Sur 1 156 recettes identifiées par la Direction générale du budget, seules 600 ont été exploitées en 2025, illustrant une saignée du Trésor public dans la région de l’Est.
Sébastian Chi Elvido
Scène d’échauffourée entre le tenancier d’une alimentation et les agents de la brigade de contrôle et de répression du ministère du Commerce (Mincommerce) à Bertoua, le 16 octobre 2026. « J’ai déjà payé pour la balance pour l’exercice 2026. Je ne sais pas ce qu’ils veulent », lance le commerçant en brandissant un document A4 intitulé : « bulletin d’encaissement, recette de la délégation régionale du commerce », daté du 5 janvier 2026, d’un montant de 10 000 Fcfa. Réponse de l’agent du Mincommerce : « Le reçu que vous avez entre les mains, ce sont les frais métrologiques pour la vérification périodique de 2026. Vous devez payer pour l’exercice 2025, parce que le ministre n’avait pas ordonné les contrôles dans les marchés à cause de la crise post-électorale ».
Au-delà de la polémique sur le timing, le document lui-même pose problème. Selon un ancien receveur des Domaines présent sur les lieux, « tout argent perçu par un service de l’État doit être enregistré sur une quittance à souche, car il doit être reversé au Trésor public. Or nous avons devant nous un simple format A4. Qui garantit que ces sommes collectées dans tous les marchés de la ville ont été reversées ? » Cette scène, anodine en apparence, illustre parfaitement le mal relevé trois jours plus tôt, le 13 octobre 2026, lors de la réunion de coordination administrative (Rca) à Bertoua. Dans un exposé présenté par le Contrôleur financier régional de l’Est, le constat est sec. Sur 1 156 types de recettes non fiscales (Rnf) recensées lors de l’audit de 2019 de la Direction générale du budget (Dgb), seules 600 ont été exploitées en 2025. Par recettes non fiscales, il faut entendre, rappelle l’expert, les frais de balance, les amendes, les droits administratifs, les frais de délivrance de Cni, les permis de bâtir, les redevances forestières et minières, les revenus du domaine de l’État ou encore les dividendes des entreprises publiques.
Forêt et mines
La conséquence de la non exploitation de toutes les Rnf est financièrement lourde. Alors que le potentiel est estimé par la Dgb à 600 milliards Fcfa par an, le recouvrement est resté autour de 200 milliards Fcfa au cours des trois dernières années.
Ainsi, en 2024, seulement 232 milliards Fcfa ont été collectés, en 2025, 354,9 milliards collectés et en 2026, sur 400 milliards ciblés, 67 milliards seulement ont déjà été sécurisés à la fin du mois de mars. Mais, la Banque africaine de développement (Bad), dans son rapport 2025, est plus sévère. Sur un potentiel de 600 milliards, seuls 331 milliards ont été collectés en 2024, soit à peine plus de 50%. La Bad reconnaît néanmoins que le Cameroun reste leader en Cemac (1% du Pib contre 0,7% au Gabon et au Congo), tout en laissant près de 270 milliards Fcfa dehors chaque année.
L’expert identifie trois causes nationales : les recettes collectées, mais non inscrites au budget, les tarifs dépassés par la conjoncture et les services rendus gratuitement alors qu’ils sont payants ailleurs à revenu comparable. Pour la région de l’Est, première région forestière et minière du Cameroun, le tableau est plus précis. A Bétaré-Oya, Ketté et Colomine, Batouri, les redevances superficiaires, les taxes ad valorem, les droits de carte d’artisan minier et les amendes environnementales ne sont pas systématiquement liquidées. L’orpaillage informel échappe totalement aussi.
De l’autre côté, l’Est peine à recouvrer la Redevance forestière annuelle (Rfa), les amendes pour exploitation forestière illégale et les frais de permis de coupe. L’expert qualifie les recettes de services de « trou noir national ». « Au lieu de 700 milliards projetés, seuls 80 milliards étaient mobilisés il y a deux ans. Dans les hôpitaux, les lycées, les délégations du Mindcaf et du Minfof de Bertoua, Abong-Mbang ou Yokadouma, les quittanciers manuels persistent », souligne-t-il. Pour inverser la courbe, deux leviers sont proposés : la digitalisation effective des paiements via Trésor Pay pour assurer la traçabilité et le renforcement des sanctions pour les services qui collectent sans reverser.



