Flavien Mbabi : « Les dirigeants africains sont dépassés par les évènements actuels »

Bien qu’il pense que l’Union africaine aurait dû se prononcer, ne serait-ce que pour calmer le jeu, le politologue-Chercheur en relations internationales et études stratégiques à l’Université de Yaoundé II (Soa) perçoit le silence de l’Afrique face à l’emballement du conflit au Moyen-Orient comme une stratégie de prudence pour ne pas heurter l’un ou l’autre bloc avec qui le continent a des intérêts. Alors que dans le même temps, les sociétés civiles africaines semblent manifester de la sympathie pour les « faibles ».


Par Cyril Essissima


Les Etats-Unis ont frappé trois sites nucléaires iraniens dimanche dernier. Comment comprendre cette décision alors que Donald Trump parlait encore de négociations quelques jours auparavant ?

Bien évidemment, nous avons été informés dans la nuit de samedi à dimanche de l’intervention sur trois sites nucléaires iraniens notamment : Fordo, Natanz et Ispahan. Cette opération baptisée « Midnight Hammer » ou « marteau de minuit », a été mise sur pied dans le plus grand secret, par un cercle très restreint de hauts responsables américains, ou du moins la garde rapprochée du président Trump afin d’apporter un appui aux frappes de son allié traditionnel Israël. Rappelons tout de même qu’il s’agissait de déployer près de sept bombardiers furtifs B-2, appuyés par des avions de chasses et des missiles Tomahawk tirés depuis des sous-marins, ayant pour mission de larguer des bombes GBU-57, capables de perforer le sol jusqu’ 60 mètres de profondeur avant d’exploser. Ce faisant, il est important de restituer le contexte de l’intervention américaine du dimanche.

Depuis près d’une décennie, l’accord sur le nucléaire iranien a souvent été au cœur de la diplomatie internationale, menée de main de maitre par les américains assistés de plusieurs autres puissances à savoir : France, Russie, Chine et consorts. L’objectif étant d’empêcher le passage de l’enrichissement du nucléaire civil iranien à un enrichissement militaire, chose que le voisin israélien verrait d’un très mauvais œil. Il s’avère que la république islamique n’a jamais cessé de nourrir ce rêve de posséder une arme atomique, signe de dissuasion.

D’après les services de renseignements israéliens, et malgré le fait qu’Israël  menait une campagne qui tenait à assassiner certains scientifiques iraniens ainsi que certains hauts gradés des gardiens de la révolution iranienne, l’Iran a eu des avancées considérables dans son programme d’enrichissement de l’uranium à des fins militaires, et, que certains sites se trouvaient enfouis à des profondeurs considérables sous terre. De plus, il semblerait selon les renseignements de la CIA et du Mossad, que la république iranienne serait à près de 15% de finalisation d’une arme nucléaire.

Fort de ce constat, l’on comprend mieux l’inquiétude d’Israël, qui, depuis les attaques du 07 Octobre par le Hamas, a décidé d’adopter un paradigme radicale et offensive à l’endroit de ses voisins et ennemis d’antan. Par  ailleurs, la riposte surprise de l’Iran via l’envoi de près d’une centaine de missiles balistiques, dont des missiles hypersoniques sur le centre de Tel-Aviv et à travers, ont  désanctuarisé le mythe sécuritaire qui entourait Israël via son Dôme de fer, ce bouclier anti missiles qui rendait l’Etat hébreux à l’abri de toutes menaces extérieures.

L’intervention américaine apparait comme un appui logistique, devant mettre un terme ou alors ajourner  le projet iranien de se procurer une arme atomique, qui aurait pour ambition un rééquilibre dans la région du Moyen-Orient entre Israël et la république islamique d’Iran. Or, il est question pour Washington de s’assurer que l’Iran ne puisse pas atteinte cette ambition pour une meilleure stabilisation de la région, mais afin de consolider son hégémon via son proxy qu’est l’Etat hébreux.

En intervenant ainsi dans le conflit entre Israël et Iran, les Américains peuvent-ils encore donner des leçons à Poutine ?

