : l’intention démocratique, Yaoundé, 1985, Editions Sopecam, pp 30 – 37.