Alors que beaucoup ne voyaient en lui qu’une parenthèse à la tête du Cameroun, il s’est inscrit dans l’histoire en train de se faire. En témoin privilégié de plus de quatre décennies d’escalade vers le panthéon des hommes d’État d’exception, j’ai vu un acrobate des hauteurs d’un redoutable réalisme.
Par Charles Ndongo*

Tout jeune reporter faisant ses classes derrière d’illustres aînés, j’ai vécu de très près le 06 novembre 1982. À 10 heures du matin, sonnantes, j’ai vu arriver à l’Assemblée nationale, foulée alerte, port distingué et allure fringante, le Premier ministre Paul Biya, 49 ans, successeur constitutionnel du Président Ahmadou Ahidjo démissionnaire l’avant-veille. Je le revois, comme si c’était hier, accéder à l’hémicycle avec la solennité de l’instant et en ressortir, moins d’une heure après avoir prêté serment et délivré son discours inaugural en tant que président de la République, le deuxième de l’histoire du Cameroun ! Jamais alors, je n’aurais imaginé sur le champ que je vivais ainsi un bouleversement tellurique qui allait changer à petite échelle mon destin individuel ; à une plus grande échelle, la trajectoire d’un homme d’exception appelé au magistère suprême et, au-delà, l’histoire de toute une nation !
Soyons honnêtes : ce premier jour, l’opinion, certes admirative, est encore plutôt dubitative ; euphorique mais passablement sceptique. Sous le choc du séisme d’une succession inattendue et, en questionnant les événements, la tendance dominante est à l’incertitude. Sur cette période de bascule, le Président Paul Biya lui-même, aura cet aveu désarmant : « Certains ne me donnaient même pas trois mois à la tête de l’État ». Je suis témoin de cette mémorable interview accordée à Yves Mourousi le 21 juillet 1990 dans une suite de l’hôtel Crillon à Paris. C’est au cours du même échange, diffusé en direct sur Radio Monte Carlo, que Paul Biya affirme qu’il veut rentrer dans l’histoire comme « l’homme qui a apporté la démocratie et la prospérité dans son pays ». Plus notable encore, Il s’y montre sous deux traits révélateurs : un visionnaire qui préfigure déjà la complexité du Cameroun des années 2000 et un leader lucide, conscient de cette implacable vérité : « Les peuples veulent la liberté et si vous voulez rester au pouvoir, il faut donner la liberté aux gens ».
Au fond, cette séquence en dit beaucoup sur l’homme d’État Paul Biya que l’on cherche encore à décoder à bientôt 94 ans, dont 44 à la magistrature suprême. Méthodique et pragmatique comme peu, il s’est forgé à la méditation, la réflexion/projection et l’action programmée. Tant de prédispositions lui ont conféré un net avantage compétitif sur ses challengers et contempteurs. Pensez donc simplement à ces coups de boutoir qu’il a sans arrêt essuyés sur ce parcours à nul autre pareil : grenouillages, atteintes à la sûreté de l’État, crises protéiformes, villes mortes, désobéissance civile, trahisons et départs fracassants de « créatures » se rêvant calife à la place du calife…
Témoin de premier ordre, fin connaisseur de l’écosystème politique camerounais, feu Joseph Charles Doumba détient le record (15 ans) comme secrétaire général du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc), parti au pouvoir. Il me confiera ceci : « ces hostilités ont été lancées, figurez-vous, dès le 04 novembre 1982. Ce soir-là déjà, certains estimaient que le Président Paul Biya avait reçu la succession, eux le testament ». Il faut sans doute y voir les prémices de la « guerre de succession » dont les influenceurs présomptueux, nouveaux théoriciens de la post-vérité, croient avoir inventé les prolégomènes.
Et le Président alors, que pense-t-il de ces soubresauts ? Bien malin qui pourrait le dire. Peut-être partage-t-il le regard de l’essayiste français Jacques Rigaud : « Gouverner, c’est passer sans répit d’une crise à l’autre, d’un problème insoluble à un obstacle imprévu ». Un filon à suivre pourrait être le registre de ses propres discours et actions. Facile d’y trouver à profusion références récurrentes et constances invariables : la Constitution comme boussole, la fidélité au serment, la logique institutionnelle, le culte de la légalité républicaine, le sens de l’État, l’unité et la cohésion nationales, le développement équilibré de toutes les régions du pays…
Un autre repère qui souligne la dimension transcendante du président de la République, c’est la manière dont il s’accommode de son grand et bel âge ! Un âge canonique, véritable privilège divin ! Ne vous y trompez pas, le nombre d’années n’enlève rien à la vivacité d’esprit. Non, Paul Biya ne dort pas, il veille. Comme au sommet de son art consommé du pouvoir, tel l’alpiniste-surhomme du philosophe Friedrich Nietzsche, il observe la scène et les acteurs dans une posture qui semble inviter ses compatriotes à la patience. De sa position jupitérienne, en surplomb, il lâchera ce trait d’esprit, « ne dure pas au pouvoir qui veut, mais dure qui peut ».
