Débauche, promiscuité, sorcellerie, etc. Ce roman traduit de l’Anglais par Bill F. Ndi, est un miroir qui reflète la réalité quotidienne dans les ghettos d’Afrique subsaharienne.

Par Cyril Essissima
En parcourant la table des matières de « Les Déboires de Dieudonné », on a tout de suite la sensation d’être plongé dans la tête de l’infortuné. Le fait que les 18 chapitres ne soient pas intitulés semble traduire (a priori) ce désordre quasi consubstantiel et ambiant des quartiers ténébreux d’Afrique subsaharienne.
C’est ce merdier que décrit Aghi Bahi, auteur de l’introduction de ce « roman satirique, allégorique, et tantinet philosophique ». Pour le professeur d’anthropologie de la communication à l’Université Félix Houphouët-Boigny (Côte d’Ivoire), « Les Déboires de Dieudonné dépeint des apories et situations graves des États postcoloniaux d’Afrique subsaharienne, aisément reconnaissables. Le récit se déploie dans une formidable mise en abyme qui tient le lecteur en haleine. Il nous emmène dans un monde du populaire, du petit peuple, là où se jouent des drames sociaux devenus, hélas, ordinaires ». D’autre part, et si l’on s’en tient toujours à l’œillère de Aghi Bahi, ce côté un peu anticonformiste de l’auteur du livre pourrait aussi s’expliquer par le fait que « Nyamnjoh est et reste insaisissable, difficilement encastrable dans des catégories étriquées ».
Spécimen
Au début de ses « déboires », Dieudonné est le spécimen même de l’Africain ordinaire issu du ghetto. Un personnage « aveuglé par l’alcool (…) devenu une taupe expérimentée » et qui « pensait à tout sauf au travail du lendemain ». Une expérience bien mise en valeur par l’auteur dans un style digeste, élégant et comique. C’est le cas notamment lorsqu’il use de la personnification pour dire, parlant de Dieudonné, que « de nombreuses années d’utilisation du même sentier avaient imprégné ses jambes de leurs propres yeux, leur permettant de se frayer un chemin à travers les coins intrigants avec une facilité et une précision envoûtantes ». Ou encore : « ce n’était pas la première fois que l’alcool était de connivence avec des forces extérieures pour faire de lui un poltron ». Quand il est bourré, « même Tsanga, sa femme bien-aimée, cessait d’exister ». Pourtant une bonne femme au foyer, comme qui dirait. Qui plus est avec de l’expérience ; quoique n’ayant jamais été dans les bonnes grâces de la providence.
Sinon, comment comprendre qu’après six foireux mariages, dont un avec Tankap, « un sorcier (…) étourdi, agité, aux dents tordues (…) qui la traitait comme un objet », Tsanga fit encore l’exploit de (re)tomber sur quelqu’un comme Dieudonné ? Un homme non seulement irresponsable et ivrogne, mais qui fait souvent pipi au lit sans s’en rendre compte. Le comble de la risée si seulement la ville de Nyamandem était au courant. Tsanga protégeait quand-même son mari quand celui-ci fuyait le travail chez monsieur et madame Toubaaby. Un couple d’expatriés qui l’employait comme domestique.
Sorcellerie
Finalement, Tsanga dût s’enfuir comme lui avait recommandé le devin pour à son ex-mari Tankap. Celui-ci, par sa « sorcellerie », a été sans état d’âme pour leur fils Atangana. Le jeune homme de 17 ans a trouvé la mort par noyade. Il faut dire que la première femme de Tankap était partie à cause de l’avidité quasi satanique de son mari. Un Pajero-crate téméraire avait renversé un de ses jumeaux. « Terriblement désolé, le Pajero-crate offrit 40 000 $ MIM à Tankap pour emmener d’urgence son fils à l’hôpital. À sa grande stupéfaction, Tankap le supplia de renverser l’autre garçon pour doubler la mise. Sa femme n’était pas restée une minute de plus quand l’histoire lui était parvenue ».
Après avoir été viré par la famille Toubaaby, Dieudonné sombra dans une dépression amplifiée par son extrême pauvreté et surtout le chagrin du départ de sa bien-aimée Tsanga. Mais comme une prémonition des dieux, Dieudonné se lia d’amitié à Dieumerci. Un jeune homme instruit dont il fit la rencontre de manière fortuite chez les Toubaaby. C’est le célèbre « Grand Canari Bar » qui va véritablement rapprocher les deux hommes. Dieumerci va éprouver une grande compassion en écoutant « les déboires de Dieudonné » dont une partie a été déballée un soir de grande consommation d’alcool.
Dans un style simple et facile à lire, ce roman de 197 pages, publié chez Langaa en 2023, reflète la vie ordinaire des « sous-quartiers » d’Afrique, avec tout leur lot de débauche, sorcellerie, pauvreté, jalousie, crime, cupidité, avarice, méchanceté… On s’y sent au Cameroun en dépit des noms de lieux fictifs. Francis B. Nyamnjoh est professeur d’anthropologie sociale à l’Université du Cap en Afrique du Sud.



