Le coordonnateur du secrétariat technique du comité interministériel chargé de la restitution des objets illégalement exportés à l’étranger, par ailleurs directeur du Musée national du Cameroun, s’exprime sur l’exposition Mission Dakar-Djibouti (15 avril-14 septembre 2025) au Musée du quai Branly-Jacques Chirac à Paris.
Par Alain Ndanga
L’exposition Mission Dakar-Djibouti permet de voir des objets pillés dans 14 pays africains, entre 1931 et 1933. Pourquoi une contre-enquête en amont ?
La mission a emporté à travers 14 pays du continent africain sous domination coloniale, à l’exception de l’Éthiopie, environ 3600 objets et 6600 spécimens naturalistes, 370 manuscrits, 70 ossements humains et produit près de 6 000 photographies, des enregistrements sonores, des films et plus de 15 000 fiches d’enquête. Très médiatisée, cette expédition scientifique fut aussi mise en lumière par la publication chez Gallimard en 1934 de L’Afrique fantôme, journal personnel de l’écrivain et ethnologue, Michel Leiris, par ailleurs secrétaire de la mission. Par ses observations, il révèle un an après son retour les tensions entre les ambitions scientifiques, les pressions coloniales et les réalités humaines ; dévoile les interrogatoires, les collectes controversées, ainsi que les rapports de domination.

En 2020, le Musée du quai Branly décide de se lancer dans une contre-enquête. Une expression employée dans le titre de l’exposition, qui transcrit la volonté de changer les points de vue et de questionner le narratif des onze membres de la mission des années 1930. Une dizaine de scientifiques – dont six chercheurs africains originaires des pays traversés par le groupe – ont ainsi été invités à plonger dans les agendas de Marcel Griaule, à parcourir les 3 000 objets, les milliers de photographies, les spécimens naturalistes et les 10 000 fiches de terrain rapportées par la mission. C’est dans ce cadre que j’ai rejoint l’équipe du projet en qualité de Co-commissaire de l’exposition.
Comment avez-vous procédé pour ce qui est de la contre-enquête au Cameroun et qu’est-ce que cela révèle en termes d’objets exportés à l’étranger ?
Il y a eu une première réunion au Musée des civilisations noires de Dakar en 2021 dont le but était de fixer le cap du projet. En Juin 2023, j’ai fait une résidence culture d’un mois en France pour travailler sur les fiches de la mission, sélectionner les objets dans les réserves et pour travailler sur les archives de la mission à la Bibliothèque Eric Dampierre à l’Université de Nanterre à Paris.
A la suite des analyses en juin 2023 des archives en regard des objets et des photographies de la mission Dakar-Djibouti [1931-1933] (MDD) provenant du Cameroun, plusieurs localités ont été identifiées pour mener des contre-enquêtes filmées. Sur un total de 228 objets emportés dans 14 villes au Cameroun, Je suis retourné dans cinq localités visitées par l’expédition, à l’instar de Mora (49 objets emportés en trois jours), Garoua (62 objets en six jours), Rey-Bouba (47 objets en quatre jours), Sa’a (sept objets emportés en deux jours) et Yaoundé. C’est l’occasion pour moi de remercier les Lamido de Rey-Bouba, de Garoua, le Sultan du Wandala (Mora), les délégués régionaux des Arts et de la Culture du Nord, et de l’Extrême-nord ; les délégués départementaux de la Bénoué, du Mayo Sava et du Mayo Rey ; Dr Thérèse Fouda et Mvesso du Musée ethnographiques et d’histoire des peuples de la forêt d’Afrique centrale, qui m’ont également reçu dans le cadre de cette contre-enquête.
La question du mode d’acquisition a été abordée avec les interlocuteurs et interlocutrices. Il fallait aborder la question des dons, et cadeaux, d’objets mentionnés pour les localités de Rey Bouba et de Garoua. En effet, selon les fiches objets mais aussi le récit qu’en fait Michel Leiris dans L’Afrique fantôme, certains objets de ces localités ont été offerts par les lamidos de Garoua et de Rey-Bouba. En revanche, des questions de mode d’acquisition se posent au sujet d’objets donnés à la mission par des administrateurs coloniaux ou encore ceux issus des sociétés secrètes. Ces deux aspects sont aujourd’hui au cœur de la réflexion sur la restitution des biens culturels au Cameroun et les témoignages par recoupement sont nécessaires. Au-delà, des recherches sur les objets proprement dits (fabrication, attribution, circulation et/ou usage) ainsi que l’identification et les biographies de certaines personnalités camerounaises croisées par la mission seront entreprises.
Lors du projet Saison camerounaise au Musée du Quai Branly mis en œuvre par l’institut français du Cameroun et l’ambassade de France au Cameroun, l’on a déclaré que ce seul musée détient des objets camerounais. Cette information est-elle avérée et comment peut-on établir le lien avec la mission Dakar-Djibouti?
