Loïc Nicolas : « Ces enfants nous font partager un univers qui leur est intime »

Le directeur général de la Cvuc Foundation, explique la portée artistique et sociale de l’exposition « l’art au service de la résilience », conçues par la Cvuc foundation et présentée le 21 mai dernier à Abali Gallery au cours d’une conférence de presse. Il met en perspective d’autres lieux en crise où l’organisation pourra aller dénicher de nouvelles pépites.


Par Alain Ndanga


 

Qu’est-ce que cette exposition réalisée par des enfants du camp des déplacés de Domayo représente pour la Cvuc foundation, aussi bien sur le plan artistique que social ?

Pour la Cvuc Foundation, cette exposition représente sa première activité, son premier gros événement, à savoir qu’on l’a pensé de façon élargie et globale comme un événement qui puisse à la fois toucher les enfants vulnérables à travers un atelier artistique qui nous permet de faire voyager ces œuvres, de créer un récit autour d’elles. Ça nous permet de raconter l’histoire de l’Extrême-nord, d’évoquer la situation qui y prévaut, d’évoquer ses enjeux, de parler aussi des talents, de la passion pour l’art qui habite le Grand Nord camerounais.

En fait, cette activité n’est pas seulement à penser comme une exposition ; elle est à penser comme une activité réfléchie dans un continuum, c’est-à-dire à la fois la conception d’un projet socio-artistique avec des enfants déplacés internes, la possibilité de créer un récit autour de lui ; donc il y a à la fois un geste artistique et social de projection depuis l’Extrême-Nord vers l’international.

 

Les présences des dirigeants de l’Ifc et des Cvuc ont été remarquables. Qu’est-ce que cela ouvrirait comme perspectives? On sait qu’il y des souffrances infantiles partout sur le territoire camerounais.

La présence du président national des Cvuc, Augustin  Tamba qui est également président du conseil d’administration de la fondation est naturelle. La Cvuc foundation est le bras humanitaire, l’outil solidaire de la faîtière des Cvuc. C’est-à-dire que nous on s’appuie sur le réseau de 374 communes et villes camerounaises sur ce réseau des maires et des personnels communaux dans les régions. Par exemple, je me suis appuyé sur la secrétaire permanente des Cvuc dans l’extrême-nord ou également sur le président régional des cvuc le maire de Tokombéré. Et donc à cet égard-là, il y a non seulement une filiation, si vous voulez, la fondation procède de la faîtière même si elle a fait son autonomie notamment en termes des thématiques, des choix de zone d’intervention, des projets qu’elle mène. Mais en même temps, elle agit en synergie avec les Cvuc.

Après avoir construit le projet autour de cette exposition, je suis allé voir un certain nombre d’acteurs internationaux, à l’instar de l’Ifc pour leur faire connaître ce projet pilote. On a choisi les enfants du camp des déplacés de Domayo parce qu’il a une forme d’opportunités qui s’est dégagée dans une mission que j’ai menée dans la région. Mais ça ne préjuge pas du fait qu’on souhaite l’organiser ailleurs, dans un autre contexte. Par exemple auprès des réfugiés à la frontière avec la République centrafricaine ou auprès des déplacés internes anglophones qui se trouvent dans la région de l’Ouest et ailleurs.

Nous avons présenté ce projet à l’Ifc qui les a séduits. C’est un travail tridimensionnel avec à la fois un atelier, un travail avec une galerie pour exposer des travaux menés dans le cadre de cet atelier. C’est pour ça qu’on a travaillé à mettre ponctuellement des œuvres également de l’artiste Moses Mous qui a accompagné ces enfants. Et puis, aussi de les intégrer d’une certaine manière à un projet de collecte des fonds. Comme vous le savez, c’est une occasion pour nous de parler non seulement de ces œuvres, mais aussi de lever les fonds qui seront destinés à être réinjectés à l’intérieur de la communauté des déplacés internes mais aussi pour œuvrer au dialogue entre la communauté des déplacés et la communauté hôte de Maroua.

On est une jeune fondation, on a besoin de trouver des partenaires, et justement le fait de pouvoir mener un projet tridimensionnel  nous permet de toucher les milieux de la culture, les milieux des fondations, des bailleurs des fonds, de faire connaître un territoire et notamment un territoire communal Maroua I ; d’œuvrer au bénéfice de l’esprit des Cvuc qui travaillent au plus près des communes et pour le besoin des communes et des populations qui vivent sur un territoire communal.

Comment expliquer que la démarche artistique n’a pas tenu compte des réalités endogènes ?