De mon modeste observatoire, je parcours ces diverses grilles de décryptage, revisitant par exemple Platon et son œuvre maîtresse, La République. Le Philosophe athénien, trois siècles avant Jésus-Christ, soulignait déjà les qualités du bon gouvernant, adossées aux quatre vertus cardinales : la sagesse, la tempérance, la justice et le courage. Des vertus pivot inscrites au cœur de l’enseignement éthique de l’Église. Voilà qui fait écho chez l’élu de la Nation camerounaise, ancien pensionnaire du pré-séminaire Saint-Tarcisius d’Edéa et du séminaire Saint Joseph d’Akono.
La tempérance ? Il en faut naturellement pour se poser plutôt en « mendiant de la paix » et éconduire tous les boutefeux qui n’ont eu de cesse de préconiser une solution militaire radicale : contre les séparatistes dans les régions du Nord-ouest et du Sud-Ouest, contre les terroristes de Boko-Haram dans l’Extrême-Nord, contre les hordes de brigands transfrontaliers dans la région de l’Est.
La justice ?
Il en faut assurément pour arbitrer sans cesse en faveur de la veuve, de l’orphelin et des déshérités livrés à eux-mêmes. Construire pour eux un filet de sécurité face à des puissants prêts à les déposséder et à les écraser sans le moindre état d’âme. Leur redonner espoir et dignité dans le cadre de la solidarité nationale structurée.
La sagesse ? Il en faut forcément pour préserver l’unité nationale, ce précieux acquis sans cesse mis à l’épreuve. Trouver des stratégies de résistance face aux assauts répétés des officines identitaires et des forces centrifuges qui veulent faire dériver la belle mosaïque socio-ethnique qu’est le Cameroun dans un scénario du chaos.
Le courage ? Il en a fallu absolument pour aller, dans le chaudron d’une capitale économique survoltée, défier l’opposition d’un ironique « me voici donc à Douala ! ». Un pied-de-nez aux légions fanatisées qui contrôlaient la rue pendant les années de braise. Aveuglés qu’ils étaient par l’illusion d’un pouvoir déjà à portée de main.
Observez donc son rapport au temps qui passe. Cette première année de son nouveau septennat l’a montré. Imperméable aux tourbillons des attentes et aux pressions de toutes sortes, mais bien au fait de l’impatience ambiante, Il se tient à distance des emballements et tempêtes médiatiques ainsi que du bruit parfois assourdissant des réseaux sociaux.
L’homme ne perd pas le Nord ! La preuve, il a actionné sans tarder le renouvellement qui s’imposait au perchoir des deux chambres du Parlement. Dans la foulée, il a pris de vitesse la classe politique en instituant le poste de vice-président dans une disposition modifiée de la Constitution. À l’inverse, il ne se précipite ni à pourvoir ce stratégique poste qui cristallise les convoitises, ni à former un nouveau gouvernement annoncé au lendemain de l’élection présidentielle.
Autant il se presse lentement à trouver un successeur au défunt Ayang Luc, président du Conseil économique et social, autant, la vacance à la tête du Conseil constitutionnel n’a pas traversé le seuil de 14 jours après le décès du pionnier, Clément Atangana. Deux institutions, deux agendas. Les naïfs auront tort d’y voir un simple fait du hasard. Il y a bien derrière une approche mesurée à la manière d’un stratège qui a sa lecture de l’échiquier. Paul Biya opère ses choix en jugeant seul du timing et de l’opportunité, sans confondre priorités et urgences.
Il ne s’agit pas ici de conclure par un jugement de valeur, ni d’assener quelque vérité péremptoire. Je partage en toute humilité une perspective de vue sous le prisme d’un témoin discret mais constant, coutumier, voire privilégié, des allées et coulisses du pouvoir Biya. Ce magistère de référence reste et demeure un champ de recherches infini encore à peine explorer. Il ne se laisse par saisir d’emblée, d’où les conjectures et approximations auxquelles il donne lieu. Lui-même y répondra d’ailleurs par un autre trait d’esprit enregistré le 09 juin 2004 par l’auteur de ces lignes : « Il paraît qu’il y en a qui s’intéressent à mes funérailles ; Eh bien, dites-leur que je leur donne rendez-vous dans une vingtaine d’années ».
Convenons d’une chose au moins, un tel homme qui traverse les époques et les cycles, une telle énigme, du haut de son statut de président de la République depuis 44 ans, EST TOUT, SAUF ORDINAIRE !
*Éditorialiste, Directeur général de la CRTV