Ce n’est pas le seul musée français qui détient les objets culturels du Cameroun, mais c’est le musée qui détient le plus d’objets, environ 7836 objets. Il faut dire qu’il y a eu plusieurs missions scientifiques. L’histoire des collections camerounaises illégalement exportées dans les pays étrangers n’est pas si différente de celle d’autres colonies européennes en Afrique, plus ou moins dépouillées de leurs biens culturels de manière inéquitable (pillage, vol, captation, spoliation, ruse, consentement forcé, don par contrainte morale, mission dite scientifique…), au point où certains foyers culturels en ont été totalement dépossédés. Du statut de simples témoins ethnographiques, les objets deviendront de véritables gages du jeu d’influence des puissances coloniales, lesquelles les présenteront comme des sortes de trophées lors des différentes expositions « universelles » d’art colonial, une première française se tenant en 1889 à Paris.
Le nombre élevé des objets patrimoniaux du Cameroun présents dans les pays étrangers est aussi lié au fait que le pays a été un vaste champ d’entrecroisement des missions d’explorations scientifiques multidirectionnelles, dès la création de l’Institut d’Ethnologie de Paris en 1925, financées par le ministère des colonies. La « Mission Dakar-Djibouti » (1931 et 1933) est une expédition emblématique en France qui a contribué à la construction de l’ethnologie.
Il convient aussi de signaler que les missions, Henri Labouret » en 1934 ; la Sahara-Cameroun en 1938 ; et Lebaudy-Griaule (1938-39), entre autres, associant puissances militaires, administratives, religieuses et ethnologues pendant la période coloniale, se veulent plus discrètes et sournoises au lendemain des indépendances. Elles parviennent cependant à des collectes scientifiques non négligeables, effectuées par des chercheurs comme ceux de l’Office de recherche scientifique et technique d’Outre-mer (Orstom), (actuel IRD) et du Cnrs ; en témoigne l’expatriation par R. Dognin, entre 1968 et 1972, de 700 calebasses pyrogravées du nord-Cameroun, une bonne partie ayant été offerte au Musée du Quai Branly. À cela, il faut ajouter de nombreux dons adressés à toutes sortes de missionnaires résidents. Il en va ainsi de plus 280 objets offerts par des chefs du Grasslands au médecin P. Harter, présents légués après son décès à l’État français, dont 53 pièces exceptionnelles au Musée du Quai Branly. Par rapport à la dynamique des dépossessions d’objets, avant, pendant et après la colonisation, le rapport Sarr & Savoy (2018 : 41) est assez édifiant : « Le cas du Cameroun est exemplaire de ce phénomène : jusqu’en 1884, seules trois pièces originaires de cette région sont répertoriées dans l’inventaire du musée du quai Branly-Jacques Chirac […] Entre 1885 et 1960, on compte 6968 arrivées supplémentaires, contre seulement 713 depuis 1960 »
Vous coordonnez le secrétariat technique du comité interministériel chargé de la restitution des objets illégalement exportés à l’étranger. Quelle est la perspective de cette exposition et bien d’autres objets camerounais qui se trouveraient en France ?
Les textes, les cartels et les films de l’exposition traduisent les résultats de nos recherches. Outre l’analyse des méthodes d’acquisition à travers les archives, ces investigations ont permis de recueillir des témoignages offrant un point de vue africain contemporain. Quand sa Majesté Mohamad, Sultan de Mora vous dit par exemple lors de l’entretien réalisé le 17 novembre 2023 pendant la contre-enquête que, « tous les objets ne pouvaient pas faire l’objet des cadeaux…on ne pouvait pas acheter 49 objets en trois jours vu qu’on avait à faire aux marchés hebdomadaires ». Ces contre-enquêtes donnent des pistes de demandes de restitutions des objets du Cameroun par la France.
Que dites-vous de la démarche de l’Unesco qui au cours d’un conclave de l’Union africaine à Addis-Abeba en 2024, suggérait une stratégie africaine de revendication des objets pillés.
L’idée d’une stratégie commune de l’Union africaine ne date pas d’aujourd’hui. J’ai participé à plusieurs réunions y afférentes. Nous disons qu’aucune restitution ne s’est faite dans le cadre d’une stratégie commune. C’est une affaire d’Etat à Etat. Le gouvernement de la République a décidé d’unir les initiatives éparses, de conjuguer les forces, de canaliser et de fédérer les énergies pour agir désormais ensemble et d’une seule voix autour de la stratégie nationale de rapatriement des biens culturels camerounais illégalement exportés à l’étranger. Huit commissions techniques ont été aussi créées au sein du Comité interministériel pour opérationnaliser la stratégie camerounaise à travers les démarches de restitution de tous les biens culturels camerounais illégalement exportés à l’étranger.



