Depuis l’annonce par la Beac du retrait des pièces produites entre 1958 et 1985, les échanges monétaires sont de plus en plus tendus entre les usagers.
Michel Enony
Perte de valeur annoncée.Le jour vient à peine de se lever et déjà la tension monte d’un cran. À l’arrêt de taxi situé devant le Centre hospitalier universitaire (Chu) à Yaoundé, un chauffeur refuse, catégorique, les pièces de 100 Fcfa qu’une passagère lui tend. « Tu donnes ça à qui ? Je ne prends plus ces pièces-là », lance-t-il, agacé, avant de s’énerver. La passagère tente de lui expliquer, mais il campe sur sa position. Après paiement par quelqu’un d’autre, il démarre en trombe et s’en va.
La scène n’a rien d’anodin. Depuis l’annonce faite début octobre par la Banque des États de l’Afrique centrale (Beac) du retrait de cinq gammes de pièces (celles émises entre 1958 et 1985), une véritable psychose s’est emparée de la zone Cemac (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale). En effet, à compter du 1er novembre 2026, ces pièces perdent officiellement leur cours légal. Mais les échanges sont possibles auprès des banques et des établissements de microfinance jusqu’au 31 août 2027. Mais dans la rue, les usagers ne l’entendent pas de cette oreille. Pour eux, il ne faut plus prendre de risques. « Je préfère perdre un client plutôt que de le retrouver avec des pièces qui ne valent rien », assume une commerçante au marché Melen, arrondissement de Yaoundé 6e.
La panique est d’autant plus vive que plusieurs fausses nouvelles circulent autour du communiqué de la Beac. Les pièces de 1958, 1959, 1971, 1976 et 1985 sont boudées. Dans certaines grandes surfaces ou microfinances, les caissières opposent un refus, foulant aux pieds les directives de la Beac. « Du 1er novembre 2026 au 31 octobre 2027, les détenteurs des pièces de l’ancienne gamme pourront les échanger aux guichets des établissements de crédit et de microfinance, ainsi qu’à la Beac, contre des pièces de monnaie des gammes 2006 ou 2024 », indique le communiqué du 7 octobre. « La consigne vient d’en haut », glisse l’une d’entre elles. Partout, c’est la même rengaine et les transactions du quotidien virent au casse-tête.
Pourtant, la Beac avait promis une transition en douceur. En injectant 500 millions Fcfa de nouvelles pièces par an pour atteindre un stock de 3 milliards Fcfa d’ici 2030, l’institution bancaire entendait éradiquer la pénurie chronique de petite monnaie. Mais sur le terrain, le compte n’y est pas. Le temps pour les échanges semble court et le communiqué a brusqué les usagers. Le communiqué débouche sur « des problèmes d’interprétation. Il serait possible que des rallonges soient faites pour qu’on évite de se retrouver dans des situations de crise », relève Hervé Christian Balogog, économiste, au micro de STV. Il évoque des mesures d’accompagnement pour éviter des heurts dans les échanges monétaires entre les usagers.
En attendant, les usagers, eux, continuent de payer les pots cassés d’une transition mal annoncée, où le métal froid des pièces se heurte à la froideur des refus.



