Dans un entretien accordé à Footmercato, peu avant le départ de Rigobert Song du banc de touche camerounais, le gardien des Lions indomptables livre ses confidences franches, entre autres, sur leur débâcle à la dernière Can en Côte d’Ivoire.
Par Footmercato (mise en forme par la rédaction)
Vous l’avez dit : votre sacrifice pour le Cameroun a payé avec une Can 2017 époustouflante à l’issue de laquelle le Cameroun remporte la Can et vous êtes élu meilleur gardien du tournoi. Que retenez-vous de cette Can personnellement ?
C’est le meilleur moment de ma carrière car j’avais tout mis dans cette compétition. Il y avait un vrai sacrifice derrière ce tournoi. Je venais de signer à Séville et les dirigeants m’ont fait jouer en équipe B car il savait que cette Can arrivait et que je ne pouvais pas être un titulaire. J’ai compris que si je débutais, je n’irais pas à la Can donc j’ai préféré aller sur le banc. En arrivant au tournoi, je m’étais dit que j’avais sacrifié ma saison pour cette Can. Je venais en plus de perdre une Can 2015 où le Cameroun était favori. On avait une top équipe mais nous nous étions ratés malgré de belles qualifications. Ça nous a servis pour 2017 et c’était un double challenge pour moi. Collectif et personnel.
Et après la joie de ce tournoi, vous ratez la Can 2021 à domicile. Est-ce que cela vous trotte encore dans la tête ?
La Can 2021 est un crève-cœur. Je remercie le Cameroun néanmoins car j’ai décidé personnellement de ne pas y aller malgré la proposition du Cameroun.
Ne pas disputer ce tournoi était votre choix ?
Pour moi, il est inadmissible que Fabrice Ondoa soit à la Can 2021 alors qu’il est sans club. J’ai eu plusieurs personnes et cadres qui ont essayé de me dissuader. Ma décision était prise : je n’y irai pas. J’ai été au premier rang auparavant car pour moi un joueur sans club n’a rien à faire en sélection nationale. Je ne pouvais pas transgresser les règles que je défendais. Je me devais de montrer l’exemple.
Il est rare de voir une telle éthique de nos jours dans le football. Pour un tournoi si unique, vous n’avez pas voulu faire une entorse ?
C’était quelque chose d’inimaginable. C’était très difficile mais le règlement de l’équipe nationale est strict. Je ne pouvais pas revenir sur ma parole.
Finalement, vous êtes appelé pour la Can en Côte d’Ivoire et vous êtes titularisé lors des dernières rencontres. Cela doit être une belle revanche personnelle.
Un peu. Je pense que je n’ai plus rien à prouver avec le Cameroun. Pour autant, je porte ce maillot à 2000%. Nous, qui avons grandi au Cameroun, savons que porter ce maillot représente quelque chose. C’est une fierté mais beaucoup ont l’impression que nous, joueurs, n’en sommes pas conscients. Pour un peuple, c’est un réconfort, une mission. Je cherche à le transmettre à tout le vestiaire même ceux qui n’ont pas eu la chance de grandir au Cameroun. Petit à petit, ils commencent à avoir cet amour.
Le Cameroun sort dès les huitièmes. Quel est votre regard sur le tournoi des Lions Indomptables alors que cela ressemble à une déception pour une si grande nation ?
Je pense que le Cameroun a gagné quelque chose. Malgré l’élimination, le groupe a créé un état d’esprit et une vraie cohésion d’équipe. C’est un groupe jeune et beaucoup ont pris part à leur première Can. Il y a eu pas mal d’extrasportifs qui ont entaché la cohésion. Nous, les leaders, nous aurons le temps d’en discuter en interne. Il y a eu beaucoup trop d’extrasportifs.
Quels problèmes voulez-vous pointer du doigt ?
C’est au niveau des pressions externes et des choix qui ont étés imposés au coach contre sa volonté. Avec la Fédération, tout est au top. Néanmoins, il faut savoir qu’il y a des pressions externes qui sont mises sur le président de la Fédération. Cela fait 11 ans que je suis avec le Cameroun et il y a des choses qu’il ne faut plus accepter. Cela touche le président, le coach et cela déstabilise un groupe. Nous espérons ne plus être dans ce genre de situation.
C’est une pression émise par les médias ou par le peuple camerounais ?
Non, ce n’est ni le peuple, ni les médias. Ce sont des pressions qui viennent de certains membres du gouvernement. Ce n’est pas opportun d’en parler en externe. Nous allons en discuter tous ensemble car nous avons un groupe extraordinaire et il faut que tout soit sain autour de cette équipe. Il faut que tout le monde puisse travailler tranquillement et sans pression. Le linge sale se lave en famille et nous allons le faire.
Si ces pressions persistent, vous avez peur que le Cameroun n’exploite pas tout son potentiel ?
C’est un bon groupe, qui a un excellent état d’esprit. Pour faire des choses extraordinaires, il faut que tout soit propre autour. Des performances à la hauteur de ce groupe. Cela fait longtemps que je n’ai pas vu un vivier à ce niveau-là. Avec tout ça, on a créé quelque chose à cette Can et c’est très prometteur pour la suite.
