Kribi : Eau profonde, ventre creux

Depuis l’avènement de la plateforme portuaire, avec son entrée en phase opérationnelle en 2018, la cité balnéaire enregistre une cherté de la vie.

Par Lazare Kingue

A Kribi, cité balnéaire et capitale économique du Sud Cameroun du fait de la présence du Port en eau profonde, la vie quotidienne est marquée par des réalités mitigées. Les conditions socio-économiques ne sont ni catastrophiques, ni florissantes. Progrès industriel et développement local timides coexistent avec des difficultés persistantes. Notamment l’insuffisance d’offres pour juguler le chômage, le boom démographique et la cherté de la vie. « Tout est cher actuellement. On va avec 5000 Fcfa au marché, mais ça ne parvient pas à remplir le panier de la ménagère », déplore Annette Tam. « On dit de Kribi le pool économique du Sud, mais les jeunes manquent de travail. On sort de l’école, diplômé, pour être moto-taximan », se plaint Armand Essono.

En 2005 et avant, Kribi n’était encore qu’une petite ville ambitieuse qui se projetait. Elle vivait au rythme lent de la pêche artisanale et du tourisme balnéaire.  Le marché de l’emploi était étroit, concentré autour des hôtels, du petit commerce et de la débrouillardise. La cherté était ignorée des ménages. « Tout était abordable au marché. On achetait du poisson frais et des vivres à bon prix », se souvient Annette Tam, qui renchérit : « Les hôpitaux, le loyer, tout était accessible ».

A Kribi, en effet, il faisait bon vivre. Avec le port, tout changé dès 2014 quand les travaux ont débuté, puis en 2018 avec l’entrée en phase opérationnelle. La ville est devenue la grande vitrine industrielle du Cameroun sur le Golfe de Guinée. Le port, avec ses partenaires et entreprises sous-traitantes, a généré un bassin d’emplois inédit. Des milliers de jeunes ‘’kribiens’’ ont été recrutés comme dockers, agents de sécurité, chauffeurs, manutentionnaires, agents d’entretien. Autour du port, s’est constitué un écosystème composé de sociétés de transit, d’agences logistiques et des hôtels de renom. « Pour la première fois, des habitants des quartiers et villages comme Eboundja, Lobe, Mpangou ou Dombe ont vu leurs enfants percevoir un salaire fixe. Bien que ce ne fut qu’un salaire d’ouvriers, car très peu de jeunes locaux ont occupé des postes de cadres », contraste Albert Mboto, un acteur de la société civile. L’informel également s’est intensifié. Les motos-taxis, les vendeuses de beignets et les restaurateurs ont vu leur chiffre d’affaires croître. Sur le plan infrastructurel, l’État et la Commune ont entamé l’accélération de l’électrification, l’adduction d’eau et le bitumage de certains axes pour accompagner la croissance.

Vie chère

Pourtant, huit ans après, la vie sociale est en demi-teinte. La croissance s’est accompagnée d’effets boomerang. « L’arrivée massive de travailleurs venus de toutes les régions et d’expatriés a fait flamber les loyers et le coût des denrées. Le sac de riz, l’huile, le carburant ont suivi la même courbe, » regrette Marthe Koanou, restauratrice. Entre autres méfaits de la croissance économique, la pression foncière, devenue extrême. « Les terrains autour de la zone portuaire ont atteint des prix inaccessibles. Vous vous imaginez qu’on vous vend le m² à 80 000 voire 100 000 Fcfa ! En plus, il y a beaucoup de mafia et d’injustices sur les ventes. Plusieurs familles se plaignent de procédures d’expropriation jugées peu équitables, et de la lourdeur des procédures d’immatriculation foncière », martèle Morel Ayissi, un facilitateur immobilier.

Le secteur de la pêche n’est pas en reste. Qualifié naturellement de poumon économique de Kribi, il demeure le plus impacté. « Avant 2014, les zones de Grand Batanga, Mboro et Eboundja regorgeaient de ressources halieutiques. Les travaux de dragage, la construction du brise-lames et l’intensité du trafic maritime ont perturbé les écosystèmes », confie un responsable de la délégation départementale du Minepia. Les pêcheurs artisanaux témoignent : « Il faut désormais aller plus loin en mer, consommer plus de carburant, pour des prises en baisse. Parfois, on va pêcher en Guinée. D’autres fois, on va loin à Mouanko, à plus de 250 km en mer pour avoir de bonnes prises », renseigne Pierre Malapa, un pêcheur. Ce qui explique la rareté et la cherté des poissons sur les étals. « On est à Kribi, mais on ne mange pas le poisson de mer. Le kilogramme du bar coûte 6000 Fcfa. La sole et d’autres espèces coûtent au minimum 4000 Fcfa le kg. On est obligé de se rabattre sur les poissons congelés », indique une ménagère.

Malgré ces difficultés d’adaptation, il faut reconnaître que le Port a attiré des investissements, ouvert la ville au commerce international et donné une nouvelle ambition à toute une génération. Des projets structurants gravitent désormais autour. Au terme de ces huit années, Kribi est à la croisée des chemins. Le Port a offert de l’emploi, bien que le taux en soit faible. Mais, il reste beaucoup à faire sur ce plan, dans une ville en plein essor démographique, où la population évaluée à 40 000 habitants en 2005 est à 300.000 âmes aujourd’hui.