La chose qui les habitait était ce que nous appelons art, peut-être beau aussi, esthétique, travail sur les couleurs. Et donc c’est cela que je souhaite retenir de leur démarche, et puis également des marches sociales, parce que le travail qu’ils ont fait ensemble pendant une semaine, une telle action pourrait être dupliquée, pourrait être poursuivie également avec les enfants en question, cette démarche-là les a ouvert, les a éclairé, les a épanoui pour une part. Et pour avoir eu le témoignage à la fois de l’artiste et des responsables du camp, ça avait déjà une incidence positive sur la communauté dans laquelle ils évoluent au quotidien, elles en étaient bénéficiaires également.

 

Sur le plan purement technique, est-ce que vous considérez ces enfants créateurs comme des artistes à part entière ? Comment peut-on expliquer que l’expo ait brisé certains codes : pas de cartels, pas une scénographie classique ?

Pour ce qui concerne la scénographie, je suis partisan de toujours casser les codes, les accrochages, c’est aussi un voyage que l’on offre à celles et ceux qui contemplent les œuvres, et puis pas seulement les œuvres, j’ai souhaité qu’il y ait des photos, une installation sonore avec les bruits des enfants en train de créer, ça permettait d’évoluer dans l’espace avec les sons que l’on pouvait entendre au moment de l’atelier, ces enfants en train de créer, en train de jouer, en train de se raconter leurs histoires ; l’interview de leur maître, Moses Mous.

On n’a pas projeté de vidéo, on le fera à l’occasion du Gala au Hilton hôtel. Je n’avais pas envie qu’on ait de cartels parce que justement, elle suppose souvent d’avoir une explication en dessous de l’œuvre, mais ces œuvres sont assez parlantes, elles nous racontent leur propre histoire, et peut-être même qu’elles nous racontent l’histoire qu’on a envie de voir à travers elles. Ces enfants nous font partager quelque chose qui leur est intime. Je n’ai pas à faire de récits supplémentaires sur ce qu’ils ont envie de nous faire partager.

 

Est-ce qu’on leur a donné libre cours à leur imaginaire?

Les enfants ont fait des dessins qui leur étaient tout à fait personnels, en fonction de ce qu’ils ont appris à voguer leur imagination et porter cette imagination sur le papier. Ils ont fait après un travail sur base d’observation, de reproduction du réel. Toutes ces premières créations, nous les avons rendues aux enfants.

Le choix était qu’ils puissent partir avec le début de leur travail artistique et ils ont emporté les œuvres qu’ils avaient faites. Ils ont emporté les outils qu’ils avaient utilisés, on en avait acheté beaucoup. Ils ont pu partir également avec des papiers blancs, des couleurs, avec des crayons de couleur, des pinceaux. Et puis par après on leur a demandé, ce n’est pas moi qui leur ai demandé mais c’est l’artiste lui-même, ce qu’ils avaient envie de réaliser pour leur œuvre et il ne leur a pas imposé. Vous savez chez les enfants il y a un aspect mimétique, on a envie de reproduire ce que le petit copain, la petite copine. Et donc ils ont choisi trois thématiques et ils ont créé par eux même, ils se sont parfois reproduits les uns les autres, mais ils ont essayé, vous le voyez avec l’habitat, mon monde imaginaire, ce qu’on appelle la série mon monde imaginaire. Chacun essayait de traiter de façon individuelle.

C’est vrai qu’on a une homogénéité pour une part mais elle est liée aussi à ce qu’ont voulu faire les enfants. C’est-à-dire qu’ils ont voulu d’une certaine manière avoir quelque chose qu’ils racontent collectivement.  Ils ont à la fois gardé les œuvres initiales qui étaient plus singulières peut-être mais ils ont souhaité partir ensemble et travailler en groupes, dans des groupes différents.

Vous voyez il y en a plus qui ont décidé de traiter mon monde imaginaire. Et de pouvoir le traiter d’une façon singulière. Certains ont mis le drapeau du Nigeria, vous l’avez peut-être remarqué, certains ont mis le drapeau du Cameroun, certains ont mis des avions, des voitures. C’était aussi le monde qu’ils se  présentent. On ne les a pas obligés à représenter ou à faire des choses sur les papiers. Personne ne les a obligés à mettre ce qu’ils ont représenté. C’est eux-mêmes qui l’ont choisi et qui ont choisi des thématiques. Ça donne ce que nous avons. Vous l’avez peut-être remarqué, il y a une œuvre plus grande qui est collective. Chacun y a mis sa touche personnelle, ce qu’il avait envie de représenter. Vous avez des arbres, vous avez des voitures, vous avez des mots qui sont écrits, vous avez des maisons, vous avez une croix…voilà, cette œuvre-là est l’œuvre faite par tous les enfants et les accompagnateurs, artistes qui les ont accompagnés durant cet atelier.