Présidentielle sénégalaise : L’opposition appelle à la grève générale

Le Parlement a avalisé le report du scrutin au 15 décembre prochain, provoquant le mécontentement des Sénégalais dans les rues de Dakar.


Par Cyril Essissima


Les forces de l’ordre formant un cordon de sécurité à l’hémicycle.

A l’hémicycle de l’Assemblée nationale du Sénégal dans la nuit du 5 février dernier, la situation était si tendue qu’il a fallu l’intervention des forces de l’ordre. La gendarmerie a expulsé les députés de l’opposition à cause des éclats de voix autour du projet de loi portant report de l’élection présidentielle au 15 décembre 2024. Finalement, le texte a été voté exclusivement par les élus de la majorité présidentielle 105 voix pour et une voix contre.

Mais avant, la situation a failli dégénérer à cause du blocus intenté par les parlementaires de l’opposition non contents du fait que le président de l’Assemblée nationale n’ouvre pas le débat de fond. Au regard de ce projet de loi, le président sortant Macky Sall bénéficie d’une rallonge de 10 mois supplémentaires jusqu’à l’entrée en fonction du nouveau président élu, alors que son mandat est censé expirer le 02 avril prochain. Un coup de force qui suscite le courroux du camp adverse qui appelle le peuple sénégalais à une grève générale. Le lendemain, quelques rues de la capitale Dakar ont été envahies par des dizaines de jeunes pour protester contre cette entorse à la constitution, brûlant des pneus et lançant des projectiles aux forces de sécurité. « Ils ont réussi à faire passer l’amendement qui proroge le mandat du président de la république illégalement, anticonstitutionnellement jusqu’au 15 décembre, ce qui est complètement scandaleux, nous n’allons pas l’accepter », s’indigne le député de l’ex-Pastef Ayib Daffé.

Lire le décryptage de la politologue Chantal Embiede Eballa

En effet, les articles 27 et 103 de la Constitution interdit toute modification du mandat du président. Thierno Alassane Sall, député d’opposition et candidat à la présidentielle, craint quant à lui que ce changement « ouvre une période extrêmement difficile pour le Sénégal parce que, à partir du 02 avril, tout est possible. Le pays ne va pas rester stable. Le président de la République se trompe s’il croit qu’il va pouvoir gérer les pays qui exsangue à coup de répression. Ce n’est pas possible et nous craignons le pire, parce que la limite rouge que nos efforts permettaient de redonner l’espoir par une alternance démocratique, cette ligne rouge a été franche », a-t-il réagi.

Sans surprise, la coalition au pouvoir n’est pas gênée par ce texte de loi. Le député Abdou Mbow estime que la loi fondamentale n’a pas été violée. « Les députés, dans leur majorité, ont décidé d’organiser les élections le 15 décembre, c’est-à-dire faire un réaménagement temporel, je le dis bien circonstanciel, de l’article 31, parce que l’article 27 qui parle de la durée du mandat du président de la République n’a pas été touché », considère-t-il.

Gagner du temps

C’est le 03 février que Macky Sall a pris la décision d’ajourner le scrutin présidentiel initialement prévu le 25 février. Motif du report : les rapports conflictuels entre l’Assemblée nationale et le Conseil constitutionnel à propos des soupçons de corruption qui pèsent sur un juge constitutionnel, ainsi que la découverte de la double nationalité d’un des candidats. « Notre pays est confronté depuis quelques jours à un différend entre l’Assemblée nationale et le Conseil constitutionnel. Un conflit ouvert sur fond d’une supposée affaire de corruption de juge. Ainsi, l’Assemblée, se fondant sur ses prérogatives, a décidé par une résolution en date du 31 janvier 2024 de mettre en place une commission d’enquête parlementaire pour éclairer sur le processus de vérification des candidatures et sur tout autre fait se rapportant à l’élection », a justifié le chef de l’Etat. Ainsi, Macky Sall dit vouloir préserver la crédibilité du scrutin et éviter le risque d’une autre crise pré et post-électorale comme ce fut en mars 2021 et juin 2023. « Notre pays ne peut se permettre une nouvelle crise », a-t-il indiqué dans un message spécial à la nation.

Peu après l’annonce de ce report, le ministre secrétaire général du gouvernement Abdou Latif Coulibaly a annoncé sa démission. Internet a par la suite été coupé du fait de la multiplication des appels à la mobilisation populaire.

S’agissant d’un éventuel 3e mandat de sa part, le président sortant a été clair : « Mon engagement solennel à ne pas me présenter à l’élection présidentielle reste inchangé. » Néanmoins, Macky Sall est soupçonné de vouloir gagner du temps pour proposer et aguerrir un nouveau candidat pour son parti, car son actuel dauphin, Amadou Bâ, le Premier ministre, serait en position défavorable dans les sondages.