Exploitation forestière : Grande mafia autour des forêts communautaires de l’Est

Profitant de la pauvreté des communautés et l’incapacité de leurs gestionnaires, les exploitants illégaux ont pris d’assaut ces espaces dans plusieurs localités. Par ailleurs, les observateurs indépendants soupçonnent les prédateurs de se servir de leurs titres forestiers pour blanchir les lettres de voitures afin d’enlever le bois coupé illégalement.


Par Sébastian Chi Elvido



Une forêt (image d’illustration)

Depuis la promulgation de la Loi du 20 janvier 1994 portant sur le régime des forêts, de la faune et de la pêche, il y environ 30 ans, les forêts communautaires  de l’Est sont la chasse gardée des exploitants illégaux qui écument la région. Ces derniers, à l’aide des tronçonneuses massacrent  ces espaces cédées par l’Etat aux communautés riveraines pour les aider à lutter contre la pauvreté. « Le bilan de 2023 dans le secteur des forêts communautaires est catastrophique.  Toutes nos forêts sont prises d’assaut par les exploitants illégaux. On se retrouve donc en train de  faire la concurrence avec ces exploitants illégaux sur le marché alors que nous payons toutes les taxes à l’Etat », regrette Onesime Ebongue Ebongue, gestionnaire de la Communauté Active pour le développement des Bakoum, Baka et Pol (CADBAP), une forêt communautaire située dans l’arrondissement de Dimako, département du Haut-Nyong d’une superficie de 2 970 hectares.

Lire l’interview du président de la Fédération des forets communautaires du Haut-Nyong

Toujours au cours de l’année 2023, près de 200 M3 des bois illégaux composés des espèces emblématiques de la forêt comme « l’Ayous, l’Iroko, le Pachyloba » ont été saisi dans la localité de Bétaré-Oya par la délégation départementale des Forêts et de la faune (Ddfof) du Lom-et-Djerem. Dans la même localité depuis les trois dernières années, des centaines de billes de bois ont été également saisies et vendus aux enchères. Selon Ombolo Tassi Engels Eding, délégué départemental qui a supervisé au fil des années ces opérations de saisie, « ces bois proviennent pour la plupart de l’exploitation illégale dans la localité de Mbitom ».  En dehors du bois, il y a aussi eu des saisies de matériel dont un bulldozer, des tronçonneuses, des batteries et filtres à gas-oil d’engins. Pour les responsables locaux du ministère des Forêts et de la faune, « à travers ces opérations de saisies nous asseyons de faire reculer au maximum le phénomène d’exploitation illégale des forêts dans la zone. Mais on ne se contente pas de ces saisies de bois puisque notre souhait c’est que cela s’arrête ».

Lettres de voiture

Selon les sources officielles et les populations locales, le Canton Mbitom, situé dans l’arrondissement de Bétaré-Oya est reconnu comme le plus grand foyer d’exploitation forestière illégale dans la région de l’Est. «  Dans cette localité, les prédateurs forestiers ont trouvé un stratagème pour prélever le bois coupé illégalement. Pour réussir leur plan machiavélique, ils ont sponsorisé la création de plusieurs forêts communautaires qui ne fonctionnent réellement pas. C’est ainsi qu’ils utilisent les lettres de voiture de ces forêts pour évacuer le bois coupé frauduleusement en violation totale des dispositions de la loi forestière de 1994 »,affirme vigoureusement  un observateur indépendant des forêts dans la région de l’Est. Une thèse qui se rapproche de la réalité au vue de la situation réelle des forêts communautaires dans le département du Lom-et-Djerem. En effet, selon un état des lieux établi par la délégation départementale des Forêts et de la faune, le Lom-et-Djerem qui s’étend sur plus de 26 000 km2 compte 85 forêts communautaires pour une superficie totale d’environ 376 557 hectares. De ce nombre, seulement 18 sont en activité depuis 2020. Curieusement, pour satisfaire les commandes des acheteurs notamment ceux qui commandent les bois rouges (Pachyloba, Iroko, Tali, Padouk), les exploitants véreux préfèrent extirper frauduleusement les bois en grumes dans les forêts communautaires de Mbitom qui officiellement ne sont pas en activité.

Dans les départements de la Kadey et la Boumba –et-Ngoko, le pillage généralisé du bois dans les forêts communautaires est signalé. Le bois ainsi coupé illégalement dans les forêts de la région de l’Est est acheminé vers le Grand-Nord, le Tchad et le Soudan où la demande est très forte. Malgré la multitude de barrières de contrôle sur la route nationale N0 10 qui relie l’Est au Grand-Nord, ces prédateurs de la forêt réussissent dans leur entreprise  grâce à la corruption.