Vous avez l’air sacrément optimiste pour le futur des Lions Indomptables…
Quand vous accompagnez des jeunes aussi talentueux et qui ont cet amour du Cameroun, ça ne peut qu’être bon pour la suite. En 2019, nous avions perdu et c’était presque normal. Durant cette Can, j’ai vu des jeunes au bord des larmes. Il a fallu que j’aille en motiver et en réconforter. Des Christopher Wooh, des Franck Magri abattus. Sur le moment, ça fait mal. Mais avec l’expérience, je sais que c’est très très bon pour la suite. Ça leur servira pour la prochaine Can. En 2015, on perd contre la Côte d’Ivoire et on a pu gagner en 2017 grâce à cette souffrance. J’espère que cela sera le cas pour ce groupe fantastique. Je sais que c’est ce qui va se passer.
Vous parliez d’extrasportif et il faut forcément parler de l’affaire André Onana durant cette Can. Comment cela a-t-il été perçu par le groupe et considérez-vous que cela ait pu perturber votre préparation au tournoi ?
Il faut se poser les bonnes questions. Qui lui a donné la permission ? Qui a permis à un joueur d’arriver au petit matin avant une compétition pour jouer ? Avec beaucoup de recul, je me le demande. Mais pendant la compétition, on était obligés d’être concentrés sur notre tournoi. Mais maintenant, on n’a pas encore eu le temps de décortiquer ce genre de sujets. Il faut que le groupe sache vraiment ce qu’il s’est passé avec André Onana. Un joueur n’arrive pas à ce moment-là s’il n’a pas eu des permissions d’un tel ou d’un tel.
Beaucoup ont pointé André Onana du doigt pour son retard en sélection. Quel est votre regard sur la situation ?
Ce sont des choses à éradiquer par la suite car c’est totalement impensable et ce sont des choses à résoudre sur le long terme. On va en discuter. Il faudra creuser l’abcès car comme vous, nous ne savons toujours pas les tenants et les aboutissants de cette histoire.
Personne n’a demandé d’explications sur la situation au début de la compétition ?
Sur le moment, non, car on est focus. Mais maintenant, nous devons résoudre ce problème. Car nous avons des grandes échéances qui approchent à grand pas notamment les qualifications à la Coupe du monde au mois de juin. Nous avons besoin d’éviter les scandales extrasportifs.
La situation est spéciale pour vous. André Onana est votre cousin et vous l’avez remplacé dans les buts durant cette compétition. Quelle a été votre relation avec lui durant ce mois ?
Rien a changé avec André. Notre relation est toujours aussi bonne. Comme on dit, 27 joueurs viennent à la Can et il faut que tous soient prêts à jouer si besoin est. Ça part du plus jeune, Nathan Douala, à Aboubakar Vincent.
Comment Rigobert Song vous a annoncé la nouvelle ?
Le coach m’a rappelé l’importance du match capital et qu’il a juste besoin que je sois moi, tel que j’ai toujours été lorsque que je porte ce maillot. Surtout depuis que je suis revenu, que ce soit face au Mexique, la Russie ou encore la Lybie, les performances sont au top et il n’a aucun doute que tout va bien se passer.
Samuel Eto’o ne s’est pas exprimé sur la situation avec André Onana auprès du groupe ?
Non, il ne s’est pas exprimé sur ce sujet. Encore une fois, on ne sait pas qui a donné cette autorisation à André. Je pense que le président n’a pas parlé car nous étions déjà en pleine compétition et qu’il fallait tout faire pour rester focus. C’était le plus important.
Avez-vous discuté de la polémique avec André Onana entre cousins ?
Non on n’a pas vraiment eu le temps d’en discuter on était en pleine compétition. Et ça reste un joueur de la sélection. Vous savez, quand il s’agit de la nation, même en ce qui me concerne comme à la Can 2021, je ne fais pas entorse aux règles. Alors, que tu sois mon cousin, mon meilleur ami, ou qui que se soit, s’il y a des choses qui ne vont pas avec l’équipe, ça ne passe pas. La nation est au-dessus de tout et de tous. Encore une fois, on en discutera en temps voulu car chacun va vaquer à ses affaires à son retour en club. Il faut essayer de regrouper tous les éléments pour avoir cette discussion et voir quelles décisions seront prises. Nous sommes des grands garçons. Mais s’il y a une chose compliquée durant le tournoi, on fait abstraction car il faut rester le maximum possible concentré sur la compétition pour essayer de gagner. Le plus important, c’est la nation.
Quelle est votre pressentiment dans le cadre de cette chasse à l’extrasportif ?
Je pense que cela va bien se passer. Tout va revenir à l’ordre. Il y a des choses à régler mais je pense que cela va se faire. Que cela soit au niveau du gouvernement, de la fédération ou du staff technique. Il faudra avoir la tête froide pour en discuter une fois que l’élimination sera pleinement digérée.
Hormis ses déboires avec la sélection, que pensez-vous de la carrière de votre cousin ?
Il a une très belle carrière. Je suis content. Cela valorise le travail du continent africain et cela prouve que c’est possible pour un gardien africain de performer au très haut niveau. On le sait que c’est compliqué. Regardez, j’ai été élu meilleur gardien de la Can 2017 pourtant je n’avais joué que trois matches en club…
Où le mettriez-vous dans la hiérarchie des gardiens actuels ?
Je n’ai pas beaucoup regardé de football dernièrement (rires). Je me suis concentré sur le National. Depuis la Lettonie, j’ai perdu le fil des choses (rires). Je ne regarde même plus le Fc Barcelone, mon club de coeur. Là, je vais regarder plus mais j’avais besoin de me reconcentrer sur moi.
Est-ce que l’on peut dire que vous avez sacrifié votre carrière en club pour la sélection là ou votre cousin a plutôt fait le contraire ?
On peut dire ça (rires). Je suis fier de sa carrière. Le rêve africain est possible et je souhaite ça à tous les jeunes africains.