Le droit international est presque la matérialisation du droit du plus fort sur le plus faible a-t-on pour habitude de le dire de manière triviale. Il faut noter que la puissance est la désignation abstraite d’un phénomène fondamental de l’histoire humaine. Aujourd’hui en décryptant l’actualité internationale, on ne saurait manquer de s’interroger sur la structure et la logique ultime des relations internationales. Il est clair que dans un contexte de globalisation, on assiste à ce que l’on qualifierait de fragmentation, afin de traduire une relation sociale et dynamique de partage de zone d’influence.

Nous avons d’une  part la Russie, qui essaye de repousser les frontières de l’Organisation du Traité de l’Atlantique du Nord (OTAN), une alliance politico-militaire constituée des pays d’Europe et d’Amérique du Nord   à travers son invasion en Ukraine, et de l’autre côté nous avons les Etats-Unis qui soutiennent ses alliés dans le Moyen-Orient afin de consolider sa mainmise dans la stabilité de la région. Nous sommes dans des configurations qui s’assimilent à une matérialisation de la politique étrangère de ces deux puissances détentrices du plus grand nombre d’ogive nucléaire au monde, soit près de 90% selon le très sérieux site d’armement Statista. Autant dire qu’il n’existe pas de moral dans les relations diplomatiques entre Etats, il existe juste des intérêts particuliers à préserver. Ce qui revient à dire les américains ne sont pas les mieux placés pour donner une leçon de moral à Poutine, parce qu’ils ont souvent eux-mêmes menés des guerres en bafouant les principes du droit international.

Presque tous les dirigeants du monde ont appelé les protagonistes à la retenue, par crainte des conséquences fâcheuses d’un éventuel embrasement du conflit au Moyen-Orient. Mais comment comprendre le silence des dirigeants africains ?

Vous savez, le continent africain a souvent été le parent pauvre de la diplomatie internationale. Peut-être cela se traduit par sa posture de non alignement, souvent adoptée comme stratégie face à des évènements qui cristallisent l’actualité internationale.

Le silence des dirigeants africains peut, de manière symbolique, décrire le fait qu’ils soient dépassés par les évènements actuels et que seul le silence peut servir d’abri, afin d’éviter toutes tentatives de mal interprétations d’un communiqué qui pourrait survenir d’une organisation africaine, qui abrite en son sein, plusieurs Etats entretenant des relations diplomatiques entre les différents protagonistes en conflit. Mais, il aurait été souhaitable que l’Union Africaine, par un communiqué, appelle les différents protagonistes à une retenue afin d’éviter toute forme d’escalade.

Sur les réseaux sociaux, l’on observe comme une réjouissance des sociétés civiles africaines qui félicitent l’Iran de bombarder Israël et de tenir tête aux américains. Qu’est-ce qui nourrit ce sentiment chez les Africains ? 

Il faut noter que le continent africain connait un boom démographique, selon des données chiffrées de la Banque mondiale, d’ici 2050 il sera la continent le plus jeune et dont la moyenne d’âge envisagerait 25 ans. La conséquence se résume au fait que la jeunesse africaine, sous l’effet des réseaux sociaux numériques, semble de plus en plus éduquée à cette nouvelle forme de dynamique.

A cela, s’ajoute le fait qu’elle soit pauvre et pour certains sans emplois, du coup beaucoup de ces jeunes pensent que les difficultés rencontrées par leurs pays respectifs à se développer proviennent des Etats occidentaux. D’autres en ont développé un sentiment anti occidentaux qui se traduirait par une forme de sympathie des malheurs que traversent certains Etats occidentaux. Mais, je pense que l’une des plus grosses raison, repose sur le fait que la République islamique d’Iran ait pu répliquer aux frappes d’Israël en atteignant certaines cibles militaires et civiles.

En outre, on se retrouverait dans un registre de l’agresseur-agressé. N’oublions pas qu’avant l’attaque d’Israël sur la République islamique d’Iran, Israël avait mené un raid meurtrier à Gaza et au Liban sans que cela suscite un émoi sur la scène internationale. On comprend mieux pourquoi certains sont amusés de savoir que des infrastructures israéliennes soient touchées par des tirs de missiles iraniens, pourtant, on a vanté les mérites et les prouesses de son système de bouclier anti missiles connu sous le nom de Dôme de Fer.